{"id":15187,"date":"2021-11-14T15:50:28","date_gmt":"2021-11-14T14:50:28","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/?page_id=15187"},"modified":"2021-11-14T15:52:43","modified_gmt":"2021-11-14T14:52:43","slug":"larme-de-la-vengeance","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/larme-de-la-vengeance\/","title":{"rendered":"L&rsquo;arme de la vengeance"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\"><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\"><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 42pt; font-family: times new roman, times, serif;\"><strong>L\u2019arme de la vengeance<\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 18pt; font-family: times new roman, times, serif;\"><strong>Une nouvelle de Viktor Pelevine<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt; font-family: times new roman, times, serif;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\"><strong><a href=\"http:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/2021\/11\/14\/la-terreur-covidienne-suite-et-si-pas-fin-il-y-a-des-gens-qui-bougent\/10-arme-de-la-vengeance\/\" rel=\"attachment wp-att-15171\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-15171 size-full aligncenter\" src=\"http:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/10.-Arme-de-la-vengeance.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"214\" srcset=\"https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/10.-Arme-de-la-vengeance.jpg 700w, https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/10.-Arme-de-la-vengeance-300x92.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><\/a><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque m\u00eame les membres de la NSDAP qui parvenaient \u00e0 contr\u00f4ler leurs pens\u00e9es avec le calme automatisme de Marl\u00e8ne Dietrich arrangeant son maquillage, lorsque m\u00eame ceux, parmi eux, qui se passaient de penser en g\u00e9n\u00e9ral, en fusionnant leur conscience avec la raison collective du parti, bref, lorsque m\u00eame les nazis les plus obtus et mal lun\u00e9s eurent des pressentiments peu agr\u00e9ables sur la suite des \u00e9v\u00e9nements, la propagande allemande entreprit de parler de mani\u00e8re obscure et \u00e9nigmatique d\u2019une nouvelle arme sur laquelle les ing\u00e9nieurs du Reich travaillaient et qui \u00e9tait sur le point de devenir op\u00e9rationnelle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Cela se fit petit \u00e0 petit. Ainsi le <em>V\u00f6lkischer Beobachter<\/em> publia, dans la rubrique \u00ab\u00a0Le Vaterland et toi\u00a0\u00bb, une information sur un savant qui avait perdu sur le front de l\u2019Est tous ses membres sauf le bras droit, mais qui avait appris \u00e0 marcher sur des proth\u00e8ses et continuait, avec son bras unique, \u00e0 forger la victoire, \u00ab\u00a0quelque part pr\u00e8s des vagues s\u00e9v\u00e8res de la Baltique\u00a0\u00bb. C\u2019est ainsi que l\u2019on codait de mani\u00e8re po\u00e9tique la localisation du laboratoire secret en question. L\u2019article se terminait par un silence oblig\u00e9 sur ce que forgeait le patriote manchot. Autre exemple, les informations cin\u00e9matographiques de la <em>Deutsche Rundschau<\/em> montraient des d\u00e9bris fumants de bombardiers britanniques qui avaient voulu attaquer \u00ab\u00a0un laboratoire scientifique, situ\u00e9 au bord de la mer, menant des recherches extr\u00eamement importantes\u00a0\u00bb. \u00c0 la fin du reportage, sur une musique vive, le commentateur ajoutait avec emphase que les Allemands pouvaient dormir tranquilles\u00a0: le cerveau scientifique de la nation, occup\u00e9 \u00e0 la fabrication d\u2019une arme sans pr\u00e9c\u00e9dent, \u00e9tait bien prot\u00e9g\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Bient\u00f4t apparut le nom de la chose\u00a0: \u00ab\u00a0arme de la vengeance\u00a0\u00bb. En fait, l\u2019utilisation du mot \u00ab\u00a0vengeance\u00a0\u00bb montre bien que la panique touchait m\u00eame l\u2019appareil de propagande\u00a0: la vengeance suppose des succ\u00e8s de l\u2019ennemi, alors que toutes les op\u00e9rations militaires des Alli\u00e9s \u00e9taient officiellement pr\u00e9sent\u00e9es comme des \u00e9checs, puisque leur avance n\u2019\u00e9tait obtenue qu\u2019au prix de pertes incroyables. Au fond, ce n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas de la panique, mais ce simple morceau de v\u00e9rit\u00e9 \u00e9motionnelle avec lequel un propagandiste exp\u00e9riment\u00e9 assaisonne son mensonge en cr\u00e9ant chez ses auditeurs le sentiment que celui qui s\u2019adresse \u00e0 eux est un homme honn\u00eate, avec des scrupules, m\u00eame s\u2019il exprime des positions officielles. Quoi qu\u2019il en soit, les mots \u00ab\u00a0arme de la vengeance\u00a0\u00bb touchaient de la m\u00eame mani\u00e8re la m\u00e8re qui avait perdu son fils en Afrique du Nord, le fonctionnaire du parti qui pressentait la perte prochaine de son poste et le gamin des Jeunesses