À la mémoire d’Olof Palme
Mini sous-marin britannique fantôme – Guerre Froide
À la mémoire d’Olof Palme
Olof Palme – 1927-1986
Premier ministre suédois
de 1969 à 1976 et de 1982 à 1986
Abattu dans une rue de Stocholm
le 28 février 1986.
La vérité sur le mensonge suédois concernant les sous-marins soviétiques – Pourquoi ce mensonge continue de fonctionner, et pourquoi le président Vladimir Poutine n’a pas réussi à l’anéantir plus efficacement en révélant la vérité
Par Pelle Neroth Taylor, à Stockholm, présenté par John Helmer (Dances with bears)
Traduction : cl pour L.G.O.
Il ne sert pratiquement à rien d’expliquer, exemple après exemple, pourquoi le président Vladimir Poutine se trompe dans sa façon d’appréhender la guerre de propagande menée par le monde occidental contre la Russie. Cliquez ici.
Pourt la bonne raison qu’il continue de refuser d’apprendre en continuant à payer et à croire ses principaux propagandistes à Moscou (pas de noms !) ainsi que ceux des médias occidentaux qu’ils rémunèrent (pas de noms !). Cliquez encore et encore.
« Ça ne sert à rien », je l’ai dit.
Ce qui reste, c’est le droit qu’ont les humains, non seulement de s’exprimer, de se réunir et de publier, mais de commencer par penser. Voilà – voilà le devoir moral de toute personne à l’esprit libre. C’est un devoir qui prime sur la religion (y compris les religions prônant la supériorité nationale (pas de noms !), car la foi ne devrait venir qu’après la réflexion, n’est-ce pas ? Sinon, la foi n’est qu’une erreur puérile, aggravée chez les adultes par la force contraignante du pouvoir d’État et les subversions séduisantes liées à la classe sociale et à l’argent.
Il n’y a rien, dans la Déclaration des droits ni dans la Constitution des États-Unis qui protège la réflexion, et encore moins ne l’impose. En réalité, l’article 1 de la Déclaration et le premier amendement placent explicitement la liberté de religion au premier rang et accordent à la foi une supériorité sur les libertés d’expression et de réunion. Cette supériorité constitue une garantie constitutionnelle pour le mensonge, la propagande, le lavage de cerveau et la guerre de l’information. Du moins aux États-Unis, pays respectueux de la loi. L’incapacité à penser, le refus de faire la différence entre le vrai et le faux, les troubles mentaux : ce ne sont pas là des motifs permettant la destitution d’un président américain selon le 25e amendement de la Constitution. Cet amendement est un subterfuge politique : il a permis à Ronald Reagan, à Joseph Biden et à Donald Trump de rester en toute sécurité à leur poste. quand ils n’y étaient plus aptes.
Et c’est ainsi que nous en arrivons à cette analyse de l’irrémédiable succès du mensonge suédois, exposé sous tous ses aspects par Pelle Neroth Taylor.
Lisez-la et réfléchissez-y. Réfléchissez-y bien, puis relisez-la encore, parce que cette même campagne de désinformation est en train de porter ses fruits contre vous, où que vous soyez.
J.H.
« Fabrication de la terreur : Comment des sous-marins occidentaux et une presse complaisante ont terrorisé la Suède de la guerre froide.» Pelle Taylor
https://pntshow.substack.com/p/manufacturing-dread-how-western-submarines
Je souhaite commencer en vous parlant non pas d’un sous-marin, mais d’un bar.
C’était par une soirée glaciale de février, en 2014, et j’étais assis dans un bar exigu de la vieille ville de Stockholm, face à un homme mince aux cheveux gris coupés en brosse, dont le regard aurait pu décaper la peinture des murs. Il s’appelait Anders Hasselbohm. Trente ans plus tôt, il avait été l’un des journalistes d’investigation les plus décorés de Suède. Puis il avait écrit un livre – Ubåtshotet¹, « La menace sous-marine » – où il affirmait que les mystérieux sous-marins qui hantaient les eaux suédoises n’étaient pas soviétiques. Sur quoi, à la manière polie des Suédois, toutes les portes s’étaient devant lui refermées. Il avait pu continuer à exercer son métier – son journal l’avait envoyé à l’étranger, et il avait couvert l’actualité avec brio, pendant des années, en qualité de correspondant à l’étranger –, mais l’histoire de son pays, celle qui comptait le plus à ses yeux, lui avait été enlevée. Quand je lui ai offert une bière, cela faisait déjà trois décennies qu’il avait tout loisir de réfléchir à la manière dont un pays libre se tait sans que personne n’y ait jamais reçu l’ordre de se taire.
Je l’avais cherché parce que je voulais lui poser la question qui a guidé la majeure partie de ma vie professionnelle depuis cre temps-là : comment faire pour raconter une histoire vraie que les puissants ont décidé de passer sous silence ? Il m’a regardé un moment, comme le font les vieux journalistes lorsqu’ils tombent sur des jeunes qui croient qu”ils ont découvert du nouveau, puis il a dit quelque chose que je n’ai jamais oublié. Il a dit que les jours les plus sombres pour la liberté de la presse en Suède n’étaient pas ceux de la censure. Que c’étaient ceux où six cents journalistes, réunis dans un mess de la marine s’étaient vu offrir du café et des sandwichs au son d’une musique d’ambiance diffusée par des amiraux, et s’en étaient retournés chez eux convaincus d’avoir entendu la vérité.
