L’Inconscient collectif selon C.G. Jung  (extrait du Livre Rouge)

 

 

Aline de Diéguez poursuit ici sa réflexion en profondeur sur la calamiteuse « Déclaration Rothschild-Balfour ». Il faudra quand même bien qu’un jour l’ensemble paraisse en un seul ouvrage… Quand les poules auront des dents et la francophonie des éditeurs à la fois pécunieux et éclairés..

 

 

Aline de Diéguez

 

Les coulisses de la Déclaration Rothschild-Balfour (4)

D’Abraham à Arthur Balfour

 

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« Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre ». Baruch Spinoza

 

 

Où l’on tentera de comprendre comment la fiction extravagante de se croire protégé par une divinité particulière s’est incrustée dans les cervelles, y a prospéré de génération en génération depuis des dizaines de siècles, a conduit au sionisme contemporain et à l’extermination progressive des Palestiniens..

 

Un volcan géopolitique s’est allumé au début du XXe siècle, et s’est mis, à cracher sa lave et ses cendres incandescentes. Depuis lors, éruptions et tsunamis se sont succédé sans interruption. La terre s’est ouverte, des cheminées adventices sont apparues, des empires ont été balayés, d’autres ont surgi du néant. Le gigantesque empire ottoman et l’empire central d’Autriche-Hongrie ne sont plus que des souvenirs. A partir de l’Est, sur les ruines de l’Europe un empire idéologique puissant a étendu sa grande ombre. A l’Ouest un empire balbutiant a commencé de s’édifier dans le crime et la guerre permanente. Une maffia financière y a pris le pouvoir et a commencé de cimenter les fondations de sa violence et de ses rapines. L’arme financière perverse sera utilisée avec cynisme durant les décennies qui suivront et poursuit encore et encore la longue cohorte de ses crimes sur les planète entière.

Face à ces titanesques bouleversements, une pustule en apparence insignifiante mais d’une vigueur increvable, a émergé des quartiers juifs de l’Orient russe. Jouant des coudes à l’Est et à l’Ouest, la tête d’épingle sioniste s’est si vigoureusement plantée dans la géopolitique qu’elle est progressivement devenue le pieu ardent autour duquel la planète politique s’est mise à tourner. Le tourbillon ne s’est plus arrêté.

Deux tsunamis militaires étroitement liés à cet accouchement improbable ont durant cette période si profondément ravagé la vieille Europe que le continent ne s’est jamais remis de ces désastres. Des cadavres par millions ont recouvert le sol des patries. Un sang pauvre coule désormais dans les veines des survivants ahuris et soumis sans rechigner au suzerain fort en gueule qui les a domestiqués.

Le goût de la liberté s’est évanoui et la souveraineté est devenue un mot sonore que les bouches prononcent encore parfois, mais dont les cervelles ne comprennent plus le sens.

Pendant ce temps, les sillons mortifères des missiles zèbrent les cieux du Moyen-Orient. L’Etat des immigrés sionistes continue de jouer des coudes et tente d’agrandir son espace vital au nord, au sud et à l’est, au détriment des peuples autochtones, le tout au nom d’un vieux mythe porteur de calamités pour tous, y compris pour ceux qui tentent de s’en faire un bouclier.

Par une de ces ironies dont l’histoire a le secret, deux hommes aussi profondément médiocres l’un que l’autre, bien que dans des styles différents, furent les héros et les hérauts de cet exploit : Theodor Herlz et lord Arthur Balfour. Ils furent les généraux involontaires d’une saga à laquelle rien ne les destinait. L’un et l’autre ne furent que les porte-drapeau en miroir de deux cohortes qui se regroupèrent en une puissante armée de l’ombre. Elle cheminait d’autant plus efficacement sur le sentier de la guerre qu’elle était plus camouflée.

Derrière ces deux personnages de puissants  » stay behind  » tiraient les ficelles des marionnettes qui s’agitaient sur le devant de la scène. C’étaient eux les véritables maîtres du combat de Titans mené en vue de la réalisation du rêve sioniste.

Conformément à mon objectif constant, j’ai donc tenté de remonter aussi haut que possible sur la piste de la naissance, de l’élaboration et de la consolidation bimillénaire du mythe qui se trouve à la source des bouleversements politiques inachevables auxquels nous assistons. Inachevables, parce qu’ils dureront tant que subsistera dans les cervelles la croyance que le rêve peut devenir réalité ou, autrement formulé, que le rêve et la politique ne font qu’un et que les rêveurs peuvent imposer leur loi au reste de l’humanité.

 

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Qu’est-ce qui est « historique » dans un récit théologique ?