hitl\u00e9riennes qui ne comprenait rien \u00e0 l\u2019encha\u00eenement des \u00e9v\u00e9nements, mais aimait, comme tout gar\u00e7on, les armes et les secrets. Voil\u00e0 pourquoi ces mots devinrent bient\u00f4t aussi populaires dans ce pays qui volait vers sa perte que, disons, les mots <em>New Deal<\/em> en Am\u00e9rique, apr\u00e8s la crise. On peut dire sans exag\u00e9ration que la pens\u00e9e de cette arme myst\u00e9rieuse obnubila les esprits. M\u00eame les sceptiques qui \u00e9changeaient des regards ironiques \u00e0 chaque nouvelle du front, \u00e0 la radio, m\u00eame les rares Juifs bien camoufl\u00e9s qui secouaient faiblement la t\u00eate \u00e0 chaque appel d\u00e9ment de Goebbels, laissant momentan\u00e9ment de c\u00f4t\u00e9 leur v\u00e9ritable attitude \u00e0 l\u2019\u00e9gard du r\u00e9gime, finissaient par s\u2019engager dans des conversations d\u00e9lirantes sur la nature de l\u2019arme de la vengeance, ainsi que sur le lieu ou le moment suppos\u00e9s de son utilisation. D\u2019abord, la rumeur pr\u00e9tendit qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une bombe sp\u00e9ciale\u00a0; d\u2019une force inou\u00efe. Cette id\u00e9e int\u00e9ressait surtout les enfants et les adolescents. Il reste de nombreux dessins malhabiles d\u2019\u00e9coliers cens\u00e9s illustrer l\u2019explosion\u00a0: une sorte de buisson noir et rouge, avec une bordure ondul\u00e9e, tr\u00e8s, tr\u00e8s grande, et, dans l\u2019un des coins sup\u00e9rieurs de la feuille, un petit avion avec des croix sur le fuselage. (L\u2019\u00e9tonnante ressemblance de ces dessins montre que c\u2019\u00e9taient des professionnels accomplis qui s\u2019occupaient, en Allemagne, de l\u2019\u00e9ducation des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations.)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Selon une autre version, l\u2019arme de la vengeance \u00e9tait un missile \u00e0 r\u00e9action de dimensions gigantesques, capable de se pointer lui-m\u00eame avec pr\u00e9cision sur l\u2019objectif. Certains affirmaient que ces missiles \u00e9taient pilot\u00e9s par des aviateurs s\u00e9lectionn\u00e9s parmi le mat\u00e9riel humain destin\u00e9 \u00e0 l\u2019extermination, avec des \u00e9lectrodes sp\u00e9ciales implant\u00e9es dans le cerveau. On parlait \u00e9galement de rayon de la mort, d\u2019un gaz s\u00e9lectif qui frappait tout le monde \u00e0 l\u2019exception de ceux qui \u00e9taient d\u00e9vou\u00e9s au parti et personnellement \u00e0 Adolf Hitler, de pigeons porteurs de bombes incendiaires, d\u2019ondes radio mortelles, etc.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Le plus int\u00e9ressant dans cette histoire est la position des organes de s\u00e9curit\u00e9 et de justice, et du minist\u00e8re de la Propagande. La Gestapo, qui pouvait r\u00e9duire quelqu\u2019un en poussi\u00e8re pour n\u2019avoir pas particip\u00e9 aux travaux b\u00e9n\u00e9voles suppl\u00e9mentaires \u00e0 l\u2019occasion des anniversaires du F\u00fchrer ou de son berger allemand, qui avait la latitude d\u2019envoyer quelqu\u2019un dans un camp pour avoir trouv\u00e9 dans ses chiottes un morceau de papier journal avec le portrait de Ribbentrop, ne r\u00e9agissait pas sur des d\u00e9nonciations portant sur des discussions trop libres sur l\u2019arme de la vengeance. Au contraire, apr\u00e8s la disparition de quelques dizaines de d\u00e9nonciateurs, il devint clair que de tels bavardages \u00e9taient approuv\u00e9s en sous-main par les autorit\u00e9s. Les patriotes eurent vite fait de comprendre et de s\u2019adapter en cafardant d\u00e9sormais sur les personnes qui ne voulaient pas parler du sujet. Les malheureux disparaissaient en trois jours.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Quant \u00e0 la propagande officielle, elle se comportait d\u2019une fa\u00e7on tout \u00e0 fait inconcevable. L\u2019arme de la vengeance \u00e9tait mentionn\u00e9e pratiquement dans chaque \u00e9ditorial. Elle \u00e9tait chant\u00e9e par le ch\u0153ur des petits chanteurs \u00e0 la croix de fer. Les h\u00e9ros du film de Leni Riefenstahl \u2013 qu\u2019elle n\u2019eut pas le temps d\u2019achever \u2013 r\u00e9pondaient du secret de l\u2019arme, sur leur t\u00eate aux cheveux filasse, en brosse ou gomin\u00e9s, qu\u2019ils perdaient invariablement. Mais ce qu\u2019\u00e9tait cette arme, personne ne le disait jamais. Le service de Goebbels pr\u00e9f\u00e9rait utiliser des m\u00e9taphores et des all\u00e9gories, proc\u00e9d\u00e9 dont il se servait toujours abondamment, mais seulement en qualit\u00e9 d\u2019artifice stylistique accessoire, alors que l\u00e0, il n\u2019y avait rien d\u2019autre sinon des comparaisons po\u00e9tiques. Le citoyen ordinaire qui ouvrait son journal dans un abri, pendant un bombardement, apprenait que le jour n\u2019\u00e9tait plus tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9, o\u00f9, \u00ab\u00a0comme la lance de Wotan, l\u2019arme de la vengeance frapperait le c\u0153ur m\u00eame de