Sumud : le 29 mars, de Barcelone, ilst remettent l’ouvrage sur le métier…

 

 

 

Hélas, Babylone

 

La crise du « pape polonais » d’octobre 1978 m’a convaincu du danger des armes nucléaires et de la nécessité du contrôle des armements.

 

Scott Ritter  –  Feb 05, 2026

Traduction : c.l. pour L.G.O.

 

 

 

Au moins depuis les années 1970, toute personne moyennement intelligente sait à quoi s’en tenir sur le premier pape de la CIA, sur le syndicat Solidarność et autres inventions des Five Eyes, tout au long de la partie du XXe siècle qui a pris son essor en 1941.

Ce qui suit est une intéressante évocation de la chose, vécue au niveau lambda, du côté des colonisateurs US.

Est-il utile de rappeler que Scott Ritter est un ancien officier des Marines US, qui, au service de l’ONU, a participé aux travaux bilatéraux USA-URSS qui ont abouti au fameux traité START, dont la troisième mouture venait à échéance ce jeudi 5 février, traité qui, hélas, n’a pas été prolongé au moins d’un an, malgré tous les efforts faits dans ce sens par la Fédération de Russie.

Il ne faut pas être grands clercs pour savoir ce qu’ont compris avant nous les analystes US les plus dignes de foi – tels que Scott Ritte lui-même, Larry Johnson, Ray McGovern, Daniel Davis, Lawrence Wilkerson, Douglas McGregor côté militaires, et les Prs Jeffrey Sachs et John Mearsheimer côté universitaires – à savoir que les USA, sous la houlette de Donald Trump et de toute la classe Epstein au grand complet, veulent saisir cette occasion de se libérer de tout engagement moral vis-à-vis de l’espèce humaine (et des autres) et s’aligner sur la position d’Israël, seul « pays » à n’avoir jamais voulu se soumettre à ce genre d’obligation universelle farfelue.

Scott Ritter rappelle ici la double expérience qui a fait de lui un défenseur acharné de la paix et de la limitation obligatoire des machines à tuer nucléaires, dont les prototypes testés il y a 80 ans à Hiroshima et à Nagasaki sont, depuis longtemps, infiniment dépassés.

 

 

 

 L’archevêque Karol Wojtyła

 

 

Dans l’après-midi du 16 octobre 1978, 111 cardinaux électeurs venus du monde entier, réunis depuis le 15 octobre 1978 dans la basilique Saint-Pierre, ont élu, après huit tours de scrutin, l’archevêque Karol Wojtyła, âgé de 58 ans, comme pape. Jean-Paul II, ainsi que Karol Wojtyła fut désormais connu, était polonais, et la Pologne faisait alors partie du Pacte de Varsovie, dominé par l’Union soviétique, où la religion était depuis des décennies subordonnée au dogme du Parti communiste.

Dans toute la Pologne, des foules se sont alors déversées dans les rues, dans une manifestation massive de joie spontanée. À Cracovie, la cloche Sigismond qui pendait dans l’ancien château royal de Wawel a été sonnée, événement réservé aux circonstances extraordinaires. Les gens se sont mis à défiler dans les rues, arborant des drapeaux nationaux et chantant des hymnes religieux dont l’exécution était interdite en public. Une étincelle s’est allumée dans le cœur du peuple polonais, donnant naissance, deux ans plus tard, au mouvement Solidarność.

On dit que Joseph Staline avait jadis raillé l’Église catholique par une remarque devenue célèbre : « Le pape, combien de divisions ? »

La réponse à cette question, le peuple polonais était en train de la donner : des millions de gens avaientt envahi les rues dans un immense mouvement non autorisé de mobilisation sociale qui allait profondément ébranler le Parti communiste polonais au pouvoir. Alors que le peuple dansait dans les rues, la télévision et la radio polonaises, pourtant contrôlées par l’État, restaient silencieuses tandis que les membres du Parti communiste au pouvoir se concertaient sur les mesures à prendre.