Un texte théologique ne poursuit qu’un seul objectif: l’édification des fidèles. Qu’est-ce qui est historique dans un mythe religieux? La difficulté réside dans la définition du mot « historique« . Bossuet croyait encore que « Dieu » avait créé le monde il y a quatre mille ans, prenant au pied de la lettre les dates de l’Ancien Testament. A partir du moment où le mythe crée l’histoire, parce que l’histoire véritable est aussi celle qui se déroule dans les têtes, le mythe est une forme de l’histoire. La religion devient une forme de la politique lorsque les défenseurs du mythe prétendent l’extraire de leur cervelle, habiller de chair et d’os les personnages qui gazouillent dans leur tête et les faire marcher sur la terre, les armes à la main.

Depuis une vingtaine d’années aucun historien sérieux, aucun archéologue, aucun exégète ne considère plus que les récits bibliques sont historiques au sens scientifique du terme. Ce sont des textes théologiques destinés à l’édification des croyants de la religion du dieu Jahvé. Ils nous renseignent sur la manière dont une petite tribu du Moyen-Orient, parfaitement localisée, a intériorisé ses relations avec le ciel et avec son environnement. C’est pourquoi on y trouve à la fois des personnages historiques réels comme les souverains des empires voisins auxquels cette tribu a été confrontée; mais on y rencontre également d’innombrables personnages inventés, mais symboliques, d’ailleurs empruntés aux mythologies des Etats voisins et qui s’expriment à ce titre – Adam, Eve, Noé, Moïse, Josué, Abraham, Agar, sont des personnages mythiques construits à partir d’un caléidoscope de légendes empruntées aux grands empires environnants, Egyptiens ou Assyriens. Repeints aux couleurs locales et adaptés aux mentalités tribales du lieu, ils n’ont jamais eu davantage d’existence historique concrète que Zeus, Hermès ou Athéna qui ont définitivement perdu leurs fidèles. D’autres personnages, qui eurent une existence historique plus que modeste, ont été transformés en mythes gigantesques – David, Salomon.

Mais à partir du moment où le mythe crée l’identité du groupe, parce qu’il s’est enkysté dans les psychismes d’une manière indéracinable, non seulement ce mythe est constitutif de la personnalité privée de chaque croyant, mais il crée un corps collectif si puissant que même des membres qui n’adhèrent plus aux rites et aux prescriptions de la mythologie de l’Ancien Testament continuent de se réclamer de leur « judéité« . Israël devient un seul corps et chaque unité est une parcelle de ce corps. Cette notion sera reprise par la doctrine chrétienne. L’Eglise est le Corpus Domini et chaque membre de l’Eglise est une parcelle du corps de Dieu.

Le mythe est donc auto-actif. Il EST celui qui EST pour reprendre la déclaration attribuée à Jahvé – « Je suis celui qui est » (Exode 3,14). Véritable axiome, sa réalité est tout entière contenue dans son affirmation. Le récit censé le démontrer n’a nul besoin de vraisemblance ou de cohérence. Il n’est là que pour théâtraliser l’axiome fondateur et en explorer toutes les facettes. Car le mythe est un théâtre. C’est ce théâtre psychique qui fait sens dans les esprits et entraîne la conviction par l’intermédiaire de son scénario.

Ainsi, au sujet d’un événement aussi capital pour le christianisme que l’est la croyance à la vie éternelle, et donc à la résurrection des corps, l’apôtre Paul dans sa Lettre aux Corinthiens (15,14-15) affirme en toutes lettres que la croyance précède le fait et il en fournit le code d’interprétation : « S’il n’y a point de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi est vaine. » Le postulat mythique de la croyance à la résurrection de tous les morts est donc premier. Il conditionne les déductions théologiques en chaîne, interprétées à la lumière du mythe: l’affirmation de la résurrection du Christ à partir de la constatation que le cadavre n’est plus dans son tombeau. Puis arrivent les prédicateurs chargés de diffuser la « bonne nouvelle » et enfin se répand la foi des fidèles.

 

 

La résurrection des corps

 

Comme le montre le spécialiste italien du récit biblique, Mario Liverani dans son passionnant La Bible et l’invention de l’histoire, (2003, trad. Ed. Bayard 2008) des tribus nomades, mais en voie de sédentarisation, se sont lancées à l’assaut d’une région occupée depuis des siècles. L’historien italien permet de suivre à la trace le passage de l’histoire réelle au récit théologique, donc mythologique et vice versa.

