Sentences ardentes

 

 

 

 

Extrait II

 

 

   CHAPITRE XIII

 

Samedi 30 octobre, Charleville-Mézières

 

   Le lendemain matin, tandis que Bontemps roulait à bord d’un train vers Bruxelles, Caruba arrivait à l’hôtel de police. La porte du bureau de Bontemps était entrouverte. Dans tout le couloir, ça puait le tabac froid, les pieds tièdes, la sueur chaude et le café recuit. Caruba n’appréciait guère l’invasion de ses locaux, mais avait-il le choix ? Il renonça à dire bonjour, tant pis. Il n’était pas demandeur alors fallait pas compter sur lui pour faire des ronds de jambe. Parvenu à son bureau et tandis qu’il accrochait sa veste au portemanteau, le téléphone sonna. Il décrocha :

   – Salut Luc !

   – Ça alors, Maturin ! Qu’est-ce que tu deviens, Claude ? Comment ça va à Charleville ?

   – Mieux que chez vous. C’est encore le bordel chez vous, d’après ce que j’entends à la radio. Plus de cinq cents jours sans gouvernement pour accoucher d’une coalition schizophrénique, vous avez frappé fort !

   – C’est pour persifler que tu m’appelles ? Parce que …

   – Ho ! Luc ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Je te taquine c’est tout.

   – Désolé, Claude, je suis un peu sur les nerfs, ces temps-ci !

   – Des soucis ?

   – Oh ! Penses-tu ! ironisa Luc. Deux fois rien. Trois petits meurtres. Des politiciens, donc rien qui presse.

   – Crâne pas, tu morfles, je suis au courant et c’est d’ailleurs ça qui m’amène.

   – Tu me charries, là ?

   – Diane Larbran, ça te dit quelque chose ?

   – Connais pas.

   – Conseillère générale des Ardennes et maire de Monthermé. Assassinée hier.

   – Chez nous ? Merde ! Je n’ai vraiment pas besoin de ça.

   – Non, rassure-toi, c’est de notre ressort. Elle est morte dans sa ville à Monthermé. Tu vois où c’est ?

   – Bien sûr ! À vingt bornes de la frontière. La route touristique des Hautes Rivières, tout en lacets. C’est au confluent de la Semois et de la Meuse. Des collines magnifiques avec des belvédères donnant sur la rivière et le fleuve, de toute beauté.

   – Dix sur dix, Luc.

   – Et en quoi ça me concerne ?

   – Ben, la Meuse, par exemple, c’est un lien entre tes meurtres et le mien, non ?

   – On est tout de même à cent vingt bornes, là, deux cents par le fleuve. Si tous les cadavres qu’on y repêche, de Verdun à Rotterdam, étaient l’œuvre d’un seul homme, on tiendrait le plus grand serial killer de tous les temps.

   – Et le milieu politique ? Une conseillère générale pour moi, trois élus locaux pour toi, ça fait un deuxième point commun.

   – T’es en train de me dire qu’on bosse sur la même affaire ?

   – Ça se pourrait. J’aimerais confronter nos infos.

   – Tout ce que tu veux si ça me fait avancer. T’as quoi, comme piste ?

   – Ben, le tueur.

   – Tu te fous de moi ? Vous l’avez arrêté ?

   – Ben, évidemment. C’est la police française, ici, Luc …

   – Passe-moi tes sarcasmes, tu veux ? Il reconnaît les faits ?

   – Les nôtres, oui, mais pas les tiens. Plusieurs assassinats en Champagne Ardenne, c’est tout. On dirait qu’il a du mal à passer la frontière, en tout cas pour l’instant …

   – Pour l’instant ?

   – On le purge au compte-gouttes. Meurtre après meurtre. C’est difficile à manipuler, ces malades-là. Mais on avance. Ça finira bien par sortir. Peut-être qu’en ciblant les questions …

   – C’est une invitation ?

   – Officielle, coopération transfrontalière. Depuis l’affaire Dutroux, c’est recommandé.

   – OK, je réunis quelques hommes, quelques pièces du dossier et on saute dans une bagnole.

   – Merci, ça me fera plaisir de te revoir.