l\u2019ennemi\u00a0\u00bb. Selon l\u2019habitude caract\u00e9ristique des habitants de l\u2019Allemagne nazie qui lisaient le plus important entre les lignes, il comprenait que le conducteur du tram, l\u2019autre jour, avait d\u00e9cid\u00e9ment raison, lorsqu\u2019il parlait de fus\u00e9es d\u2019une puissance et d\u2019un rayon d\u2019action incroyables. Mais lorsque, le lendemain, \u00e0 la r\u00e9union de sa cellule du NSDAP, on disait entre autres informations que \u00ab\u00a0le glaive de Siegfried se trouvait d\u00e9j\u00e0 suspendu au-dessus des hordes asiatiques\u00a0\u00bb, il d\u00e9cidait que l\u2019arme en question \u00e9tait une bombe, sans aucun doute possible. Et quand, dans l\u2019\u00e9mission du soir, \u00e0 la radio, on annon\u00e7ait que \u00ab\u00a0les Walkyries aux yeux de feu du Reich allaient d\u00e9verser, de mani\u00e8re imminente, leur d\u00e9mence sacr\u00e9e sur l\u2019agresseur\u00a0\u00bb, il penchait pour l\u2019id\u00e9e que c\u2019\u00e9tait des rayons ou un gaz psychique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Au moment o\u00f9 les premiers V2 tomb\u00e8rent sur Londres, il devint clair que ces missiles n\u2019\u00e9taient pas l\u2019arme de la vengeance, m\u00eame si l\u2019initiale V correspondait \u00e0 <em>Vergeltungswaffe<\/em>, arme de repr\u00e9sailles ou, justement, de <em>vengeance\u00a0: <\/em>les informations sur les V2 \u00e9taient publi\u00e9es \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9ventail habituel de m\u00e9taphores consacr\u00e9es au dernier espoir de l\u2019Allemagne. Lorsque les premiers Me-262 s\u2019envol\u00e8rent dans le ciel des a\u00e9rodromes de Berlin, chacun comprit que les avions \u00e0 r\u00e9action n\u2019\u00e9taient pas la fameuse arme, car, dans une \u00e9mission de radio, on comparait le nouveau chasseur bombardier \u00e0 la buse fid\u00e8le du F\u00fchrer, qui recherchait, de son regard rapace, le lieu de son prochain festin de fureur.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Les hypoth\u00e8ses obsol\u00e8tes \u00e9taient remplac\u00e9es par des nouvelles\u00a0: un F\u00fchrer de quartier annon\u00e7a dans un discours pour le d\u00e9part d\u2019un bataillon affect\u00e9 au service des V2 que l\u2019arme de la vengeance, c\u2019\u00e9taient les 14,9 millions de rats contamin\u00e9s par la peste qui se d\u00e9verseraient du ciel sur Moscou\u00a0; New York, Londres et J\u00e9rusalem. \u00c9tant donn\u00e9 que tous les petits F\u00fchrers locaux de l\u2019Allemagne nazie \u00e9taient des hommes \u00e9tonnamment limit\u00e9s, l\u00e2ches, bas et incapables des plus simples combinaisons mentales (c\u2019\u00e9tait exactement la raison de leur nomination \u00e0 ces postes), on peut supposer que les rumeurs sur l\u2019action de l\u2019arme \u00e9taient r\u00e9pandues de mani\u00e8re centralis\u00e9e. Un f\u00fchrer local n\u2019aurait jamais pu lui-m\u00eame inventer cela, surtout le chiffre de 14,9 millions, et il n\u2019aurait jamais os\u00e9 r\u00e9p\u00e9ter dans un discours officiel les bavardages d\u2019un coiffeur ou d\u2019un chauffeur.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Le caract\u00e8re centralis\u00e9 de la diffusion de ces rumeurs est confirm\u00e9 par un autre montage \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une ville\u00a0: \u00e0 Osnabr\u00fcck, un conf\u00e9rencier venu de Berlin annon\u00e7a que l\u2019arme de la vengeance \u00e9tait une marche militaire secr\u00e8te, dont les paroles \u00e9taient traduites en anglais et en russe, et que l\u2019on avait l\u2019intention de diffuser, gr\u00e2ce \u00e0 de puissants amplificateurs, directement sur les premi\u00e8res lignes du front. Quiconque \u00e9couterait m\u00eame seulement un seul quatrain serait rendu fou par la grandeur de l\u2019\u00e2me allemande. (Quant aux Fran\u00e7ais, Bulgares et autres Roumains, des unit\u00e9s ordinaires de la Wehrmacht \u00e9taient cens\u00e9es pouvoir en venir \u00e0 bout.)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">\u00c0 mesure que le d\u00e9nouement approchait, les hypoth\u00e8ses se multipli\u00e8rent. Des divisions et des arm\u00e9es \u00e9taient an\u00e9anties, des villes tombaient et le tohu-bohu habituel et p\u00e9nible de l\u2019agonie s\u2019installait. La derni\u00e8re mention officielle de l\u2019arme de la vengeance date du jour o\u00f9 l\u2019on lut \u00e0 la radio l\u2019ordre d\u2019Himmler selon lequel tout soldat allemand devait tuer tout autre soldat allemand qu\u2019il rencontrerait loin de la clameur d\u2019une bataille. Cette annonce fut suivie par l\u2019\u00e9mission habituelle, \u00ab\u00a0Les horizons de demain\u00a0\u00bb, o\u00f9 l\u2019on expliquait que l\u2019arme serait utilis\u00e9e \u00ab\u00a0avant les premiers jours chauds, avant les orages de mai\u00a0\u00bb. On r\u00e9p\u00e9ta \u00e9galement, apparemment dans le but de signer une paix s\u00e9par\u00e9e avec les Anglais et les Am\u00e9ricains, ou du moins les amadouer si c\u2019\u00e9tait impossible) qu\u2019elle ne viserait que les hordes \u00ab\u00a0jud\u00e9o-bolcheviques\u00a0\u00bb asiatiques. Cinq minutes plus tard, apr\u00e8s la derni\u00e8re diffusion de \u00ab\u00a0Lili Marlene\u00a0\u00bb de toute l\u2019histoire du Troisi\u00e8me Reich, le b\u00e2timent de la radio de Berlin fut touch\u00e9 par une bombe combin\u00e9e de d\u00e9molition et de propagande contenant trois tonnes de TNT et cinquante mille tracts.