Exemple: Jéricho, ville prospère, existait depuis sept siècles lorsqu’elle fut victime du rezzou des tribus hébraïques et les fameuses murailles, victimes de la négligence des habitants, s’étaient déjà écroulées. Le Josué mythique et ses trompettes n’y ont été pour rien. Pour qui sait lire, le récit biblique porte les traces de la violence de cette première conquête. Ces guerriers rustiques, sortis du désert et pillards victorieux ont éprouvé le besoin de gommer les assassinats et les prédations auxquelles ils se sont livrés sur les habitants autochtones. Le vol des terres et des biens, l’installation en nouveau maîtres dans les maisons et les vergers du territoire conquis – un classique travail de colonisateurs – est devenu dans le récit mythique une « guerre juste » afin d’obéir à un décret du ciel.

La véritable histoire de la planète se déroule dans les têtes des peuples qui en sont les acteurs. Comme le démontre Manuel de Diéguez dans son site consacré à un décodage anthropologique de l’histoire contemporaine, la véritable compréhension de l’action des nations, des sociétés ou des individus réside dans l’analyse de leur imaginaire. Tous les peuples ont une tête, un corps, des bras et des jambes qui les mettent en mouvement. Mais c’est leur « corps mental » qui est le moteur de leur politique. Il se peut que, par accident, le dirigeant momentanément en charge des affaires d’une nation ne soit pas en adéquation avec le « corps mental » de la nation. Alors la nation trahie et rétive recrache l’élément étranger.

Ce qui est vrai pour tous les peuples de la terre l’est doublement pour le groupe humain dont l’imaginaire religieux était si puissant qu’il a survécu à un coma politique de près de deux millénaires. Le moribond s’est réveillé à la fin du XIXe siècle armé, casqué et revêtu de la cotte de mailles d’un sionisme belliqueux. Il a fini par débarquer dans l’histoire en 1947, non sans avoir renié son nom antique – Juda – et s’être baptisé du nom de son rival et ennemi détesté de l’antiquité – Israël – nom du Royaume de Samarie.

L’originalité de cette nation réside dans le fait qu’elle est la seule au monde à jouir d’une double réalité politique parce qu’elle possède deux histoires. L’histoire la plus connue est celle qui a été considérée comme tellement vraie par la religion chrétienne qui a succédé au judaïsme, qu’elle pouvait conduire au bûcher les individus téméraires qui mettaient en doute la chronologie proposée par les écrits bibliques. Il était admis qu’un « Dieu » avait créé, il y a quatre mille ans, le monde, l’homme et tutti quanti.

 

 

Tableau du Caravage, L’apôtre Matthieu, inspiration

 

 

C’est cette histoire-là qui continue de remplir les têtes des immigrants qui se sont précipités en Palestine; c’est ce récit-là qui constitue l’arrière-monde de toutes les actions de l’Etat nouvellement créé sur les terres palestiniennes. Or, la véritable histoire de la province de Judée est tout autre. Elle a été soigneusement occultée durant deux millénaires et demi. C’est peu de dire que les découvertes et les mises à jour récentes suscitent une indignation violente qui se manifeste par des menaces contre les audacieux Argonautes de la science historique, considérés comme d’horribles blasphémateurs commettant un sacrilège épouvantable, quand ce n’est pas pire encore.

 

Les tribulations du dieu Jahvé dans l’histoire

L’écriture du récit biblique possède une histoire, alors que le mythe prétend que Jahvé en est l’auteur par le truchement d’un personnage mythique auquel le personnage surnaturel aurait dicté ses directives, Moïse. L’important est de tenter de se mettre sur la piste des auteurs en chair et en os du récit et d’analyser les conditions dans lesquelles il a été rédigé, puis porté à la connaissance des fidèles.

Il est, en effet, désormais établi que la rédaction du texte de la Genèse est postérieure à la grande défaite de l’armée judéenne à Meggido (609 avant notre ère) et à la mort du roi Josias au cours de cette bataille. Ce roi avait été le grand réformateur du jahvisme. Il avait imposé et codifié officiellement un premier état du culte de ce dieu à l’intérieur de son petit royaume.

Or, depuis le grand désastre de Meggido, le dieu Jahvé était en perdition. Conformément à l’esprit de l’époque, la déroute d’une armée était vécue comme le signe de l’impuissance du dieu, qui était censé combattre à sa tête. C’était donc, dans l’esprit des populations de l’époque, le dieu Jahvé lui-même qui, à la tête de l’armée de Josias, avait été vaincu par le dieu égyptien, lequel avait permis la victoire de l’armée du pharaon Nechao II sur les troupes de Josias.

A la suite de cette défaite, les Judéens dépités et furieux d’avoir un dieu aussi faible, aussi peu fiable et aussi ingrat à l’égard d’un roi qui avait tant fait pour son culte, étaient retournés au culte d’idoles multiples et le royaume de Juda, auquel le roi Josias avait donné un éclat et une unité politiques tels qu’il n’en connut plus jamais de semblables durant sa courte existence, était tombé, avec le règne des successeurs incapables dans une décrépitude politique de plusieurs décennies dont la puissance babylonienne avait su profiter.