Anders Hasselbohm et, à droite, son ennemi juré, Carl Bildt
J’ai passé des années à rapporter, depuis Londres et Bruxelles, précisément le genre d’histoires qui ne cadrent pas avec la vision officielle du monde. Celle-ci est l’une des plus importantes que j’aie découvertes. Je la publie ici, dans la longueur que je souhaite et sur mon propre Substack, parce que les médias censés relayer ce genre d’histoires ne l’ont jamais fait, et parce que j’ai enfin cessé d’attendre leur permission.
Ce dont tout Suédois de ma génération se souvient
Il faut avoir grandi en Suède pour comprendre à quel point le début des années 1980 y fut étrange. J’ai grandi à Londres et j’y ai passé la majeure partie de ma vie d’adulte. Mais j’ai vécu quelques années en Suède avec ma mère suédoise. Les années 1982 à 1985 restent gravées dans ma mémoire. J’étais lycéen à l’apogée du social-démocratisme, soit à une époque où la Suède était riche, sereine, égalitaire et légèrement suffisante – dans un pays qui était censé avoir résolu la quadrature du cercle, en alliant le niveau de vie américain à l’équité scandinave, et qui se sentait en droit de vous faire la leçon sur vos défaillances. Si vous aviez lu le Times ou le Spectator à cette époque, vous auriez pu croire que ce pays avait plus ou moins un pied en URSS, mais si vous y viviez, comme je l’ai fai alorst, vous vous sentiez bien plus proche de la North Shore de Chicago, le lycée du film The Breakfast Club, que de Moscou. Et tous les quelques mois, ce pays placide et satisfait de lui-même était la proie d’ une histoire de fantômes marins.
Une tourelle émergerait des eaux, quelque part près de Stockholm. La Marine interviendrait avec des hélicoptères et des grenades sous-marines. La télévision diffuserait des bulletins quotidiens présentés par des hommes en uniforme à l’air sévère. Les tabloïdes publieraient des schémas représentant des sous-marins miniatures soviétiques se faufilant entre les îles.
Un de mes cousins plus âgé est revenu de son service militaire en racontant qu’une unité voisine de la sienne avait trouvé des insignes d’hommes-grenouilles soviétiques et une boîte de sardines soviétiques vide dans un campement abandonné. Toutes les familles qui possédaient un chalet au bord de l’eau – et des centaines de milliers en ont – avaient appris à regarder plutôt deux fois qu’une toute ombre qui bougerait à la surface de l’eau. Aucune soirée arrosée n’était complète sans blagues nerveuses sur les Russes dans la baie.
Et j’en arrive à ce qui aurait dû éveiller les soupçons de tout le monde, mais qui n’a éveillé ceux de presque personne : au cours de toutes ces années de chasse, de déploiement de matériel militaire et de gros titres, la Marine suédoise n’a jamai – pas une seule fois ! – fait remonter à la surface un sous-marin étranger. Elle n’en a jamais identifié un seul. Elle n’a jamais présenté le moindre bout de quille, le plus petit drapeau, et ne parlons pas d’un marin. Les intrus étaient des fantômes. Mais ces fantômes, dans la Suède de la Guerre froide, se voyaient d’avance attribuer une nationalité : ils étaient tous soviétiques. Les médias le disaient, l’opposition le disait, et – c’est l’essentiel – la Marine suédoise le disait. Le Premier ministre Olof Palme, qui avait commencé par crroire ses propres amiraux, s’est quand même, peu à peu, mis à douter.
C’est ce doute qui m’a captivé.
Le seul véritable sous-marin, et le mensonge qui en est issu.
Car il y eut en effet une réelle intrusion soviétique, une seule, avérée et indéniable, dans toute cette affaire. Et c’est elle qui explique tout ce qui s’en est suivi.
En octobre 1981, un véritable sous-marin soviétique – un sous-marin diesel de classe Whiskey en fin de vie – l’U-137 – s’est échoué sur un récif situé au cœur d’une zone militaire suédoise, près de la base navale de Karlskrona.
« Whiskey on the Rocks » n’a pas pu manquer de titrer la presse étrangère. Le capitaine soviétique a bêtement raconté une série d’évidents mensonges sur un équipement de navigation défectueu. L
es inspecteurs suédois n’ont eu aucune peine à constater que l’équipement fonctionnait. Cela ressemblait à une preuve irréfutable, et cela a été traité comme tel. Les Russes rôdaient dans les eaux suédoises. C.Q.F.D.
Sauf… que les pêcheurs locaux, lorsqu’un journaliste suédois gêneur et dissident du nom d’Ingemar Myhrberg avait enfin pris la peine de frapper à leur porte – la Marine ne l’avait jamais fait –, lui avaient dit être convaincus qu’il s’agissait d’un accident. Parce qu’enfin, le bateau était arrivé en surface, bien visible au radar, ses moteurs diesel faisant, selon les mots d’un témoin, « le vacarme de deux locomotives sans silencieux ». Aucun sous-marin espion ne se comporte ainsi. Un sous-marin espion arrive en plongée, silencieux, propulsé par ses moteurs électriques. L’explication la plus plausible à propos de l’U-137 était aussi la plus banale : un équipage de stagiaires ivres et incompétents qui s’était trompé de cap, puis qui avait menti pour sauver sa peau. D’autres théories affirment que l’officier supérieur à bord du sous-marin avait été secrètement payé par l’Occident pour provoquer un incident susceptible de mettre dans l’embarras les Soviétiques. 2
Mais cet échouage allait s’avérer bien plus utile que n’aurait pu le rêver n’importe quelle mission d’espionnage réussie. Il a ancré dans l’esprit de chaque Suédois une seule et unique certitude inébranlable : tout sous-marin présent dans les eaux suédoises devait forcément être russe. Et une fois cette certitude établie, elle pouvait être exploitée par quiconque disposait d’un sous-marin et d’un mobile. Comme me l’a dit plus tard l’une de mes sources : avec l’affaire de l’U-137, les Soviétiques étaient tombés dans un piège qui permettait de les culpabiliser préemptivement.