40.000 soldats soviétiques étaient stationnés en Pologne, constituant le poing de fer destiné à soutenir les 300.000 hommes des forces de l’URSS stationnées en Allemagne. La Pologne était considérée par les autorités soviétiques comme un élément essentiel du Pacte de Varsovie, fondement sur lequel reposait sa capacité à affronter l’OTAN avec succès sur un champ de bataille. 

Les responsables soviétiques, sous les ordres du chef du KGB Youri Andropov, étaient attentifs au moindre signe prouvant que le nouveau pape polonais faisait partie d’un complot plus vaste, soutenu par les USA, dans le but de créer suffisamment d’instabilité en Pologne pour forcer les Soviétiques à intervenir militairement, ce qui aurait pour résultat d’affaiblir l’unité du Pacte de Varsovie et saperait ainsi la position des Soviétiques en Allemagne de l’Est et ailleurs. La CIA considérait la Pologne comme un membre particulièrement instable du Pacte de Varsovie, notant dans une analyse de 1977 qu’une « explosion » en Pologne pourrait renverser le gouvernement polonais « et même forcer les Soviétiques à venir y rétablir l’ordre », possible répétition de ce qui s’était produit en Tchécoslovaquie au printemps 1968.

La CIA considérait l’Église catholique polonaise comme un acteur essentiel dans tout scénario impliquant des troubles sociaux en Pologne, soulignant que le Parti communiste s’appuyait sur l’Église pour aider à étouffer tout sentiment anti-gouvernemental au sein de la population polonaise profondément religieuse. L’élection de Karol Wojtyła à la papauté allait mettre fin au rôle joué par l’Église catholique polonaise dans le soutien à la légitimité du Parti communiste polonais.

 

 

 

Le cardinal John Joseph Krol (à g.) avec le pape Jean-Paul II, après son élection

[consécutive à l’opportun assassinat du pape Jean-Paul Ier, NdT]

 

 

Les États-Unis avaient préparé le terrain à ce genre d’initiative en faisant pression sur les dirigeants catholiques ouest-allemands afin qu’ils soutiennent Wojtyła.  Zbigniew Brzezinski, conseiller à la Sécurité nationale du président Jimmy Carter, travaillait avec le cardinal John Joseph Krol, de Philadelphie, pour rallier tous les cardinaux US à Wojtyła. La CIA avait également demandé à Krol de soudoyer des cardinaux de pays plus pauvres (principalement en Asie et en Afrique) avec l’argent de la CIA, afin qu’ils votent pour l’archevêque polonais.

Le KGB d’Andropov avait suivi ces activités, et ses inquiétudes concernant un complot soutenu par les USA n’étaient donc pas infondées.

À partir de la fin de l’année 1977, le Parti communiste polonais avait lancé une offensive diplomatique visant à saper le soutien à la très controversée « bombe à neutrons », qui était une arme thermonucléaire conçue pour tuer par irradiation plutôt que par la force de son explosion. Alors que de telles ogives étaient depuis longtemps déployées sur des missiles antibalistiques dans les années 1950 et 1960, l’administration Carter cherchait à les adapter pour les utiliser sur des systèmes tels que le missile à courte portée Lance, où elles pourraient servir à neutraliser les divisions blindées soviétiques, en cas d’invasion de pays de l’OTAN par ceux du Pacte de Varsovie. De telles armes étaient très attrayantes pour l’Allemagne de l’Ouest à l’époque, parce que l’essentiel des combats, en cas d’invasion soviétique, se déroulerait sur son sol. Les ogives « à neutrons » tueraient les soldats soviétiques sans rendre les terres allemandes inhabitables pendant des siècles. Mais l’Allemagne de l’Ouest ne soutiendrait pas le déploiement de ces armes sur son sol sans le soutien des autres nations européennes. La diplomatie polonaise avait donc  réussi à saper le soutien à la « bombe à neutrons » et, en avril 1978, le président Carter allait annoncer officiellement que les États-Unis étaient décidés à reporter la production de cette arme, à condition que l’Union soviétique fasse de même.