En effet, toute l’œuvre théologico-politique de Josias, le véritable instaurateur du jahvisme, était détruite, le temple inauguré par le roi Ezéchias – et non par Salomon – et embelli par son arrière-petit fils, Josias, avait été mis à sac et son trésor avait pris, lui aussi, le chemin de Babylone. La destruction de Jérusalem signait la fin de l’indépendance du petit royaume de Juda qui devint la province perse de Yehoud, selon la terminologie araméenne et les Judéens furent désormais nommés Yehoudim, ce qui fut abusivement traduit par Juifs.

J’ai détaillé dans L’invention du « peuple élu » et de la « Terre Promise » les circonstances de l’immense drame politique et théologique que fut la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor et le transport à Babylone de l’élite des habitants du royaume de Juda, à savoir le roi, sa famille, les fonctionnaires du temple et tous les artisans, notamment ceux qui étaient spécialisés dans la métallurgie et le travail des métaux, dont le nouvel empire avait un urgent besoin afin de renforcer son armée.

Le vide n’avait évidemment pas tardé à être comblé par une immigration de populations des cités environnantes, arrivées avec leurs dieux particuliers et qui ont ajouté, comme il était d’usage à l’époque, le culte du dieu local à leur panthéon, ce que a conduit la religion de la petite Judée à un polythéisme de fait, et l’a ramenée à une situation antérieure à la première réforme religieuse hénothéiste du roi Ezéchias.

Durant cette période, le dieu Jahvé, noyé au milieu d’une foule d’autres collègues, avait bien failli se trouver relégué, à l’instar de ses célestes contemporains, dans les oubliettes de l’histoire. L’exil à Babylone signait l’acmé de sa déroute, puisque cette fois, Jérusalem était en ruines, le temple rasé et la société du petit royaume entièrement décapitée.

Il s’agissait donc pour les scribes-lévites exilés à Babylone de rafistoler les éléments subsistants du mythe, de ranimer les braises de la tribu et de tenter de ressusciter le dieu vaincu et moribond. Ils s’y employèrent avec ardeur et le succès que l’on sait. Le principal acteur de la renaissance du dieu fut le lévite Esdras, que les Judéens se sont empressés sinon d’occulter complètement de leur histoire, du moins de reléguer ensuite à un rang mineur. Les personnages mythiques de la saga introduits dans le récit à Babylone sont sortis des parchemins et se sont incarnés en un roman à la fois théologique et patriotique.

C’est à cette occasion que la première version du Deutéronome, rédigé du temps de Josias, a subi une manière de toilettage théologique afin de l’intégrer aux quatre premiers livres du Pentateuque rédigés durant l’exil – ou Thora dans la terminologie du judaïsme. La première version du Deutéronome censée avoir été trouvée dans les caves du temple construit par le roi Ezéchias (-739 – -687) rénovée, complétée, prit place en cinquième position. De nombreux rédacteurs s’attelèrent à cette tâche, comme en témoignent les différents styles d’écriture dont on peut suivre la trace dans les chapitres successifs.

 

Quand et dans quelles circonstances le récit présente-t-il la naissance de la notion d' »alliance » des Hébreux avec leur dieu?

Lorsque les scribes judéens exilés au bord de l’Euphrate, après la conquête de la Judée par le roi Nabuchodonosor, inventèrent l’épisode de leur fiction dans lequel un personnage mythique – Abraham – était le héros principal, ils lui prêtèrent un rêve fabuleux dans la narration intitulée Genèse. C’est ainsi qu’au cours d’un « profond sommeil » (Gn 15,12), le héros eut « une vision » (Gn 15,1). De plus, il entendit une voix, qu’il attribua à son dieu, laquelle lui proposait une « alliance » (Gn 15,18). « Quand le soleil fut couché, il y eut une obscurité profonde; et voici, ce fut une fournaise fumante, et des flammes passèrent entre les animaux partagés. En ce jour-là, l’Eternel fit alliance avec Abraham. » (Gn 15, 17-18).

Le contenu du pacte d’alliance et l’offre du dieu: « Je donne ce pays à ta postérité, depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve, au fleuve d’Euphrate, le pays des Kéniens, des Keniziens, des Kadmoniens, des Héthiens, des Phéréziens, des Rephaïm, des Amoréens, des Cananéens, des Guirgasiens et des Jébusiens. » (Gn 15,18).