L’hérésie de Hasselbohm
Un an après l’affaire de l’U-137 a eu lieu la grande chasse à Hårsfjärden, dans l’archipel de Stockholm, juste au-dessus de la principale base navale suédoise, et le timing en a été pour le moins curieux : elle a commencé au moment même où Palme revenait au pouvoir sur un programme pacifiste et favorable au dialogue, alors que le reste de l’Europe occidentale basculait à droite en se jetant dans les bras de Reagan et de Thatcher. Pendant deux semaines, la marine a lancé des grenades sous-marines dans la baie sous les yeux de la presse internationale, sans jamais rien atteindre.
C’est la chasse sur laquelle Hasselbohm a enquêté, et ce qu’il y a découvert est au cœur de cette histoire.
Un officier de marine de haut grade, effrayé, était venu le voir et lui avait dit sans détour : « Ce que disent les hauts responsables militaires n’est pas vrai. » Selon lui, les sous-marins étaient occidentaux. Hasselbohm allait dès lors passer un an à s’entretenir avec des plongeurs, des capitaines, des ingénieurs, des amiraux et des constructeurs de sous-marins, tant en Suède qu’à l’étranger. À la suite de quoi il est parvenu à la conclusion qui allait lui coûter si cher : au moins un sous-marin de l’OTAN – et probablement plusieurs – s’était trouvé à Hårsfjärden.
Il allait également démonter, pièce par pièce, la prétendue preuve scientifique de la culpabilité soviétique que la Commission officielle de défense contre les sous-marins et sa jeune vedette, Carl Bildt, avaient brandie sous le nez du public. Ils avaient affirmé que les traces de quille sur les fonds marins prouvaient qu’il s’agissait d’un sous-marin du Pacte de Varsovie, car « seuls les sous-marins du Pacte de Varsovie avaient des quilles ». Un simple coup d’œil au Jane’s Fighting Ships – si un journaliste suédois avait pris la peine de le consulter – aurait montré que les sous-marins britanniques et français possédaient une quille, contrairement aux sous-marins soviétiques de classe « Whiskey ». Ils avaient affirmé que la présence de deux hélices indiquait qu’il s’agissait d’un sous-marin soviétique. Or, les sous-marins britanniques, hollandais et français en avaient deux eux aussi. Ils avaient affirmé que les signaux électroniques étaient émis sur des fréquences soviétiques, alors que le directeur de l’agence suédoise des renseignements d’origine électromagnétique a par la suite admis devant le ministère de la Défense qu’aucune preuve de ce type n’existait. Tous les éléments du dossier pointaientt, au contraire, dans la direction opposée.
Pour sa peine, Hasselbohm a dû payer le prix fort. Bildt l’a ridiculisé dans la presse, disant qu’il « faisait des montagnes de taupinières » et, plus perfidement encore, a mis ses motivations en cause, insinuant sans jamais le dire ouvertemen, qu’un journaliste suédois dont les révélations pointaient vers l’ouest plutôt que vers l’est devait servir des intérêts autres que ceux de la Suède. Hasselbohm n’a pas été chassé : son journal l’a gardé à son service, l’envoyant à l’étranger, où il a passé cinq ans comme correspondant au Moyen-Orient, puis trois autres en Norvège. Mais l’affaire du sous-marin, celle qui était la plus proche de chez lui et de lui-même ne lui appartenait plus en réalité, et il le savait. Lorsque je l’ai rencontré trois décennies plus tard, il était calme à ce sujet, comme un homme qui a eu tout le temps de faire ses comptes avec une situation, mais il tenait à ce que je comprenne le mécanisme. Ce n’était pas que l’on ait ordonné à quiconque de mentir. C’était que l’ensemble de la presse avait été flattée, nourrie et mise dans son lit par la Marine à la base navale de Berga, et une presse flattée n’enquête pas sur ses amphytrions. « Ce furentt des jours très sombres pour la liberté de la presse en Suède », a-t-il écrit. On ne se rendait pas compte que c’étaient des jours sombres du tout. C’est là tout le problème.
Le professeur d’Oslo
Le profeseurr Ola Tunander
Hasselbohm m’a signalé, plus haut dans la chaîne, celui qui avait ramassé le flambeau tombé de ses mains : Ola Tunander, un professeur suédois de l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo. Je suis donc allé le voir lui aussi. Ç’était le prototype même de l’universitaire distrait – petit rire nerveux, lunettes, rapides clignements des yeux – et il avait passé sa carrière à se faire traiter de « théoricien du complot » par les hautes sphères de la marine suédoise, pour avoir exprimé haut et fort ce que Hasselbohm avait découvert.