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Tout de suite apr\u00e8s la capitulation de l\u2019Allemagne, les services secrets alli\u00e9s se lanc\u00e8rent dans la recherche des usines et des laboratoires secrets\u00a0: les vainqueurs \u00e9taient parfaitement au courant de toute l\u2019information officielle allemande sur le sujet, ainsi que d\u2019une \u00e9norme quantit\u00e9 de rumeurs soigneusement rassembl\u00e9es par leurs agents. Le littoral de la Baltique, o\u00f9 l\u2019on supposait que se trouvaient les installations secr\u00e8tes de recherche, fut fouill\u00e9 m\u00e8tre par m\u00e8tre. Selon les donn\u00e9es pr\u00e9liminaires, deux sites particuli\u00e8rement suscitaient de grands espoirs. Dans la zone d\u2019occupation am\u00e9ricaine, on d\u00e9couvrit des ruines cyclop\u00e9ennes, en b\u00e9ton arm\u00e9, repr\u00e9sentant la superficie d\u2019une petite ville. Peu de temps avant l\u2019arriv\u00e9e des Am\u00e9ricains, ce qui se trouvait l\u00e0 avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit avec une telle quantit\u00e9 d\u2019explosifs que les trouvailles les plus pr\u00e9cieuses que l\u2019on fit se r\u00e9sum\u00e8rent \u00e0 une botte militaire allemande contenant un pied d\u00e9chiquet\u00e9 (\u00e0 partir d\u2019un morceau du pantalon, on put d\u00e9terminer que l\u2019uniforme \u00e9tait celui des SS) et un harmonica \u00e0 quatre tons de la marque Cello, avec des traces de dents et des trous faits par des \u00e9clats d\u2019obus. Tout le reste n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019une bouillie de b\u00e9ton, d\u2019armatures et de menus fragments m\u00e9talliques.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Une enqu\u00eate men\u00e9e aupr\u00e8s de la population locale permit de d\u00e9terminer que l\u2019on avait proc\u00e9d\u00e9 l\u00e0 \u00e0 la construction, gel\u00e9e en 1942, du plus grand zoo de l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9. On envisageait d\u2019y reproduire l\u2019habitat naturel de certains animaux (selon des documents, 80 millions de Reichsmarks furent d\u00e9pens\u00e9s rien que pour le terrain appel\u00e9 \u00ab\u00a0les montagnes de Jud\u00e9e\u00a0\u00bb).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Dans la zone sovi\u00e9tique, on\u00a0 d\u00e9couvrit des catacombes dont personne n\u2019avait id\u00e9e de l\u2019utilit\u00e9. Le territoire environnant fut boucl\u00e9, et sept agents du Smerch* y descendirent. Comme aucun d\u2019eux ne revint, le r\u00e9seau souterrain fut pris d\u2019assaut par une unit\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e. On\u00a0 y arr\u00eata\u00a0 un homme en haillons, avec une longue barbe, arm\u00e9 d\u2019une gaffe de pompiers. Il se pr\u00e9senta comme Abraham Schuhmacher, professeur \u00e0 l\u2019institut berlinois de stomatologie, et affirma qu\u2019il se cachait l\u00e0 depuis 1935 en se nourrissant de crustac\u00e9s et de fruits de mer. La capacit\u00e9 d\u2019un homme \u00e0 vivre ainsi isol\u00e9 pendant dix ans souleva les soup\u00e7ons l\u00e9gitimes des officiers du Smerch, mais il est probable que Schuhmacher disait la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: il s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 plus tard qu\u2019il poss\u00e9dait r\u00e9ellement un tr\u00e8s haut niveau d\u2019ad\u00e9quation \u00e0 des conditions tr\u00e8s d\u00e9favorables. Il mourut en 1957 dans un camp sib\u00e9rien, apr\u00e8s \u00eatre devenu un \u00ab\u00a0parrain\u00a0\u00bb c\u00e9l\u00e8bre du milieu criminel\u00a0: ce Chicot l\u2019\u00c9corcheur auquel la ballerine Loubenets-Loupo\u00efanova, artiste \u00e9m\u00e9rite de la r\u00e9publique des Komis**, consacre tant de pages dans ses M\u00e9moires.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Le reste des catacombes, situ\u00e9 en-dessous du niveau de la mer, \u00e9tait inond\u00e9. Schuhmacher pr\u00e9tendit pendant ses interrogatoires que, \u00e0 son souvenir, il n\u2019y avait pas eu de travaux de construction dans ce lieu. Cependant, comme sa sinc\u00e9rit\u00e9 \u2013 et, en tout cas, son \u00e9tat psychique \u2013 n\u2019inspirait pas confiance, on d\u00e9cida d\u2019inspecter la partie submerg\u00e9e. Le scaphandrier envoy\u00e9 disparut. Le tuyau flexible et le c\u00e2ble de communication furent d\u00e9chir\u00e9s ou coup\u00e9s. Interrog\u00e9 sur les raisons possibles de cet \u00e9v\u00e9nement, Schuhmacher r\u00e9pondit que c\u2019\u00e9tait certainement l\u2019\u0153uvre d\u2019un certain Micha\u00ebl qu\u2019il d\u00e9crivit avec