Tout le monde rêve: pénétrer le sens des rêves a, depuis l’origine des temps, fasciné l’humanité, notamment, on le comprend aisément, ceux des puissants, en raison des conséquences politiques qui en résultaient. En effet, loin des interprétations sexuelles qui ont envahi un post-freudisme contemporain mal digéré, les humains y voyaient, dans l’antiquité, une forme de prémonition, d’irruption directe des dieux dans la politique. Ils utilisaient également ce stratagème afin de délivrer incognito un message aux dirigeants du monde. Il n’est donc pas étonnant que les scribes judéens exilés à Babylone et rédacteurs de la Genèse aient imaginé le stratagème d’un rêve comme véhicule de l’action de leur divinité. Ce procédé, banal à l’époque, permettait de délivrer un message d’une manière jugée convaincante par tout le monde.

C’est sur le fondement de ce scénario que les représentants officiels de l’actuel Etat d’Israël clament sur tous les tons que « La terre a été donnée par Dieu aux juifs« , et que, par conséquent, il ne peut y avoir de compromis avec les Palestiniens, qui sont priés de déguerpir.

Les protestants anglais du XIXe siècle et notamment Lord Arthur Balfour, continuent à défendre ce scénario qui a conduit, un demi-siècle plus tard, à la création d’un Etat indépendant destiné à accueillir les juifs du monde entier.

Même si la plupart des dirigeants de cet Etat ne sont pas des religieux pratiquants, tous sans exception se réclament des deux axiomes religieux qui structurent le « retour du peuple élu » sur sa « terre promise« .

Aucune preuve historique, aucune logique, ne convaincra les Israéliens qu’ils vénèrent des héros symboliques et que leur arrière-monde psychique repose sur un roman. Les juifs continueront à commémorer la fuite de leurs ancêtres hors d’Egypte et à croire que la mer Rouge s’est ouverte afin de faciliter leur passage, car cette mythologie est une rationalisation nécessaire et une justification politique de leur destin passé et de leur histoire présente. « Si Jahvé ne nous a pas donné cette terre, nous sommes des brigands » proclament aujourd’hui les plus lucides.

 

Religion et morale : l’illusion de la notion de « peuple élu »

Une religion ne détermine nullement le niveau moral d’une société, c’est au contraire le niveau moral du groupe qui prédétermine et dicte les formes que prend sa religion.

L’illusion du « peuple élu » n’est d’ailleurs pas propre au judaïsme; on la trouve même dans les croyances de tribus archaïques de Nouvelle-Zélande. On en comprend aisément les motivations psychologiques. En effet, la puissance de conviction qu’exerce une idée ou une croyance ne réside nullement dans le fait qu’elle relaterait des événements qui seraient réellement arrivés. Elle est crue vraie et s’impose grâce à la force de séduction qu’elle exerce sur les esprits et aux avantages que le groupe en escompte. Comment ne pas accepter avec enthousiasme de faire partie d’une tribu si exceptionnelle qu’un dieu aurait fait de vous ses chouchous et vous aurait fait un cadeau foncier ici et maintenant? Un cadeau immédiat, parfaitement palpable et autrement alléchant qu’une félicité potentielle dans un au-delà virtuel conditionné par la disparition de votre propre carcasse. Et peu importent les incohérences du récit s’il fait de vous un heureux propriétaire foncier.

Si un rouleau de parchemin ou de cuir avait bien été découvert du temps d’Ezéchias, comme certains historiens le sous-entendent, il ne pouvait s’agir que de l’énumération d’un corpus législatif très bref, appelé « loi de Moïse« et nullement rédigé par un prétendu Moïse et censé avoir existé en chair et en os deux millénaires plus tôt. Comme toutes les législations antiques – comme par exemple la loi des douze tables publiée à Rome sur douze tables d’airain entre -450 et -451 et qui a régi la vie des Romains jusqu’au premier siècle – ces codes législatifs se sont tous inspirées du Code d’Hammourabi, premier recueil de lois et de jurisprudence de l’histoire, rédigé environ deux millénaires avant notre ère.

 

 

Code d’Hammourabi : colonne de basalte noir de 2,25m, découverte en 1901 dans la ville de Suse, actuellement au musée du Louvre. Sur le haut de la stèle, le roi est représenté debout devant le dieu Shamash. Le texte est gravé sur tout le reste de la colonne

 

 

C’est sur cette fiction théologique digne d’Alice au pays des merveilles que repose la certitude des sionistes d’aujourd’hui que la terre de Palestine leur a été donnée par leur « dieu ». C’est au nom de ce roman fantastique que les émigrants venus de tous les continents chassent les habitants autochtones de leur patrie et cherchent à faire coïncider le pays de leurs rêves religieux avec le pays réel.