Ce qui m’a plu chez Tunander, c’est qu’il s’était d’abord trompé. Jeune chercheur, il avait rédigé l’ouvrage de référence affirmant que ces intrusions étaient d’origine soviétique. il l’avait enseigné à l’US Naval War College et donné des conférences à ce sujet au Pentagone. C’est petit à petit qu’Il a changé d’avis, et contre son propre intérêt professionnel, ce qui est tout le contraire du comportement d’un farfelu. Le tournant décisif, m’a-t-il confié, s’est produit en 1993, lors d’un long trajet en voiture de retour d’une conférence en Norvège avec James Schlesinger, l’ancien secrétaire américain à la Défense et éx- directeur de la CIA. Dans l’ambiance détendue d’après-dîner, comme d’anciens ennemis ayant survécu à leur guerre, Schlesinger lui avait avoué qu’un sous-marin U.S. avait été endommagé à Hårsfjärden en 1982.
À partir de là, Tunander n’avait plus qu’à tirer sur le fil pour que toute la pelote se dévide. Il s’est entretenu avec d’anciens capitaines de sous-marins britanniques, qui lui ont confié que cela ne concernait pas que les Américains, mais aussi la Royal Navy, et que les sous-marins britanniques étaient les plus audacieux et les plus discrets de tous. Un officier supérieur lui a même dit, d’un ton enjoué : « On s’est bienmarrés dans vos eaux ! » Un autre, l’ancien commandant de la flotte, l’amiral James Eberle, l’a regardé et lui a dit, d’un ton difficile à déchiffrer : « Est-ce que les gens ne se font pas écraser par le bus, des fois ? » – avant de lui tourner le dos. Après des années de travail, Tunander en est venu à la conclusion que ces intrusions avaient été en fait une opération psychologique anglo-américaine, menée avec la complicité d’une factionn au sein de la marine suédoise, qui détestait Palme : une campagne délibérée visant à terroriser l’opinion publique suédoise, à discréditer l’Union soviétique et à détruire un Premier ministre qui préférait dialoguer avec Moscou plutôt que la combattre.
J’aurais pu intituler tout ccia « Un professeur suédoisfait une affirmation surprenante » et en rester là. Beaucoup de journalistes l’auraient fait. Mais la valeur d’une affirmation dépend des questions que l’on est prêt à poser à la partie adverse. Je me suis donc rendu chez la partie adverse.
Je suis parti à Londres et me suis mis à frapper aux portes
Votre serviteur.
J’ai commencé par les aveux officiels, car ils existaient déjà, même sit presque personne en Suède ne les avait pris au sérieux. En 2000, la télévision suédoise avait interviewé, Caspar Weinberger, le ministre de la Défense de Reagan, qui avait déclaré sans détour que, oui, des sous-marins U.S. avaient bien opéré dans les eaux suédoises, dans le cadre d’essais « de routine, réguliers et programmés », avec un accord préalable. Un mois plus tard, la même émission avait interviewé Sir Keith Speed, ministre de la Marine de Margaret Thatcher, qui avait confirmé sans sourciller : ce que Weinberger décrivait était exactement le genre de choses que lui, Speed, « autorisait également à se produire ». Lorsqu’on lui avait demandé directement si ces essais avaient eu lieu en Suède, il avait répondu oui. Et il avait répété « oui » lorsqu’on avait insisté.³ La réaction des autorités suédoises avait été tout simplemen, d’annoncer que ces deux hauts responsables anglo-américains de la Défense étaient confus, séniles ou avaient été mal cités.
Du coup, j’ai empoigné le téléphone et appelé moi-même Sir Keith Speed. Il a confirmé chaque mot. Des sous-marins britanniques, m’a-t-il dit, avaient opéré dans les eaux suédoises sur ordre de Margaret Thatcher en personne. « Chaque opération a été approuvée par Margaret Thatcher. » Il s’agissait, a-t-il ajouté, « des opérations les plus secrètes jamais menées par le Royaume-Uni ». Lorsque je lui ai demandé pourquoi les officiers suédois persistaient à affirmer que ses propos et ceux de Weinberger avaient été mal interprétés, il m’a livré la phrase la plus juste de toute cette histoire : « Tout le monde essaie de couvrir ses fesses ».
J’ai essayé de joindre Thatcher elle-même ; elle était malade et son cabinet a refusé de me répondre. Je me suis rendu aux Archives nationales de Kew pour consulter le dossier diplomatique britannique sur les relations anglo-suédoises de 1982 – l’année même des intrusions – et je l’ai trouvé inaccessible. Débrouillez-vous avec ça.
La correspondance diplomatique de routine avec un voisin nordique pacifique, classée confidentielle pour des raisons de sécurité nationale., des décennies plus tard ! J’ai appelé le service de presse du ministère de la Défense, pour me renseigner sur les opérations de la Royal Navy visant à déstabiliser la Suède, et un attaché de presse jovial m’a répondu en a riant que cela ressemblaitdrôlement « à une scène de film d’espionnage ».Remarquez bien qu’il ne s’agissait pas d’un démenti.