L’administration Carter, influencée par Brzezinski, farouchement anti-communiste, avait un compte à régler avec le Parti communiste polonais. L’élection de Karol Wojtyła à la papauté pouvait contribuer à saper l’influence de la Pologne parmi les principaux partis sociaux-démocrates et socialistes d’Europe.

Peu après son accession à la présidence en janvier 1977, Jimmy Carter allait être confronté au déploiement de missiles soviétiques SS-20 à portée intermédiaire à proximité de l’Europe occidentale. Les Soviétiques avaient déjà atteint la parité stratégique avec les USA en termes de forces nucléaires stratégiques et avaient également égalisé leur position à courte et moyenne portée au niveau du théâtre d’opérations, grâce au déploiement du missile à combustible solide SS-12/22 « Scaleboard ». Le déploiement des missiles SS-20, chacun équipé de trois ogives nucléaires, hors de portée de tout système d’armes européen équivalent, a créé un « écart » de capacité qui a mis en péril la stratégie de dissuasion « flexible » de l’OTAN, fondée sur la dissuasion ou la riposte à l’agression soviétique par une réponse appropriée et graduée — allant de la défense conventionnelle aux armes nucléaires tactiques ou stratégiques — à tout niveau de conflit.

 

 

Lanceurs de missiles SS-20

 

 

En août 1978, le président Carter, avec le soutien indéfectible de Brzezinski, a approuvé un plan qui, espérait-il, redonnerait vie à la « réponse flexible » en déployant un contingent de 108 missiles balistiques Pershing II-XR et 464 missiles de croisière lancés depuis le sol au Royaume-Uni, en Allemagne de l’Ouest et en Italie. Cependant, la question de la capacité de la Pologne à influencer la mentalité européenne pesait lourdement. Pour pouvoir surmonter ce qui s’annonçait comme une forte opposition européenne à ce plan, il fallait neutraliser la Pologne. C’est là qu’est intervenu le choix de Karol Wojtyła comme pape.

En novembre 1977, ma famille a quitté Ankara, en Turquie, où mon père, commandant dans l’armée de l’air américaine, avait servi comme conseiller auprès de l’armée de l’air turque, pour s’installer dans la région de Rhénanie-Palatinat, en Allemagne de l’Ouest. Mon père a été affecté à la 17e armée de l’air, dont le quartier général se trouvait à la base aérienne de Sembach, où il supervisait la maintenance des avions, dans le cadre de la mission de la 17e armée de l’air consistant à mener des missions aériennes défensives et offensives en Europe centrale pour soutenir l’OTAN.

En cas de crise, le personnel du quartier général de la 17e armée de l’air se réfugierait dans des bunkers souterrains où il pourrait survivre à une attaque nucléaire soviétique tout en continuant à remplir ses fonctions.

À l’automne 1978, ma famille vivait dans la maison allemande d’une famille qui la louait à des Américains depuis que le général George Patton l’avait utilisée comme quartier général temporaire pour sa troisième armée dans les derniers mois de la D euxième Guerre mondiale. La maison était située à la périphérie de la ville allemande de Marnheim. De l’autre côté de l’autoroute se trouvait un petit village appelé Weirhof, qui abritait une petite communauté militaire et avait une chapelle, un club d’officiers, des logements pour officiers célibataires et une clinique, où ma mère travaillait comme infirmière.

Weirhof était situé à plusieurs kilomètres du dépôt d’armes spéciales de l’armée US à Kriegsfeld, officiellement connu sous le nom de site OTAN numéro 107, mais toujours appelé « North Point ». La plupart des familles et des officiers vivant à Weirhof travaillaient à « North Point », où leur mission consistait à sécuriser et à entretenir le stock d’obus d’artillerie nucléaires de 155 mm et 8 pouces de l’armée US.