force interjections et gestes comme quelque chose d\u2019\u00e9norme et d\u2019effrayant. Il refusa d\u2019en parler d\u2019une fa\u00e7on normale et d\u2019entrer dans les d\u00e9tails, en motivant sa d\u00e9cision par la crainte que Micha\u00ebl l\u2019entende et vienne le chercher. Sur ce, les interrogatoires et l\u2019exploration des catacombes furent abandonn\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Ainsi, on ne trouva nulle part sur le littoral de la Baltique quoi que ce f\u00fbt qui, de pr\u00e8s ou de loin, p\u00fbt ressembler \u00e0 un centre de recherches\u00a0ou \u00e0 une usine de fabrication d\u2019arme de la vengeance. On ne d\u00e9nicha m\u00eame pas de chantier important\u00a0: il s\u2019av\u00e9ra qu\u2019une \u00e9norme construction, pr\u00e8s de Warnem\u00fcnde, n\u2019\u00e9tait destin\u00e9e qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9rection d\u2019une sculpture gigantesque \u00e0 la gloire des \u00ab\u00a0Mineurs de l\u2019empire\u00a0\u00bb. Les statues des mineurs n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 coul\u00e9es, mais on put juger des dimensions qu\u2019elles devaient avoir \u00e0 partir de cinq marteaux-piqueurs en bronze, de vingt m\u00e8tres de long, retrouv\u00e9s dans des hangars, pr\u00e8s de l\u00e0.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Un d\u00e9bat d\u00e9taill\u00e9 sur l\u2019arme fut organis\u00e9 \u00e0 la conf\u00e9rence de Potsdam. On y donna lecture d\u2019un rapport tripartite sur l\u2019\u00e9tat d\u2019avancement des recherches allemandes en mati\u00e8re d\u2019armement. \u00c0 ce moment, tout le territoire de la puissance vaincue avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pass\u00e9 au peigne fin et les conclusions des sp\u00e9cialistes \u00e9taient qu\u2019il n\u2019y avait aucune preuve mat\u00e9rielle de la mise au point ni de la fabrication d\u2019une \u00ab\u00a0arme de la vengeance\u00a0\u00bb. On ne trouva aucun document technique, ni m\u00eame de pi\u00e8ce qui mentionnait son existence.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Au cours des discussions sur ce point, Staline fit preuve de la fermet\u00e9 et de l\u2019obstination qui lui \u00e9taient propres. Il \u00e9tait convaincu que les Am\u00e9ricains avaient d\u00e9couvert l\u2019arme de la vengeance mais voulaient garder le secret pour eux. Les t\u00e9moins se souviennent que Staline \u00e9tait tellement irrit\u00e9 par cette \u00e9ventualit\u00e9 qu\u2019il entra dans une phase de d\u00e9pression profonde et passait sa col\u00e8re sur tous ceux qui lui tombaient sous la main. Ainsi, lorsque le mar\u00e9chal Koniouchenko arriva en retard \u00e0 une r\u00e9union du soir, au lieu du grand verre de vodka destin\u00e9 habituellement aux retardataires, on lui infligea la punition suivante\u00a0: on le rev\u00eatit d\u2019une armure de chevalier du XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle expos\u00e9e dans le couloir de la r\u00e9sidence sovi\u00e9tique et on le balan\u00e7a du toit dans un \u00e9tang d\u00e9coratif, avec des carpes. Apr\u00e8s quoi, Staline tira sur lui, d\u2019une fen\u00eatre, avec un fusil de chasse \u00e0 deux canons, tandis qu\u2019un type ivre qui se comportait famili\u00e8rement avec le P\u00e8re des peuples projetait sur le mar\u00e9chal une fl\u00e9chette d\u2019acier empenn\u00e9e \u00e0 l\u2019aide d\u2019une sarbacane \u00e0 air comprim\u00e9. Par chance, le projectile rebondit sur la visi\u00e8re du heaume. (Apr\u00e8s un s\u00e9jour \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, le mar\u00e9chal re\u00e7ut un ordre d\u2019Alexandre Nevski et fut envoy\u00e9 en exil en Extr\u00eame-Orient sovi\u00e9tique. Dans ses M\u00e9moires, passant cet \u00e9pisode sous silence, le mar\u00e9chal revint \u00e0 plusieurs reprises sur les mauvaises qualit\u00e9s de combat des Panzers allemands qui s\u2019expliquaient, selon lui, par l\u2019\u00e9paisseur insuffisante de leur blindage.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">\u00c0 la conf\u00e9rence, l\u2019atmosph\u00e8re devint particuli\u00e8rement tendue. Avant une r\u00e9union, un agent de s\u00e9curit\u00e9 am\u00e9ricain attira l\u2019attention du responsable du Secret Service charg\u00e9 de la protection du pr\u00e9sident Truman, sur le manche en relief d\u2019un couteau qui saillait de la tige de l\u2019une des bottes de Staline, bien visible sur le blanc satin\u00e9 de son pantalon. Apr\u00e8s une courte consultation avec Churchill, Truman, souhaitant engager les pens\u00e9es de Staline dans une autre direction, annon\u00e7a que les \u00c9tats-Unis venaient de cr\u00e9er une bombe d\u2019une \u00e9norme puissance dont la charge explosive avait \u00e0 peine la taille d\u2019une orange. D\u2019apr\u00e8s les souvenirs de W. Hogan, le secr\u00e9taire de la mission am\u00e9ricaine, Staline remarqua tranquillement qu\u2019il dissimulait d\u00e9j\u00e0 des bombes dans des paniers d\u2019oranges au d\u00e9but du si\u00e8cle et que ses sbires avaient fait sauter une diligence remplie d\u2019oseille \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 Truman apprenait seulement \u00e0 vendre des journaux. Revenant un peu plus tard sur le sujet, Staline ajouta que, selon la partie sovi\u00e9tique, lorsque l\u2019on commet un coup ensemble, c\u2019est une saloperie que de se faire des crasses pour le butin, et que, lorsqu\u2019il trimait en taule \u00e0 Touroukhansk, de tels encul\u00e9s finissaient toujours avec des boutonni\u00e8res suppl\u00e9mentaires dans le buffet. D\u2019ailleurs, pr\u00e9cisa-t-il, il les aurait tous trucid\u00e9s lui-m\u00eame, mais il n\u2019avait pas envie de salir sa lame.