J’ai interviewé David Owen, l’ancien ministre des Affaires étrangères, dans son élégant bureau de Mayfair. Il avait siégé à la commission de désarmement de Palme, l’année même des intrusions, et il m’a confié que les sous-marins n’avaient jamais été mentionnés lors de ces réunions – même si, selon lui, la question avait sans doute plané en filigrane. Qui, à son avis, était derrière tout cela ? Il n’en savait rien. Mais il s’est permis une supposition : une « opération clandestine du MI6 ? », en m’adressant son sourire carnassier habituel. Depuis, je me suis demandé ce qu’Owen pouvait bien entendre par « une opération clandestine ». Au cours des années passées à écrire sur les services de renseignement, j’ai eu le temps de comprendre toute la portée de ce simple mot. Le déni plausible est un mécanisme archi-rodé : les gouvernements prétendent ne donner aucun ordre aux agences, et les agences prétendent n’en donner aucun à leurs exécutants. « Clandestine » est le terme technique qui en constitue le point d’orgue, le mot qui permet à un ministre de désavouer ce qui avait été autorisé depuis le début. J’en suis venu à soupçonner que ce sourire signifiait exactement cela : non pas que l’opération avait échappé au contrôle, mais qu’elle avait été planifiée au sommet, et qu’Owen le savait.
Je me suis lancé dans la chasse aux propres chroniqueurs des sous-mariniers. J’ai rencontré Jim Ring, qui avait écrit une histoire chaleureuse sur les capitaines des Oberon-boats de la Royal Navy, dont certains étaient, disait-on, des vétérans de la Baltique. Autour d’un café à la British Library, il s’est montré intrigué et a promis de se renseigner auprès de ses anciens contacts sur les anciens officiers des sous-marins de combat. À notre troisième rencontre, il m’a demandé : « Où est-ce que vous en êtes ? » – avant d’admettre que ses sources ne lui avaient rien dit. « Ils m’ont toutes répondu : « Pas moi, chef. » Peut-être ne lui avaient-ils rien révélé. Peut-être avait-il décidé de ne pas divulguer ce qu’on lui avait dit, par respect pour un corps d’armée qu’il vénérait. J’ai envoyé un courriel au fils du commandant du flanc nord de l’OTAN, dont le quartier général à Oslo avait supervisé les opérations durant ces années ; il rédigeait la biographie de son père, et sa réponse reconnaissait implicitement l’existence de ces opérations tout en précisant qu’elles ne figureraient pas dans le livre. Partout où j’allais, je me heurtais à la même chose : pas un déni à proprement parler, mais un refus déterminé, doux et infiniment poli, de laisser l’histoire ne fût-ce que respirer.
Ce qui s’est passé quand j’ai voulu publier.
Faire un reportage est une chose. Le faire imprimer en est une autre, et c’est là que j’ai appris comment la machine fonctionne dans la réalité : pas par la censure, mais par la gestion tranquille de ce qui peut ou non passer pour un sujet sérieux.
J’ai réussi à placer un article prudent et bien étayé dans une revue navale britannique, Warships IFR, dont le rédacteur en chef était sincèrement intrigué et qui savait, comme tous les marins, à quel point le corps des sous-marins est fermé et secret. L’article a été publié. Il est passé inaperçu. J’ai ensuite écrit un article plus… médiatique pour le Sunday Times, sur les travaux de Tunander, que j’ai intitulé « Margaret Thatcher a ordonné à la Marine de mener des raids au large des côtes suédoises ». Avant qu’il paraisse, un allié de Carl Bildt – un homme que j’appellerai Erik – m’a contacté pour me proposer une contre-narration susceptible de m’être utile, concernant les intrusions russes, qu’il tenait, disait-il, de ses contacts dans la marine.
Je savais exactement qui il était. C’était le vieux complice et homme de main habituel de Bildt, celui à qui’on faisait appel pour arranger les problèmes de relations publiques délicats. Dans le petit monde feutré de Stockholm, sa voix portait l’autorité aisée d’un homme habitué à la déférence. Carl Bildt s’était vraiment très bien débrouillé depuis son passage, encore jeune député, à la Commission des sous-marins. Il avait été, depuis, Premier ministre de 1991 à 1994, puis ministre des Affaires étrangères de 2006 à 2014. Je savais à quoi m’engagerait ce qu’Erik allait me dicter si je me laissais faire : à toute l’architecture de la théorie officielle, des improbables sous-marins miniatures, à la pieuvre soviétique – c’est-à-dire au tableau même que Bildt avait servi à l’Académie royale suédoise des sciences de la guerre, qui l’avait avalé tout cru, en gros et en détail. Je connaissais alors très bien sa méthode : affirmer n’importe quoi avec un maximum d’aplomb quoique sans la moindre trace de preuve, puis balayer d’un revers de main, au culot, les tentatives d’objections polies. Bildt, en fait, était une espèce de Boris Johnson suédois. C’est à ce jeu-là qu’Erik voulait que je joue, et je n’en voulais pas.
Furieux, de mon refus, il avait raccroché etavait fait pression sur le journal pour qu’il retfuse mon article. Qui a été publié malgré tout. Et après… plus rien. Aucun suivi ne me fut jamais demandé. L’histoire n’a jamais « pris », comme disent les rédacteurs en che., Pour la simple raison que personne ayant le pouvoir de la faire « prendre » ne le voulait.