   En raccrochant, Luc prit le temps de réfléchir. Fallait-il informer les barbouzes ? Il n’en avait pas la moindre envie. D’un autre côté, n’étaient-ils pas là pour ça ? S’il passait outre, le procureur lui filerait un fameux savon. Et il ne parlait même pas de la maîtresse du palais Poelaert ! C’était un coup à se faire enfermer au placard pendant une décennie, ça. Non, décidément, il n’avait pas le choix, il fallait informer l’infanterie. Aussi poussa-t-il la porte entrouverte du bureau assiégé de Bontemps. Ils tapaient la belote avec un mort.

   – On a du nouveau, messieurs.

   Trois sourcils se levèrent à demi. Ces gars-là ne semblaient jamais les lever complètement.

   – À Monthermé, un meurtre qui pourrait bien être lié aux nôtres.

   – C’est où, ce bled ?

   – En France, pas loin de la frontière.

   – Qu’est-ce que tu veux qu’on ait à branler de la France, nous ? Pourquoi pas le Bangladesh, tant que tu y es ?

   Concert de rires et claquements de cuisses. Consternation de Caruba. Quelle équipe !

   – Comme vous voulez, les gars. Je n’ai pas autorité sur vous.

   – Moi si ! fit une voix grave à l’encoignure de la porte.

   Caruba se retourna vers l’arrivant :

   – Lieutenant-colonel Van Heerlen, envoyé spécial du ministère.

   Tout y était : képi étoilé, galons sur les épaules, barrette de la croix d’honneur, tenue de combat, mitraillette, moustache, tonsure et salut militaire. Le tout ficelé par un sourire inquiétant dont on ne savait s’il tenait de la suffisance, de l’ironie ou de l’imbécillité.

   Jeux de cartes et bottes disparurent du bureau sur-le-champ. Claquement de talons, garde-à-vous.

   – Vous me ferez cent pompes dans l’hélico, ça vous apprendra à les mettre sur le bureau, ordonna le lieutenant-colonel. Vous avez cinq minutes pour vous habiller.

   Ils s’éclipsèrent.

   – Des grandes gueules, Caruba. Et moi, les grandes gueules, je les dresse à coups de pompes. Y compris dans le cul, les pompes, s’esclaffa-t-il, visiblement très satisfait du jeu de mots.

   – En hélicoptère ? s’étonna Caruba, ignorant la dernière remarque.

   – Évidemment, on n’a pas de temps à perdre. Vous nous voyez débarquer en bagnole ? Ils vont nous prendre pour des tantouzes, les Français. Déjà qu’on n’a pas besoin de ça. On va leur en foutre plein la vue.

   – Le suspect est arrêté, mon colonel. Ce n’est peut-être pas nécessaire, ce déploiement de forces. On ne va tout de même pas prendre d’assaut le commissariat de Charleville !

   – Notre boulot, c’est la dissuasion.

   – Dissuader qui ?

   – Le tueur.

   – Mais puisqu’il est sous les verrous !

   – Ses complices alors.

   – Il n’en a pas.

   – Et pourquoi n’en aurait-il pas ?

   – Les tueurs en série agissent seuls, d’ordinaire, colonel.

   – Des études criminalistiques à la con.

   – Sans doute, battit en retraite Caruba qui avait appris qu’on ne pouvait pas combattre la crétinerie.

   Comment Maturin, son alter ego français, allait-il les recevoir, ces quatre zouaves-là, avec leur hélico et leur tenue de combat ? Ça pouvait être intéressant. Il accrocha Baptiste au passage :

   – Tu abandonnes tout pour l’instant. On file à Charleville-Mézières. Tu as cinq minutes, l’hélico nous attend.

   – L’hélico ?

   – Agusta 109 de l’armée de l’air. Tu te souviens de Franck Vandenbrouck ? Eh bien, ça ! Cinq millions de pots de vin, ça se rentabilise, mon vieux.

   Moins d’une heure plus tard, Caruba et Baptiste, côté police, Van Heerlen, Tom, Julien, Max et un pilote, côté armée, se posaient dans les jardins de la polyclinique du Parc, jouxtant le commissariat de police de Charleville-Mézières.

   – On y va les gars, hurla le lieutenant-colonel à ses hommes. Pliés en deux sous les pales du rotor, harnachés comme pour circonscrire une prise d’otages à Bamako, ils foncèrent vers l’hôtel de police en laissant le pilote dans 1’hélico, ainsi que Caruba et Baptiste, médusés:

   – Ils auraient dû se faire hélitreuiller, plaisanta Baptiste.