Dès l’automne 1978, j’avais pris pleinement conscience de la réalité de la vie en Allemagne de l’Ouest. Notre existence quotidienne nous mettait en contact avec des chars, des hélicoptères et des avions de chasse qui traversaient incessamment les champs et les routes autour de chez moi et le ciel au-dessus. Ce qui les justifiait était la présence de deux armées de la Garde soviétique (la 1re armée blindée et la 20e armée interarmes) juste au-delà de la frontière est-allemande, à environ 200 kilomètres (soit 2 heures et demie de route en voiture). Mes parents m’avaient dit que s’il y avait une guerre, nous ne serions pas évacués mais resterions sur place. On s’attendait à ce que, dans ce cas, les Soviétiques arrivent sur nous dans les deux ou trois jours suivant le début des combats

Mais j’avais aussi entendu des rumeurs selon lesquelles les Soviétiques, afin d’empêcher la distribution d’obus nucléaires aux unités de l’armée US qui  auraient à les tirer dans un effort désespéré pour arrêter l’avancée des chars et des véhicules blindés soviétiques, frapperaient « North Point » avec des armes nucléaires dès le tout début du conflit.

 

 

Dépôt d’armes de North Point (Mannheim)

 

 

Étant donné l’emplacement de la maison louée par ma famille à « North Point », nous étions littéralement au point zéro de ce qui devait être la première salve nucléaire de la Troisième Guerre mondiale.

En raison de son travail, mon père ne rentrait parfois pas à la maison le soir. Il était alors confiné dans l’un des bunkers souterrains situés sur la base aérienne de Sembach. La plupart du temps, ces absences étaient liées à des exercices militaires. Mais de temps à autre, le monde réel intervenait et mon père disparaissait sans prévenir. Lorsque cela se produisait, il appelait simplement ma mère et lui disait deux mots : « Hélas, Babylone ».

Alas, Babylon était le titre d’un livre de Pat Frank, publié en 1959, qui décrivait la vie post-apocalyptique dans une petite ville de Floride après une catastrophe nucléaire. Mes parents avaient tous les deux lu ce livre lorsque mon père fréquentait l’université de Floride, à une époque qui coïncidait avec la crise des missiles cubains d’octobre 1962. Inutile de dire qu’il les avait profondément marqués.

“Alas, Babylon” signifiait que le monde pouvait prendre fin d’un instant à l’autre, qu’il ne s’agissait pas d’un exercice, qu’il fallait rassembler la famille et prier pour que tout se passe le moins mal possible.

Le 16 octobre 1978 était un lundi. Mon père était parti travailler ce matin-là comme d’habitude, et ma sœur et moi avions pris les bus touristiques allemands loués par le ministère de la Défense et utilisés comme bus scolaires pour faire le trajet de 40 minutes jusqu’à Kaiserslautern, où se trouvait le lycée américain de Kaiserslautern.

Je jouais au football (ailier offensif) dans l’équipe du lycée et, après les cours, je restais pour m’entraîner, puis je prenais le « bus tardif » qui me ramenait chez moi à Marnheim.

Les « Red Raiders » de Kaiserslautern étaient en pleine saison de championnat, qui allait s’avérer être une saison invaincue. Nous venions de remporter une victoire décisive contre les « Panthers » de Stuttgart,  match auquel j’avais apporté une contribution décisive en attrapant une passe de 38 yards au troisième essai, ce qui nous avait permis de maintenir la dynamique gagnante du match.

Cette victoire m’vait encouragé à mettre à exécution mon projet d’inviter Betsy Ensign au bal de fin d’année, qui devait avoir lieu le samedi suivant. J’avais clairement fait part de mes intentions à tous mes camarades de classe, afin que personne ne me devance, mais je n’avais pas encore trouvé le courage de lui en faire part à elle. Mon plan était de passer, à l’heure du déjeuner, dans la salle de classe où la mère de Betsy enseignait les sciences sociales, et d’attendre que Betsy arrive. Je comptais demander à Mme Ensign si j’avais une chance, avant de lui poser la question.