« Mrgaret Thatcher a ordonné à la Royal Navy de mener des raids le long des côtes suédoises »
L’arrticle qui a tout déclenché (par Pelle Neroth Taylor écrivant sous le nom de Pelle Neroth)
Voilà en quoi consiste la véritable nature des choses, et il importe de s’y attarder parce qu’elle est bien plus efficace que n’importe quelle répression brutale. En Suède, l’officier de marine Göran Wallén, qui avait publiquement traité Tunanderde cinglé complotiste, a refusé de m’accorder un entretien, prétextant être « occupé à refaire la décoration de sa maison ». Un jeune collègue universitaire avait accepté de me parler. Quelques minutes après le refus de Wallén, il s’est lui aussi rendu compte de son indisponibilité. Tunander m’a confié que les revues universitaires et de sécurité rejettent systématiquement les articles qui traitent de ce sujet. Elles les jugent tout simplement « inappropriés » : un rédacteur en chef le lui a confirmé en 2016, trente-cinq ans après les faits. Les conférences sur la question des sous-marins dans les universités suédoises sont automatiquementt annulées par l’administration. Un autre chercheur a vu son article retiré à la dernière minute par une revue allemande de sécurité, sous prétexte d’« ordres venus d’en haut ». Plus incroyable encore, même un jeu vidéo sur la chasse aux sous-marins a été supprimé La jeune équipe suédoise de développeurs de jeux s’est vue imposer des conditions impossibles pour mener à bien son projet, leqel a finalement été abandonné. On ne vous dit jamais non. On vous dit que ce n’est pas un sujet sérieux pour des gens sérieux, et que vous feriez mieux d’écrire sur autre chose, le message vous étant transmis avec un sourire.
J’en suis venu à penser que c’est l’information la plus importante qu’il soit de mon devoir de rapporter. Plus importantemême que celle sur les sous-marins. Une société dite libre n’a pas besoin de censure si ses journalistes se sont déjà entendus sur ce que foivent être les opinions respectables. La presse suédoise n’a pas eu besoin qu’on lui donne l’ordre de qualifier les sous-marins de « soviétiques ». Elle l’a fait de son plein gré. Cela flattait son image de petite Suède courageuse, capable de tenir tête à l’ours russe, et lui épargnait une pensée bien plus gênante : que c’étaient peut-être ses véritables maîtres et protecteurs, les Américains et les Britanniques, qui se promenaient comme chez eux dans ses eaux.
Mais c’étaient sûrement les Russes, non ?
Je me dois ici d’être juste envers l’autre camp, parce que ses arguments sont solides, et que leur expression la plus crédible n’est pas un article alarmiste de la presse à sensation, mais un livre du général Bengt Gustafsson, commandant suprême des forces suédoises de 1986 à 1994. S’il y avait quelqu’un qui fût susceptible de savoir, c’était bien lui ; et il a consacré sa retraite à défendre, longuement et avec une évidente sincérité, que les intrus étaient bel et bien soviétiques. Il est de mon devoir de présenter ses arguments aussi honnêtement que possible, avant d’expliquer pourquoi, à mon avis, ils ne sont pas justes.
Les choses se présentaient comme ceci.⁴ : L’Union soviétique disposait manifestement des moyens nécessaires : des flottes de sous-marins de poche, certains équipés de chenilles pour se déplacer sur les fonds marins, et elle disposait aussi des unités navales Spetsnaz et GRU qui allaient avec (la formation « Delfin », créée en 1970), dont la mission était entièrement consacrée à la reconnaissance clandestine et au sabotage des bases étrangères. Elle avait la motivation : l’entraînement, le renseignement et le sabotage, en temps de guerre, des infrastructures nucléaires et par câbles sous-marins de l’OTAN. Et il y a même eu des témoignages : de transfuges – une poignée de réservistes soviétiques interviewés à la télévision suédoise dans les années 1990 – et quelques demi-aveus ministériels promettant qu’aucun nouveau sous-marin ne serait envoyé. L’échouement du U-137 de classe Whiskey au large de Karlskrona en 1981, soutient Gustafsson, n’était pas une erreur de navigation, mais une incursion délibérée qui avait mal tourné. Ajoutez-y la longue habitude russe et allemande de se cacher dans les îlots suédois durant les deux guerres mondiales, et vous obtenez une histoire cohérente où le suspect le plus évident est aussi le coupable.
C’est une conception sérieuse et je ne la minimise pas. Mais remarquez sur quoi elle repose : ce que nous avons là est une hypothèse fondée sur des possibilités, des mobiles et des habitudes. Ils avaient les moyens et de bonnes raisons pour le faire. : ça colle ! Sauf que presque rien n’est fondé sur des preuves scientifiques. Aucune coque n’a été retrouvée, aucune photographie d’un intrus dans les eaux suédoises, aucun bâtiment n’a été capturé, à l’exception du U-137, dont la nationalité n’a jamais été contestée. Les preuves matérielles sur lesquelles s’appuie Gustafsson : les traces de chenilles au fond de la mer et les filets anti-sous-marins déchirés, il ne les montre pas, il rapporte, de seconde main, que des experts scientifiques suédois les ont distinguées de traînées d’ancres, tout en admettant qu’une grande partie du matériel impliqué a disparu. (Et des traces de chenilles ne permettent pas de déterminer la nationalité des chenilles.) Gustafsson est assez honnête pour admettre que les enregistrements sous-marins de la marine étaient si peu fiables que celle-ci a fini par se rendre compte que certains de ses « sous-marins » étaient en réalité des sous-marins sans valeur, et assez honnête aussi pour admettre qu’aucune commission n’a jamais prouvé la nationalité d’une seule intrusion en eaux profondes, à l’exception de celle qui s’est échouée. Cet homme a défendu le verdict de l’institution qu’il dirigeait, contre le chercheur qui accusait ses propres amiraux de trahison. Dans son livre, il n’est pas un témoin neutre et ne prétend pas l’être.