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">La traduction lui ayant fait comprendre que la signature des accords pr\u00e9vus \u00e9tait menac\u00e9e, Truman passa quelques heures avec ses conseillers, parmi lesquels se trouvaient des experts des traditions du milieu russe. Le lendemain, avant le d\u00e9but des n\u00e9gociations, le pr\u00e9sident prit Staline \u00e0 part et lui donna sa parole que les Am\u00e9ricains ne cachaient absolument rien au sujet de l\u2019arme de la vengeance. Le Premier ministre britannique fit la m\u00eame chose, apr\u00e8s quoi les pourparlers reprirent leur cours normal.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Bient\u00f4t, on pr\u00e9senta aux trois grands les d\u00e9positions des plus hauts dignitaires du Reich faits prisonniers. Pour la plupart, ils ne savaient que peu de chose sur le sujet \u2013ils ne lisaient jamais les journaux allemands, en leur pr\u00e9f\u00e9rant la presse de caniveau am\u00e9ricaine \u2013, mais ils pensaient que le d\u00e9partement de Goebbels appelait ainsi les V2.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Le th\u00e8me de l\u2019arme de la vengeance fut \u00e9galement soulev\u00e9, au cours de la m\u00eame conf\u00e9rence, lorsqu\u2019il fut question du laboratoire d\u2019armes \u00e0 r\u00e9action de Peenem\u00fcnde. On \u00e9mit l\u2019hypoth\u00e8se que les Allemands appelaient \u00ab\u00a0arme de la vengeance\u00a0\u00bb les fus\u00e9es V1 et V2 sur lesquelles ils fondaient de grands espoirs. Lorsqu\u2019il devint clair que l\u2019utilisation de ces projectiles n\u2019infl\u00e9chissaient pas le cours des \u00e9v\u00e9nements, la propagande de Goebbels continua d\u2019exploiter cette id\u00e9e qui enthousiasmait les foules. Peu de temps apr\u00e8s, l\u2019explosion de la bombe atomique sur Hiroshima marqua le d\u00e9but d\u2019une nouvelle \u00e8re pour l\u2019humanit\u00e9 et rejeta d\u00e9finitivement la question de l\u2019arme de la vengeance dans le domaine des myst\u00e8res les plus \u00e9nigmatiques. Depuis, la plupart des manuels d\u2019histoire affirment que cette arme, c\u2019\u00e9tait bien ces fus\u00e9es imparfaites et \u00e0 l\u2019utilisation dangereuse que la Wehrmacht lan\u00e7ait de temps en temps au-dessus de la mer du nord. Le plus \u00e9tonnant est la facilit\u00e9 avec laquelle les Allemands accept\u00e8rent cette version. Cela s\u2019explique probablement par le bon sens, la simplicit\u00e9 et \u2013 si l\u2019on peut dire \u2013 l\u2019antimysticisme tellement salutaire de cette nation de grands pragmatiques qui venait de traverser un cauchemar occultiste de douze ans. Dans le m\u00eame temps, elle arrangeait bien les soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes, tellement plong\u00e9es dans leurs visions \u00e9sot\u00e9riques que l\u2019existence m\u00eame de la mystique \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme un secret d\u2019\u00c9tat et donc ni\u00e9e. Mais la n\u00e9gation du mysticisme qui p\u00e9n\u00e8tre la vie et l\u2019histoire est en elle-m\u00eame une forme tr\u00e8s subtile et dangereuse du mysticisme. Subtile, parce que la pierre angulaire de l\u2019organisation\u00a0 sociale devient invisible et, par cons\u00e9quent, les institutions et les id\u00e9ologies de l\u2019\u00c9tat prennent la grandeur cosmique de ph\u00e9nom\u00e8nes r\u00e9ellement existants. Dangereuses, parce que m\u00eame une minuscule menace, d\u00e9clar\u00e9e non existante, peut se r\u00e9v\u00e9ler fatale.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Il est int\u00e9ressant de citer ici un extrait d\u2019un ouvrage d\u2019un certain P. Stetsiouk, <em>M\u00e9moires des ann\u00e9es de feu<\/em>.