Tout avait marché comme un charme : la mère de Betsy m’avait dit que Betsy n’ignorait rien de mon intention, qu’elle était plus qu’un peu en colère que je mette autant de temps à me décider, mais qu’elle était disposée à accepter si je trouvais le courage de le lui demander. Betsy est alors arrivée, je lui ai proposé de sortir avec moi, elle m’a dit oui, et, conc, le monde était parfait.

Je me suis pointé à l’entraînement de fool avec toute l’assurance de celui qui venait d’inviter la fille de ses rêves à un bal. Et j’étais encore sur un petit nuage quand j’ai pris le dernier bus pour rentrer chez moi, impatient d’annoncer la grande nouvelle à ma famille.

Mais ça ne devait pas se passer ainsi.

L’élection de Karol Wojtyła à la papauté avait déclenché l’alarme dans toute l’Europe, y compris dans l’OTAN. Les Soviétiques et leurs alliés du Pacte de Varsovie, ramassés sur eux-mêmes prêts à bondir, cherchaient quelle réponse faire à l’événement. L’OTAN, craignant que les Soviétiques ne veuillent tirer parti de leur supériorité en matière de missiles SS-20, s’était mis en état d’alerte.

Mon père se trouvait dans le bunker de Sembach.

Et, avant d’y descendre, il avait appelé ma mère, pour lui dire les deux mots qu’elle ne voulait surtout pas entendre : « Hélas, Babylone ».

Ma mère, mes sœurs et moi avons passé la soirée à regarder les albums photos de la famille, à évoquer les aventures que nous avions vécues ensemble, et à craindre  de nous endormir de peur de ne plus jamais nous réveiller. Finalement, nos yeux se sont fermés, et le matin, le soleil s’est levé, et il nous a fallu nous préparer pour aller à l’école.

Mon père était toujours dans le bunker.

Je me rappelle avoir regardé notre maison par la fenêtre du bus alors qu’il s’éloignait, me demandant si je la reverrais, ou ma mère, un jour.  Ma petite sœur Amy fréquentait l’école primaire de Sembach et je me posais la même question à son sujet. Suzanne, qui avait un an de moins que moi et qui était en première année, était avec moi dans le bus. Nous ne nous étions rien dit, mais je savais qu’elle était inquiète elle aussi.

Betsy et moi nous sommes rencontrés ce jour-là pendant le déjeuner, puisque nous étions désormais officiellement « appariés ». Elle s’est enquise de la combinaison de mon casier, parce que la tradition voulait que les petites amies des joueurs de foot décorent leurs casiers le vendredi qui précédait un match. Elle sentait bien que quelque chose n’allait pas, mais je ne pouvais pas lui expliquer le problème : la famille de Betsy vivait dans les logements de la base de Vogelweh, situés près du lycée, donc loin du dépôt d’armes de « North Point » et du drame qui frappait cet endroit. De même, le fait que mon père fût bloqué dans le bunker de guerre et qu’il en avait informé ma mère ne devait pas être divulgué. Je lui dis donc simplement que je pensais au match et lui promis d’être de meilleure compagnie au déjeuner du lendemain, où nous avions prévu de nous retrouver.

Mais tout au fond de moi, je me demandais s’il y aurait un autre déjeuner, un casier décoré, un match de football ou un bal de fin d’année.

Mon père était dans le bunker. 

 

 

L’auteur (au dernier rang, entre les numéros 50 et 60, membre de l’équipe de football invaincue en 1979 des Red Raiders de Kaiserslautern.

 

 

L’entraînement, au foot, a été aussi intense qu’on pouvait l’espérer et j’ai fait de mon mieux pour rester concentré, mais je dois dire que tout mon sang n’a fait qu’un tour quand un rayon du soleil s’est soudain reflété dans le rétroviseur d’un camion qui passait dans la rue Pariser, m’aveuglant l’espace d’un instant.