Ce qui me ramène à l’énigme d’origine. Si les Soviétiques avaient réellement patrouillé pendant toutes ces années dans l’archipel intérieur, pourquoi, après la fin de la Guerre froide, aucun d’eux ne s’est-il manifesté pour le dire ? Dans les années 1990, la vieille marine soviétique était ruinée, humiliée et d’une indiscrétion manifeste : des gens ont alors vendu des secrets bien plus sombres pour le prix d’un simple dîner. Concomitamment, les témoignages sont ténus et indirects, et la version la plus précise que l’on puisse entendre du côté occidental va dans l’autre sens : Bobby Inman, l’ancien directeur adjoint de la CIA, a déclaré à un chercheur suédois que les Soviétiques avaient franchi la limite des douze milles nautiques, mais jamais celle de l’archipel intérieur – ces mêmes eaux où, selon lui, les sous-mariniers britanniques étaient comme chez eux⁵. Le chien qui n’a pas aboié est le sous-marinier soviétique qui n’a pas une histoire à raconter. Ceux qui ont finalement parlé, gaiement, autour d’un café – « On s’est bien amusés dans vos eaux » – étaient britanniques.
Pourquoi une grande puissance ferait une chose pareille
L’objection évidente, celle que j’ai entendue formuler une bonne centaine de fois, est : pourquoi ? Pourquoi l’Occident mènerait-il une opération aussi malhonnête contre une démocratie occidentale pacifique et amcalee ?
La réponse est que la Suède, sous le ministère Palme, n’était pas aussi inoffensive qu’il y paraissait, et que Palme n’était pas aussi marginal que l’Occident le prétendait. À une époque où le projet de l’administration Reagan consistait à vaincre l’Union soviétique – non pas à coexister avec elle, ni à la réformer, mais à la vaincre –, Palme défendait une option opposée. Il était le dernier fervent défenseur, en Europe occidentale, de la politique de dialogue et de commerce avec l’Est, politique que les Allemands de l’Ouest appelaient Ostpolitik. Son ami et allié Helmut Schmidt, qui portait le même étendard à Bonn, venait d’être évincé du pouvoir le mois même où Palme y revenait. Palme dirigeait une commission indépendante sur le désarmement dont les idées, introduites au Kremlin par un membre soviétique devenu l’un des plus proches conseillers de Gorbatchev, ont contribué à forger le vocabulaire de la « sécurité commune » que Gorbatchev allait utiliser plus tard pour mettre fin à la Guerre froide – sur la base de la réconciliation plutôt que de la capitulation.
Pour certains combattants de la Guerre froide, c’était le cauchemar. Non pas une victoire soviétique, mais la survie de l’URSS – une URSS réformée, humaine et social-démocrate, peut-être mais capable de prendre sa place en Europe et de demeurer, indéfiniment, une grande puissance, rivale des Anglo-Américains. Palme était l’homme qui jetait les bases du pont vers cet avenir. Alors même que la Suède occupait le flanc nord stratégique de l’OTAN, sa longue côte baltique constituant le bouclier neutre idéal pour protéger le flanc nord-ouest vulnérable de l’URSS, que l’US Navy était en train de remanier dans ses plans de guerre, en vue d’une attaque en cas de conflit. Une Suède neutre était une excellente chose pour Moscou et un pronlème épineux pour Washington. Une Suède en proie à une hystérie antisoviétique, avec un Premier ministre pacifiste discrédité et une population réclamant le réarmement à cor et à cri, était bien préférable. Ce que Londres ne pouvait tolérer, ce n’était pas un dialogue suédois avec Moscou en soi – de nombreux alliés faisaient du commerce avec l’Est – mais un dialogue entrepris par la Suède elle-même, sans que la Grande-Bretagne’en soit le chef d’orchestre.
Les sous-marins étaient l’instrument idéal. On ne peut pas les voir, on ne peut donc pas les identifier et, après le crash de l’U-137, on saurait instinctivement qu’ils étaient russes. Comme me l’a expliqué Tunander, c’était le parfait moyen d’envoyer un message à toute une nation : « Ayez peur des Russes ! » Et ç a a marcheé comme sur des roulettes. Les Soviétiques, indignés et furieux, ontt nié en bloc et proposé de retirer tous leurs sous-marins de la Baltique ; leur offre a été balayée d’un revers de main : une ruse, voyons ! Contre son gré, Palme fut contraint de remettre à Moscou une protestation officiele contre une agression que Moscou affirmait n’avoir jamais commise. Son autorité s’effondraaitt. Six semaines avant son départ prévu pour Moscou, en février 1986, il était abattu dans une rue de Stockholm. Le meurtre n’a jamais été élucidé (l’identification d’un suspect décédé en 2020 a été annulée en 2025)⁶. Je ne me prononce pas ici sur l’identité du tireur. Je constate seulement que l’homme qui a passé les dernières années de sa vie à construire un pont que les grandes puissances ne voulaient pas voir construit n’a pas vécu pour le traverser.