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">\u00ab\u00a0Un jeune Allemand blond, un MG-34 sur l\u2019\u00e9paule, se consid\u00e9rait non seulement comme un porteur de civilisation mais encore comme le seul d\u00e9fenseur de la vieille culture europ\u00e9enne qui se trouvait au bord de la ruine. Les hennissements des chevaux des hordes bolcheviques et le tintement de l\u2019or juif se m\u00ealant dans une funeste m\u00e9lop\u00e9e \u00e9taient, pour les disciples de Baldur von Schirach, les sons les plus r\u00e9els au monde, bien qu\u2019ils ne r\u00e9sonnassent que dans les endroits o\u00f9 se trouvaient des adeptes entra\u00een\u00e9s \u00e0 les entendre en permanence\u2026 Un homme form\u00e9 selon certaines m\u00e9thodes bien rod\u00e9es n\u2019\u00e9prouvera aucune difficult\u00e9 \u00e0 percevoir la r\u00e9alit\u00e9 du complot juif, ou celle, par exemple, du centre trotskiste antisovi\u00e9tique. Et bien que cette r\u00e9alit\u00e9 soit temporaire, elle appara\u00eetra pendant la dur\u00e9e de son existence, comme immuable et intemporelle, car toutes ces notions ne sont que le produit du consentement collectif de la soci\u00e9t\u00e9, rien de plus\u2026 Voil\u00e0 pourquoi le centre trotskiste antisovi\u00e9tique exista bel et bien en URSS en 1937, ce qui ne fut m\u00eame pas ni\u00e9 par ses participants. Ce complot \u00e9tait aussi r\u00e9el que Magnitska et Solovki***, car sa r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9coulait de la conviction g\u00e9n\u00e9rale de son existence. En fin de compte, qui, hormis la direction du mouvement communiste international pouvait d\u00e9cider si tel ou tel groupe de personnes formait un centre trotskiste antisovi\u00e9tique ou non\u00a0? Il n\u2019existait pas de plus haute autorit\u00e9 en ce domaine et la terminologie elle-m\u00eame n\u2019avait pas cours dans d\u2019autres milieux. Imaginons que l\u2019inventeur de l\u2019esperanto ait introduit dans son vocabulaire un mot sp\u00e9cial pour d\u00e9signer un certain groupe de gens. Les esp\u00e9rantistes du futur peuvent tr\u00e8s bien\u00a0 ne pas l\u2019utiliser, mais qui parmi eux d\u00e9clarera que le docteur Zamenhof mentait ou se trompait\u00a0? Ce sont les hommes qui donnent de la r\u00e9alit\u00e9 aux paroles. Lorsque le dernier marxiste sera mort, toute la r\u00e9alit\u00e9 objective dispara\u00eetra et ne pourra plus \u00eatre refl\u00e9t\u00e9e ou reproduite, rien n\u2019existera plus de mani\u00e8re ind\u00e9pendante, perceptible au travers des sensations, tout comme il n\u2019y avait rien de tel au temps de l\u2019\u00c9gypte ancienne ou de l\u2019empire byzantin. Que de d\u00e9mons orphelins s\u2019agitent au-dessus de la terre nocturne\u00a0! La foi cr\u00e9e le monde. Les objets sont g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par la certitude de leur existence et r\u00e9ciproquement\u00a0: le monde cr\u00e9e la foi en lui et les objets persuadent les hommes de leur r\u00e9alit\u00e9. L\u2019un n\u2019existe pas sans l\u2019autre\u2026\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Naturellement, le ton d\u00e9sinvolte et les g\u00e9n\u00e9ralisations lourdaudes de Stetsiouk sont plut\u00f4t r\u00e9voltants, pour ne pas dire d\u00e9go\u00fbtants, mais certaines de ses pens\u00e9es sont dignes d\u2019attention. En particulier, il a mis le doigt sur le principe de l\u2019action de l\u2019arme de la vengeance\u00a0: non pas les mis\u00e9rables projectiles remplis de poudre qui tombaient de temps en temps sur les cin\u00e9mas londoniens, mais l\u2019arme v\u00e9ritable, redoutable et digne de toutes les m\u00e9taphores extraites de <em>L\u2019Anneau des Niebelungen.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Lorsqu\u2019une multitude de personnes croit en la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un objet ou d\u2019un concept, ce dernier ne peut que se manifester\u00a0: des miracles religieux ont lieu dans des monast\u00e8res, la lutte des classes embrase la soci\u00e9t\u00e9, les pauvres bougres maudits par les sorciers des villages africains agonisent dans les d\u00e9lais prescrits, etc. On pourrait multiplier les exemples \u00e0 l\u2019infini, car tel est le m\u00e9canisme essentiel de la vie. Si l\u2019on pose une bougie devant un miroir, son reflet ne manquera pas d\u2019y appara\u00eetre. Mais si, par un proc\u00e9d\u00e9 inconnu, on pouvait cr\u00e9er le reflet de la bougie dans le miroir, cette bougie, pour ne pas enfreindre les lois physiques, serait bien oblig\u00e9e de surgir du n\u00e9ant devant le miroir. Qu\u2019il n\u2019y ait pas de moyen de cr\u00e9er le reflet en l\u2019absence de la bougie est un tout autre probl\u00e8me.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Le principe de l\u2019\u00e9quilibre, valable pour le miroir et la bougie, l\u2019est \u00e9galement pour un \u00e9v\u00e9nement et les r\u00e9actions humaines \u00e0 celui-ci. D\u2019ailleurs, il est relativement facile d\u2019organiser une\u00a0 r\u00e9action \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un pays entier (surtout d\u2019un pays embras\u00e9 part la haine id\u00e9ologique) gr\u00e2ce \u00e0 une presse et \u00e0 une radio soumises \u00e0 une volont\u00e9 unique, et cela, m\u00eame si l\u2019\u00e9v\u00e9nement est purement imaginaire. Appliqu\u00e9 \u00e0 notre cas, cela signifie que la multiplication\u00a0 des rumeurs sur l\u2019arme de la vengeance devait conduire \u00e0 la mat\u00e9rialisation de cette arme, m\u00eame si personne, pas m\u00eame ses cr\u00e9ateurs, n\u2019\u00e9tait en mesure de savoir o\u00f9 et comment elle surgirait, ni \u00e0 quoi elle ressemblerait. Plus il y aurait d\u2019opinions diff\u00e9rentes, sur sa nature et son aspect et plus le r\u00e9sultat final serait bizarre et inattendu. Et lorsqu\u2019il fut annonc\u00e9 que cette arme allait \u00eatre utilis\u00e9e, la force de l\u2019attente de millions d\u2019individus ne pouvait que changer le cours de l\u2019histoire.