   – Complètement fous, de fait, confirma Luc.

   Ils investirent le couloir du commissariat. Un factionnaire se tenait à l’entrée. Ils faillirent le braquer. ln extremis, le lieutenant- colonel se reprit :

   – Lieutenant-colonel Van Heerlen, cinquième division de l’armée de l’air belge.

   – C’est à quel sujet ?

   – On veut voir Maturin.

   – Vous avez rendez-vous ?

   – Mission d’État, l’ami, mission d’État. Où est-il ?

   Alerté par le vacarme, Maturin déboula :

   – C’est quoi, ce cirque ?

   – Qui t’es, toi ?

   – Maturin, commissaire de police.

   – Salut Maturin, armée belge, t’as demandé de l’aide, on est là.

   … ?

   – Ton appel à la police liégeoise. Quarante-sept minutes, montre en main. Ça te la coupe, hein ?

   Le commissaire français marqua quelques secondes de silence, le temps d’encaisser le coup, avant de réagir :

   – Violation de l’espace aérien français, atterrissage sur un terrain privé, irruption armée dans mon commissariat, où vous croyez-vous, colonel ? Vous avez un ordre de mission ?

   – Et puis quoi encore ? On m’a flingué trois personnalités, le tueur est ici, sans doute sans surveillance, et tu me demandes un ordre de mission ? Fallait te faire secrétaire, mec, si tu voulais jouer avec des paperasses.

   – Je vois ce que c’est… murmura Maturin comme pour lui-même.

   Puis, à haute voix :

   – Ou vous décollez dans la minute et rentrez chez vous ou j’appelle l’armée et vous vous arrangez entre barbouzes.

   Van Heerlen s’arrêta net, comme s’il venait de buter contre un mur. Il parut se répéter intérieurement la phrase qu’il venait d’entendre, incrédule. Il y eut quelques secondes de flottement, quelques secondes d’un silence en apesanteur, comme une averse miraculeusement suspendue entre ciel et terre, avant que la pluie ne se remette à tomber, mais ralentie et plus lourde :

   – Ça te fait jouir, hein? Ça te fait jouir de nous faire chier. Eh bien, profites-en, mec. Parce qu’on va revenir. Avec les papelards. Des tas. Des tonnes qui te tomberont sur le coin de la gueule. Y aura des ordres de mission, des mandats et des rapports, tout bien comme il faut. De quoi écraser les lopettes dans ton genre. On reviendra escortés par ta propre armée. Après, on va te l’ouvrir comme une boîte de sardines, ton commissariat, et on va en sortir un par un tous les pédés qui te servent de chiens de garde. Quand ce sera fait, on récupérera notre prisonnier et on le pendra, une bavure, on s’excuse déjà. Et si entre-temps on a perdu un nouveau député, on te la jouera en trois temps, nous les petits Belges : extradition, jugement et exécution en place publique. On restaurera la peine de mort juste pour toi, une exception, tout le monde comprendra.

   Puis, rougeaud, gonflé d’une explosion contenue, il lança à ses hommes :

   – On se retire, les gars, on se retire. La France veut des papiers officiels ? Eh bien on va les lui chercher ! Des rames, qu’on va lui ramener. De quoi se torcher le cul pour six mois.

   Puis, revenant à Maturin :

   – T’as trois heures, mec. Trois petites heures pour te préparer. Si j’étais toi,  j’en profiterais pour recommencer à fumer, la vie est courte.

   Là-dessus, ils se replièrent tous les quatre vers l’hélico. Croisant au passage Caruba et Baptiste, Van Heerlen jeta :

   – Restez si ça vous chante, mais un conseil, soyez plus là quand on reviendra car on arrosera sans sommation. Au lance-flammes. Le Vietnam, à côté, un feu follet.

   L’hélico décolla, bientôt pris en charge par deux Rafales de l’armée française. En baroud d’honneur, le lieutenant-colonel tira une rafale de mitraillette en l’air, avant de sauter sans parachute et de s’écraser du côté de Bogny. Ses trois acolytes, brusquement délestés d’une telle charge, tentèrent tant bien que mal de stabiliser l’appareil.

   – C’est qui, ces fous ? demanda Maturin en serrant la main de son homologue liégeois.

   – L’armée belge, répondit tranquillement Caruba.

 

 

 

 

 

Septembre 2019

 

 

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