Olof Palme stigmatisé comme traître
Le dernier fantôme domestique
Avec le recul, tout cet épisode prend l’allure d’une histoire de fantômes – et comme dans les meilleures histoires de fantômes, sa force résidait dans l’impossibilité de distinguer clairement ce qui était censé se trouver là. J’en suis venu à soupçonner qu’il s’agissait de quelque chose de bien plus froid qu’une simple hantise : un terrain d’essai pour les opérations psychologiques d’une époque ultérieure, et le ciment d’une intimité discrète entre les armées britannique et suédoise qui perdure, ignorée du public, jusqu’à ce jour. C’est ainsi que la Grande-Bretagne a toujours traité ses partenaires de moindre importance – d’un militaire à l’autre et d’un espion à l’autre, sans que soient jamais consultés les élus ni les esprits indépendants, que l’on fait aisément passer pour d’incapables naïfs quand ils veulent se mêler de gérer leurs propres affaires. Si détente il devait y avoir avec l’est, ce serait aux conditions de Londres et de Washington, ou sans conditions du tout.
Cela a été bien utile que les Suédois vivent si près de la nature, dans un pays vaste et peu peuplé où l’obscurité fait une grande partie du travail sans aide. Leurs ancêtres agriculteurs avaient peuplé leurs longues nuits d’hiver de gnomes et de trolls – les esprits malins du foyer auxquels pouvait être attribué chaque objet égaré, chaque bonne ou mauvaise récolte, chaque égratignure sur la vitre qui n’état jamais, voyons, que la faute du chat. Le sous-marin russe n’a été que le tomte moderne : avec une terre bénigne soudain devenue intentionnellement maligne, le moindre crissement de brindille pouvait aisément s’entendre comme le premier homme-grenouille d’un débarquement de Spetsnaz. Il n’y avait pas d’émission de fin de soirée à la télé où dire du mal des gens. Les émissions de la télé s’achevaenit juste après les dernières nouvelles. Les amiraux avaient les transmissions crépusculaires pour eux stout euls.
Rien de tout cela ne semblait bizarre à un adolescent dont les copains jouaient au foot américain sur les plages de Malmö, allaient en classe en voiture, écoutaient Depeche Mode et The Cure et lisaient les magazines jeunesse londoniens du mois The Face et i-D – un pays, en d’autres termes, devenu californien jusqu’à l’os et le satellite de personne. C’est là toute la cruauté de l’histoire. Les sous-marins soviétiques jamais capturés par personne ont été l’événement marquant de mon enfance suédoise, à l’origine d’une sourde angoisse, comme la proximité de la mort et, j’en suis désormais certain, fruits de ma seule imagination.
Pourquoi je lraconte tout ça ici
Le mécanisme que j’ai décrit – la gestion discrète de ce qui est censé être une opinion sérieuse – n’est pas une relique de la Guerre froide. C’est ainsi que l’État sécuritaire a toujours fonctionné partout, et il est encore à l’œuvre aujourd’hui dans chaque réunion de rédaction où un article est gentimentt détourné des vérités qui dérangent
Je pourrais faire comme si c’était de l’histoire ancienne. Ce n’en est pas. En 2022, la Suède a rompu avec deux siècles de neutralité et a demandé son adhésion à l’OTAN. Sans référendum, presque sans débat et presque sans opposition – un pays qui, m’a-t-il semblé, s’engageait, comme un somnambule, dans l’alignement même qu’une génération précédente de Suédois avait tant lutté pour éviter. Quatre mois plus tard, quelqu’un a fait sauter les gazoducs Nord Stream en mer Baltique, acte de sabotage industriel contre l’économie allemande, et la Suède et l’Allemagne ont conduit de concert une enquête superficielle, du genre de celles auxquelles on se livre quand on préférerait ignorer la réponse. Les soupçons se portent plutôt sur l’ouest que sur l’est. Le schéma est vieux. Une grande puissance privilégie toujours ses propres intérêts, contre ceux même de ses alliés. Et ces derniers sont incités à fermer les yeux.
Je suis un réaliste au sens ancien et dmodét du terme. Je pense que les petites nations ont leurs propres intérêt et qu’elles ont le droit d’en avoir, que la paix est généralement préférable à la guerre, que les responsables des services de renseignement ne sont ni plus sages ni plus honnêtes que le commun des mortels, et que la première loyauté d’un journaliste va au lecteur et non au cercle choisi auquel il appartient. Aucune de ces opinions n’est la bienvenue dans le climat actuel, où remettre en question le consensus sécuritaire occidental est instantanément catalogué comme « de la propagande du Kremlin » – version actuelle de l’insinuation de Carl Bildt à l’encontre de Hasselbohm – remise en cause des intentions d’un homme lorsque ses conclusions vont dans un sens qu’on n’aime pas. C’est une calomnie facile et efficace, et j’ai décidé de ne plus m’en laisser importuner.
C’est pourquoi j’écris ceci ici, en plein jour, là où aucun rédacteur en chef ne pourra intervenir.
Pour l’avoir racontée, Hasselbaum a été écarté de cette histoire et obligé de bifurquer vers une carrière de reporter à l’étranger. Tunander a passé trente ans à se faire traiter de cinglé complotiste pour l’avoir prise au sérieux.
Les sous-marins qui ont terrifié mon enfance étaient des fantômes, et plus j’en sais, plus je suis persuadé que c’étaient nos fantômes – et que ceux qui les ont suscités comptent encore à ce jour sur nous pour ne pas oser scruter l’eau de trop près.
NOTE : Pelle Neroth Taylor est un journaliste, un historien et un documentariste britannico-suédois installé en Suède. Il est l’auteur d’ouvrages sur Olof Palme et Dag Hammarskjöld et il co-anime le podcast de géopolitique Capitals Uncovered.
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