 

L’invention de la notion de « Thora orale » et le principe d’autorité

L’influence théologique et politique d’Esdras est capitale en ce qu’il n’était pas seulement un responsable religieux plein d’imagination et de talent et principal rédacteur des cinq rouleaux du Pentateuque, c’était également un véritable esprit politique. En effet, en tant que porteur des cinq chapitres du récit rédigés durant l’exil à Babylone et alors que le texte lui-même ne dit rien de tel, il a réussi l’exploit politique d’imposer la croyance qu’à côté de la Thora écrite, il existerait une Thora orale dont le personnage de Moïse aurait été le récipiendaire et le bénéficiaire.

Une multitude de secrets pratiques est censée avoir été révélée directement par le dieu au héros alpiniste au sommet de la montagne. Ces secrets auraient été ensuite transmis, tout aussi secrètement, à son successeur, le non moins mythique Josué, lequel les aurait communiqués, toujours oralement et secrètement, à ses successeurs et ainsi de suite de génération en génération. Depuis lors, l’ensemble des secrets destinés à une élite très étroite est appelé Loi orale.

Durant deux millénaires, cette Loi orale serait passée « d’oreille de sage » en « oreille de sage » par une chaîne ininterrompue de rabbins – de maîtres – et sa transmission aurait été si parfaite que sa mise par écrit dans les Talmud possède le même poids que le texte primaire de la Thora. Dans la pratique, elle en a même davantage.

L’invention de la notion de Thora orale est l’exploit théologico-politique le plus extraordinaire et le plus efficace, politiquement parlant, à mettre à l’actif du scribe Esdras. Elle est l’illustration la plus remarquable du fonctionnement du principe d’autorité. A partir du moment où un groupe se déclare détenteur de secrets surnaturels, son autorité est démultipliée par le mystère et la sacralité dont il s’est entouré. Il serait saugrenu et même sacrilège d’exiger des preuves ou des justifications de ce qui est affirmé.

Personne n’ose contester une autorité censée transmise de génération en génération depuis deux millénaires et directement chue de la nue. Elle finit par devenir in-contestable et donc sacralisée. C’est cette notion politique élastique qui a permis de mettre sur le compte de la révélation divine les commandements les plus restrictifs, les digressions les plus farfelues et les plus immorales, mais légitimées par le sceau d’une « loi orale » révélée par une divinité.

 

Les conséquences de l’invention de la notion de Thora orale: l’épuration ethnique

Du temps d’Esdras, la pureté des généalogies se comptait à partir du début de l’exil. Or, entre le début de l’exil et le retour du scribe donc entre -538 et -393 – c’est pour le moins six à sept générations qui se sont trouvées dans la ligne de mire de l’épurateur qui servira de modèle aux épurateurs nazis qui recherchaient des demis, des quarts ou des huitièmes d’ancêtres juifs chez leurs concitoyens persécutés.

Cet épisode tragique de l’histoire récente permet d’imaginer ce que fut la chasse aux femmes légitimement épousées, ainsi qu’à leurs enfants traqués par des fanatiques qui sillonnaient les ruelles et pénétraient dans les maisons. Certains cachèrent les enfants, quelques-uns résistèrent, mais l’immense majorité non seulement se soumit aux directives du fanatique réformateur, mais offrit des sacrifices expiatoires. Telle est la puissance du principe d’autorité.

En revanche, les femmes juives pouvaient conserver un mari non juif, ainsi que leurs enfants. C’est à partir de cet épurateur du quatrième siècle avant notre ère que l’identité juive a été définie à partir de la descendance par les femmes. Ainsi, aujourd’hui encore, des rabbins orthodoxes qui ont pris le pouvoir dans l’Etat d’Israël ont annulé certains mariages lorsque la femme ne correspondait pas aux critères de la définition orthodoxe de la judéité. Or, il n’existe pas de mariage civil dans cet Etat. Voilà bien la preuve absolue qu’Esdras est toujours vivant dans les têtes et dans les lois et qu’une ségrégation ethnique drastique continue en plein XXIe siècle d’être sournoisement appliquée sur le terrain, tout en étant officiellement niée.

Pour comprendre la profondeur du choc, de la terreur et du traumatisme social qui accompagnèrent cette mesure, il faut imaginer ce que serait aujourd’hui une France dont la population subirait une épuration ethnique sur la base d’un recensement datant du règne de Napoléon III !