 La seule pensée qui m’est alors venue a été « Ça y est ! ».

« Ritter, remets-toi la tête à l’endroit ! », m’a crié l’entraîneur Joe Klemmer, qui était ausst mon professeur de physique.

J’ai fait ce qu’on me disait, mais ce flash, et ce qu’il aurait pu signifier, m’avaient drôlement secoué.

Je me rappelle avoir pris le dernier bus pour rentrer chez moi, et qu’en arrivantt, j’ai anxieusement scruté l’allée où la voiture familiale, une Saab 99 Turbo noire, aurait dû être garée.

Elle n’y était pas.

Mon père était toujours dans l’abri anti-atomique.

Il est rentré plus tard dans la soirée, quand nous avions fini de dîner. La réaction soviétique au couronnement du pape Jean-Paul II a été jugée purement politique, et la menace d’une urgence militaire a disparu.

Le monde était redevenu vivable.

Betsy a décoré mon casier et y a même mis un gâteau au chocolat fait de sa main, dont nous nous sommes régalés au déjeuner.

Nous avons remporté le match de foot sans aucune contestation.

Et j’ai pu emmener ma petite amie d’école au bal de fin d’année.

 

 

L’auteur (debout, 2e à partir de la droite) avec d’autres inspecteurs US, à l’extérieur de l’usine d’assemblage de missiles de Voltkinsk. Décembre 1988

 

 

Une décennie plus tard, en octobre 1988, je travaillais à l’extérieur de l’usine d’assemblage final de missiles de Votkinsk, nichée dans les contreforts des montagnes de l’Oural, à environ 1.200 km à l’est de Moscou. J’étais alors premier lieutenant dans le Corps des Marines des États-Unis et travaillais comme inspecteur affecté à l’Agence d’inspection sur site, une structure du ministère de la Défense créée en février 1988 dans le but de mettre en œuvre le traité sur les Forces Nucléaires Intermédiaires (INF).

L’usine d’assemblage final des missiles de Votkinsk est l’endroit où les Soviétiques avaient produit les missiles SS-12/22 et SS-20 qui avaient été au cœur de la « Crise du pape » d’octobre 1978.

Je faisais partie d’une équipe d’inspecteurs américains stationnés aux portes d’une usine pour que ces missiles ne soient plus jamais produits.

Pour moi, cette mission était particulièrement poignante.

Le flash qui m’avait ébloui sur un terrain d’entraînement en fin d’après-midi le 17 octobre 1978 était resté à jamais gravé dans ma mémoire.

Contribuer à débarrasser le monde de ces armes ést devenu une affaire personnelle.

Les gens me demandent parfois pourquoi je m’investis autant dans le contrôle des armements.

La réponse n’est pas difficile.

Parce qu’il y a eu un moment où ma vie d’adolescent a été bouleversée par la menace existentielle que ces armes ont fait peser sur moi, ma famille et mon mode de vie.

Parce que mon père a dû descendre dans le bunker.

Et parce qu’avant de partir, il s’est senti obligé de dire à ma mère deux mots qui l’ont remplie de peur :

« Hélas, Babylone ».

Je crois au contrôle des armes, parce qu’aucune mère ne devrait jamais entendre de tels mots.

Et parce qu’aucun gamin ne devrait avoir à se demander si le reflet d’un rayon de soleil dans le rétroviseur d’un camion qui passe n’est pas le flash qui signale le début de l’explosion nucléaire qui mettra fin à sa vie en un instant.

Le dernier Traité de contrôle des armes nucléaires entre la Russie et les États-Unis a expiré.

Ma mission a échoué.

J’ai suivi un entraînement dans le Corps des Marines.

Je n’abandonnerai pas.