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Il ne reste qu\u2019\u00e0 dire quelques mots sur les r\u00e9sultats de l\u2019utilisation de l\u2019arme de la vengeance contre l\u2019URSS. D\u2019ailleurs, il est tout \u00e0 fait possible de se passer de mots, d\u2019autant qu\u2019ils sont amers, et pas tr\u00e8s nouveaux. Qu\u2019un curieux fasse lui-m\u00eame l\u2019exp\u00e9rience. Par exemple, qu\u2019il se l\u00e8ve t\u00f4t le matin, s\u2019approche sur la pointe des pied de sa fen\u00eatre soul\u00e8ve avec pr\u00e9caution un coin du rideau et jette un \u0153il dehors\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">______________<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">* <span style=\"font-size: 12pt;\">Abr\u00e9viation de \u00ab\u00a0Mort aux espions\u00a0\u00bb, nom des services de contre-espionnage militaire sovi\u00e9tique pendant la Seconde Guerre mondiale. <em>[NdT]<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\"><em>** <\/em><span style=\"font-size: 12pt;\">R\u00e9publique autonome de Russie, au nord de la Sib\u00e9rie, au-del\u00e0 du cercle polaire, o\u00f9 \u00e9taient situ\u00e9s de nombreux camps sovi\u00e9tiques.<em> [NdT]<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\"><em>*** <\/em><span style=\"font-size: 12pt;\">Magnitska\u00a0: surnom populaire du gigantesque complexe sid\u00e9rurgique de Magnitogorsk, dans l\u2019Oural, construit au cours des deux premiers plans quinquennaux. Solovki, monast\u00e8re situ\u00e9 dans l\u2019\u00eele Solovetski, dans la mer Blanche, transform\u00e9 en camp du goulag d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es vingt. <em>[NdT]<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\">Source\u00a0: <em>Critique mac\u00e9donienne de la raison fran\u00e7aise<\/em>\u00a0\u2013 Nouvelles traduites du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain \u2013 Deno\u00ebl et d\u2019ailleurs \u2013 2005.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: comic sans ms, sans-serif; font-size: 12pt; color: #c00000;\">Certaines des notions avec lesquelles jongle ici Viktor Pelevine (ou Stetsiouk, son <em>doppelg\u00e4nger<\/em>) pourraient, certes, se discuter. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui est si triste\u2026 car, au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e0 Paris par exemple, il se f\u00fbt trouv\u00e9 des gens pour se r\u00e9unir dans un salon, autour d\u2019une cafeti\u00e8re fumante, afin d&rsquo;en discuter, justement, jusqu\u2019\u00e0 plus soif et d&rsquo;en extraire, s\u2019il se p\u00fbt, la substantificque mo\u00eblle. H\u00e9las, o\u00f9 sont nos anc\u00eatres emperruqu\u00e9s\u00a0et que sommes-nous devenus ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\"><strong>URL de cet article\u00a0: <\/strong><a href=\"http:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/larme-de-la-vengeance\/\">http:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/larme-de-la-vengeance\/<\/a><strong><br \/>\n<\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/2021\/11\/14\/la-terreur-covidienne-suite-et-si-pas-fin-il-y-a-des-gens-qui-bougent\/000-corona-a-trous-gif\/\" rel=\"attachment wp-att-15158\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignnone wp-image-15158\" src=\"http:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/000.-corona-\u00e0-trous-GIF.gif\" alt=\"\" width=\"75\" height=\"75\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: times new roman, times, serif; font-size: 14pt;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-family: comic sans ms, sans-serif; font-size: 14pt;\"><strong>\u00a0<\/strong>Novembre 2021<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 \u00a0 &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; L\u2019arme de la vengeance &nbsp; Une nouvelle de Viktor Pelevine \u00a0 \u00a0 \u00a0 Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque m\u00eame les membres de la NSDAP qui parvenaient \u00e0 contr\u00f4ler leurs pens\u00e9es avec le calme automatisme de Marl\u00e8ne Dietrich arrangeant son maquillage, lorsque m\u00eame&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","template":"","meta":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/15187"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15187"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/15187\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15196,"href":"https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/15187\/revisions\/15196"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15187"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}