Ainsi, l’autorité attachée à la détention de secrets divins a permis à Esdras de faire fi de deux siècles de modifications politiques et démographiques intervenus en Judée (exil: entre 597 et 538, retour d’Esdras vraisemblablement en -398, sous Artaxerxès II). C’est au nom de Jahvé que les « réformes » d’Esdras ont imposé la purification ethnique qui, depuis lors, continue de s’appliquer dans l’Etat sioniste moderne. Depuis les « réformes » d’Esdras, la politique de la Judée a définitivement basculé dans la régression et la fermeture, refusant toute forme d’intégration dans le courant de l’histoire en marche. L’idéal religieux et social gît quelque part dans un lointain passé, un passé imaginaire et mythifié, qu’il faudrait tenter de rejoindre. Pour Esdras, pour ses contemporains, pour ses successeurs et pour le sionisme politique contemporain, son héritier direct, comme dans le conte de La Belle au bois dormant, le temps s’est immobilisé.

Les mythologues sionistes actuels s’apparentent à une varié de saumons. L’œil fixé sur un passé idéal, ils rament de toutes leurs forces à contre-courant du fleuve du temps historique afin de tenter de ressusciter la Dulcinée de leurs rêves blottie dans la frayère originelle, c’est-à-dire une terre idéale, vide de tout habitant, donc sans intrus arabes et qui attendait le retour des chouchous du notaire extra-terrestre, mais nécessairement entretenue durant des millénaires par des légions de séraphins envoyés par le tabellion surnaturel.

Esdras, épaulé par son comparse Néhémie, fut le saumon athlétique qui, le premier, réussit cet exploit. C’est sous leur impulsion conjuguée qu’ont été posées les fondations d’un jahvisme exclusiviste qui reposait sur le principe de l’élection particulière de ce groupe humain et donc sur la nécessité de nettoyer la population des éléments impurs et impies qui s’étaient infiltrés sur la terre sacrée et l’avaient polluée de leur présence intempestive. Avec une brutalité qui n’était possible qu’en ce temps-là, ce scribe s’est mobilisé contre un siècle et demi de pratiques de mariages mixtes. Non seulement de tels mariages seraient interdits à l’avenir, mais les femmes légitimement épousées, ainsi que leurs enfants, seraient expulsés du « paradis jahviste » .

Face à ce délire psycho-théologique, l’existence des Palestiniens ou la réprobation internationale ne sont que vulgaires cascades à franchir. Or, l’on sait que les saumons sont capables de sauter des cascades de trois mètres ou de profiter des inondations pour franchir des routes. C’est pourquoi les sionistes s’appliquent à grignoter la Cisjordanie avec une persévérance de hannetons et, par de vigoureux coups de queue de saumons politiques, profitent de chaque circonstance favorable pour construire de nouvelles colonies ou pour agrandir celles qui sont déjà installées sur les territoires volés aux Palestiniens, espérant arriver un jour à rejoindre la frayère mythique, avant que le mâle et la femelle épuisés, aient succombé en route.

« Le pays […] est souillé par la souillure des peuples des pays (c’est-à-dire des étrangers), par les abominations dont ils l’ont rempli d’un bout à l’autre par leur impureté. Et maintenant, ne donnez pas vos filles à leurs fils, ne prenez pas leurs filles pour vos fils, ne recherchez jamais ni leur prospérité, ni leur bonheur. » Esdras, 9, 11-12

Lorsque le ministère de l’éducation de l’actuel Etat sioniste propose lors d’un examen d’instruction civique en Israël d’expliquer « pourquoi les jeunes filles juives ne doivent pas fréquenter les Arabes », il se place dans le sillage direct du racialisme d’Esdras.

Le Talmud enseigne explicitement qu’une descendance fait partie de « nos enfants juifs« , seulement si la mère est juive. (Talmud, Guemara Kidouchine : Daf 68b) Le sionisme est également redevable aux institutions mises en place par les deux compères Esdras et Néhémie, de la pérennisation d’un système exécutif, législatif et judiciaire si puissant qu’ils ont survécu à la disparition politique du petit Etat originel, à la destruction de l’édifice religieux central autour duquel se cristallisait toute la vie sociale et surtout, ils ont également survécu à la dispersion de la population.

 

De la Thora au Talmud

Or, c’est cette notion de « loi orale », absolument invérifiable et totalement laissée à la discrétion des oreilles et des cervelles des « récepteurs » et censée éclairer la « loi écrite », qui a donné toute sa puissance à la recréation d’un judaïsme post-exilique. Cette invention politique de « sages« , prétendument transmetteurs du message secret d’un dieu qui parlerait par leur bouche ouvre aux psychanalystes et aux anthropologues des religions un continent à explorer. Car il est impossible de ne pas voir que ces commentateurs s’identifient si bien à leur dieu qu’ils SONT, en réalité, Jahvé lui-même.