Mais je suis suffisamment intelligent pour savoir que l’héritage du contrôle des armements qui a assuré la sécurité mondiale pendant les 54 dernières années (depuis la signature du traité sur les missiles antibalistiques (ABM) en 1972) a été dilapidé.

Je m’efforcerai de faire en sorte que le contrôle des armements fasse partie intégrante de nos relations stratégiques avec les autres nations nucléaires du monde, en particulier la Russie.

Mais cela ne se fera pas du jour au lendemain.

Et je crains fort que la prochaine génération d’enfants, à qui auraient dû être épargnées les conséquences des événements qui ont poussé un père à appeler sa femme et à prononcer les mots « Hélas, Babylone », soit destinée à vivre des expériences similaires aux miennes.

Si, bien sûr, elle parvient à y survivre.

 

(Je dois me rendre en Russie en mars, afin d’y poursuivre mes efforts pour promouvoir le contrôle des armements et l’amélioration des relations entre les USA  et la Russie. J’y vais en journaliste indépendant, je dépends entièrement des dons généreux et bienveillants de mes lecteurs et sympathisants pour financer les frais entraînés par ce voyage (transport, hébergement, repas, location de studio, interprètes, production et montage vidéo, etc.). Je vous suis reconnaissant à tous pour le soutien que vous pourrez m’apporter.)

Source : Alas, Babylon The « Polish Pope ».. | Scott Ritter | VK 

 

 

 

In memoriam

 

 

 

Le cardinal et patriarche de Venise

 

Albino Luciani

  

qui a occupé le trône de saint Pierre sous le nom de

 

Jean-Paul 1er

 

du 28 septembre au 26 août 1978

 

 

Pas achetable, donc jetable.

 

 

 

 

Un livre

 

(en anglais, il n’existe pas en français)

 

 

Pat Frank

Alas Babylon

Apocalyptic Novel of Courage, Survival, and Determination After Nuclear Holocaust

Harper Perennial Modern Classics (réédition) 2005

En anglais.

352 pages

L’auteur :

Pat Frank (1908-1964) est l’auteur du roman post-apocalyptique Alas, Babylon, ainsi que du thriller sur la guerre froide Forbidden Area. Avant de devenir écrivain, Frank a travaillé comme journaliste et propagandiste pour le gouvernement. Il a été l’un des premiers auteurs de science-fiction à aborder les conséquences de la guerre atomique, et l’un des plus influents dans ce domaine.

L’oeuvre :

Hélas, Babylone  est un roman post-apocalyptique écrit par Harry Hart Frank et publié en 1959. Il e déroule en pleine guerre froide. L’histoire se situe dans la petite ville fictive de Fort Repose, en Floride, après qu’une guerre nucléaire ait dévasté une grande partie des États-Unis.

Alors que les citoyens de Fort Repose sont confrontés à l’effondrement soudain de la civilisation, le roman se concentre sur les luttes et les efforts de survie de Randy Bragg, un ancien avocat devenu leader malgré lui, et de sa communauté. Coupé du monde extérieur et confronté à la diminution des ressources, Randy doit relever les défis de la reconstruction de la société tout en faisant face aux dangers posés par l’anarchie, les maladies et les conséquences des retombées nucléaires.

Hélas, Babylone explore les thèmes de la survie, de la résilience et de la capacité humaine à s’adapter, face à une catastrophe. À travers un récit vivant et captivant, Frank dépeint l’effondrement de l’ordre social et l’émergence de nouvelles normes et alliances, dans un monde irrévocablement transformé par la guerre nucléaire.

Au fond, Hélas, Babylone est un récit édifiant, qui résonne avec une pertinence intemporelle, offrant aux lecteurs une réflexion stimulante sur la fragilité de la civilisation et la force d’endurance de l’esprit humain en temps de crise. Le roman de Frank continue de captiver le public grâce à sa description puissante de la survie et de l’espoir au milieu des ruines d’un paysage post-apocalyptique. 

Source . https://www.amazon.fr/Alas-Babylon-Pat-Frank/dp/0060741872

 

Livres de Pat Frank publiés en français :

  • Ce monde qui n’était pas sauvé
  • Dix secondes avant l’explosion
  • Le commander souffle la torche + Chez vous pour Noël  (en collaboration avec G.J. Arnaud).

 

Notre avis, pour ce qu’il vaut

Même en cherchant bien, nous n’avons pu localiser les livres de Pat Frank traduits en français. Ils sont peut-être épuisés.

Comme l’indique sa très brève biographie, pendant la guerre froide, l’auteur s’est rendu célèbre en exploitant la veine du danger atomique, version « et si la chose arrivait aux USA ? ».

Dans les quelques résumés que nous avons réussi à dénicher, ce sont évidemment toujours les USA qui y sont attaqués par les Soviétiques, jamais l’inverse. En dépit du fait que, dans l’Histoire réelle, les Soviétiques n’ont jamais attaqué personne, surtout au nucléaire, alors que les USA l’ont bel et bien fait, ont même été les seuls à le faire, et à le faire sans aucune nécessité ni même utilité militaire, puisqu’il s’est avéré que les deux bombes larguées sur le Japon n’ont jamais eu pour but de le vaincre, le Japon ayant déjà demandé l’armistice, c’est-à-dire capitulé. Plus personne aujourd’hui ne devrait ignorer que cette grande première dans l’histoire des humains a eu deux buts : 1°) inspirer un maximum de terreur aux Soviétiques qui venaient de laisser 28 millions des leurs sur le carreau ; 2°) tester in vivo, sur des cobayes à la peau jaune, le traitement que l’on se proposait d’infliger le plus tôt possible à ce qui restait de l’URSS, pour en finir une fois pour toutes avec cet allié communiste honni.

[Est-il nécessaire de rappeler que, pendant qu’il se faisait photographier à Yalta entre son allié Staline et son allié Franklin D. Roosevelt, Winston Churchill pressait l’armée britannique de bombarder sans tarder l’URSS aux gaz toxiques, aussi interdits que le nucléaire, ceux-là mêmes qui seraient, quelques décennies plus tard fournis à Saddam Hussein par le même camp pour bombarder l’Iran ?]

Il nous semble indiscutable que les livres de Pat Frank ont eu pour seul but de consciencieusement bourrer les crânes du monde, à commencer par ceux des citoyens US, au service d’un ’impérialisme sans complexes.

À notre avis, le but a été plus qu’atteint, mais, comme disaient les curés que nous avons croisés dans notre jeunesse : « les voies du Seigneur sont impénétrables » et il arrive qu’une flèche tirée pour tuer à coup sûr « dépasse son but et retombe de l’autre côté » (ce qui, si nous ne nous trompons pas, doit quand même être du Shakespeare).  

Bref, ni Pat Frank ni ses sponsors n’ont assurément dû s’imaginer que le « chef d’œuvre post-apocalyptique » de la guerre froide ferait naître, dans l’esprit d’un jeune Américain dont le père militaire était en poste dans un pays vaincu, une passion pour la paix et une horreur des armes dernières qui le pousseraient un jour à s’atteler avec des Soviétiques à l’élaboration d’un traité de limitation des armes nucléaires, et feraient de lui, bien des décennies plus tard, un champion de l’entente entre les peuples, surtout ces deux-là.

Comme quoi, l’effet d’un livre dépend toujours du cerveau dans lequel il tombe.

 

Et pendant que nous y sommes :

Cédons à notre indécrottable pédantisme et rappelons à ceux qui l’ignorent que le véritable chef d’œuvre post-apocalyptique américain est et reste Galapagos, de Kurt Vonnegut Jr.

Et celui-là existe en français !

 

 

Kurt Vonnegut Jr.

GALAPAGOS

Grasset 1994

Coll. Les cahiers rouges

294 pages

 

 

 

 

Mis en ligne le 9 février 2026

par Les Grosses Orchades

 

 

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