Dans cet ensemble utilisé actuellement pour la formation des rabbins et qui se prétend une compilation de la « tradition des anciens« , une partie est consacrée à la formulation d’une opinion sur tel ou tel sujet, laquelle est contredite ou développée par celle d’un second rabbin et un troisième rabbin est censé effectuer une sorte de synthèse, ce qui explique sa présentation. Ces formulations seraient dignes de figurer dans le Guinness des absurdités grotesques si elles n’avaient, de nos jours encore, des conséquences tragiques sur le comportement d’immigrants imbibés d’une mentalité talmudique prise au pied de la lettre, y compris dans ses déclarations les plus stupides et les plus immorales. Elle se traduit sur le terrain par la désinvolture avec laquelle l’armée sioniste tue des enfants palestiniens traités « d’insectes » engendrés par des « abrutis« .

« Ici, en Israël, la façon dont nous traitons les enfants palestiniens a longtemps été guidée par l’adage: « Les abrutis engendrent des insectes ». Certains le disent ouvertement, d’autres partagent ce point de vue en silence. Il n’y a pas de mois sans que plusieurs enfants palestiniens soient tués sous des prétextes douteux, que personne ne comprend. » (Prof. Nurit Peled-Elhanan)

Durant deux millénaires, cette Loi orale serait passée « d’oreille de sage » en « oreille de sage » par une chaîne ininterrompue de rabbins – de maîtres – et sa transmission aurait été si parfaite que sa mise par écrit dans les Talmud possède le même poids que le texte primaire de la Thora. Dans la pratique, elle en a même davantage.

 

La suite de la remontée à la source

Je développerai dans un prochain texte par quels canaux politiques et psychologiques s’était opérée l’unification des communautés juives dispersées dans le monde entier et comment ces groupes se nourrissaient des mêmes commentaires sur des commentaires de commentaires de la fiction originelle, dans lesquels les notables religieux avaient déversé toute la haine et tout le mépris qu’ils éprouvaient à l’encontre des tenants d’autres dieux – notamment des chrétiens et des musulmans. Les concentrés de détestation à l’égard de tous les goys, c’est-à-dire des non-israélites – le mot juif étant une création récente – et appelés Talmuds (au pluriel, car il en existe deux) imprégnaient profondément les cervelles des groupes dispersés dans le monde et continuent de diriger leurs actions politiques.

Comme l’écrivait l’historien Bernard Lazare dans son remarquable et particulièrement honnête ouvrage L’Antisémitisme, « Le Juif qui suivait ces préceptes (ceux du Talmud) s’isolait du reste des hommes ; il se retranchait derrière les haies qu’avaient élevées autour de la Torah Esdras et les premiers scribes, puis les Pharisiens et les Talmudistes héritiers d’Esdras, réformateurs du mosaïsme primitif et ennemis des prophètes. Il ne s’isola pas seulement en refusant de se soumettre aux coutumes qui établissaient des liens entre les habitants des contrées où il était établi, mais aussi en repoussant toute relation avec ces habitants eux-mêmes. À son insociabilité, le Juif ajouta l’exclusivisme.« 

Pour ceux qui ne le connaissent pas, je rappelle la vigoureuse et efficace action de cet historien juif. Le premier il s’est mobilisé en faveur du combat destiné à prouver l’innocence du Capitaine Dreyfus. Emile Zola n’a fait que s’inspirer de son Manifeste, pour ne pas dire qu’il l’a pillé.

Mais tout cela n’aurait pas été suffisant s’il n’avait existé durant des siècles un gouvernement central secret et puissant qui, grâce à une toile d’araignée d’envoyés, sorte de missi dominici expédiés dans le monde entier, contrôlait et dirigeait tous les détails la vie quotidienne de chacune des communautés dispersées dans le monde entier.

 

Bibliographie

Mario Liverani, La Bible et l’invention de l’histoire, 2003, trad. Ed. Bayard 2008

Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman,La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l’archéologie, 2001 ,trad. Ed. Bayard 2002

Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, Les rois sacrés de la Bible, trad.Ed.Bayard 2006

Ernest Renan, Histoire du peuple d’Israël, 5 tomes, Calmann-Lévy 1887

Douglas Reed , La Controverse de Sion

Jacques Attali: Les Juifs, le monde et l’argent, Histoire économique du peuple juif. Fayard, 2002

Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard 2008, coll. Champs Flammarion 2010

Avraham Burg, Vaincre Hitler : Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste , Fayard 2008

Israël Shahak, Le Racisme de l’Etat d’Israël , Guy Authier, 1975

 

Source : http://aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr/mariali/chaos/balfour4/balfour4.htm

 

 

Mis en ligne le 13 février 2019

 

 

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