En guise de postface…

 

 

 

 

 

 

Une interrogation passionnée habitait Manuel de Diéguez : « Qu’est-ce qui, en l’homme, est véritablement humain ? »  Pour lui, l’activité philosophique pourrait être symbolisée tout entière par le geste d’Hamlet élevant à la lumière le crâne  de Yorik. « Ce cerveau, c’est moi et il pense », disait Descartes. Il rêve,  dit Manuel de Diéguez et la « pensée cartésienne » est l’une des formes que prennent ses rêves.

 

Lorsque le cerveau est celui d’un physicien ou d’un mathématicien, les rêves se manifestent sous la forme de théories scientifiques. Si sa vocation est la politique, il échafaude des systèmes qu’on appelle des « utopies », notamment lorsqu’ils ont échoué. Mais c’est dans les religions que l’imaginaire trouve l’empire le plus vaste et les nourritures les plus variées. Car le cerveau est la fois la source inépuisable des créations mythologiques extériorisées et une sorte de tonneau des Danaïdes  qui les recueille en retour dans l’espérance d’apaiser une inapaisable angoisse

 

Le pivot du tragique de la condition humaine contemporaine, selon Manuel de Diéguez, est l’aventure intellectuelle qui a commencé tout de suite après la guerre, avec La Barbarie commence seulement (1948). L’unité profonde de cet ouvrage est l’observation des formes de l’imaginaire que le cerveau sécrète et des conséquences de la guerre de  1945 sur l’avenir de l’Europe .

 

Dans Dieu est-il américain (1957), Manuel de Diéguez dresse un portrait de l’identité psychologique des nations européennes face au vainqueur américain. Dans De l’Idolâtrie (1969),  il brosse les portraits des diverses classes sociales et des formes de gouvernement possibles  à partir des rêves dont elles sont porteuses. Dans l’Essai sur l’universalité de la France (1991), il analyse les couches sédimentaires qui se sont accumulées dans l’inconscient national depuis les principes de la Révolution de 1789 pour aboutir à « l’exception française » et il analyse la dynamique et la force dans le monde entier du message symbolique  dont ce rêve est l’expression.

 

L’exploration de l’imaginaire scientifique occupe une place très importante dans l’œuvre de Manuel de Diéguez . Voir Science et Nescience (1970), une bonne moitié de La Caverne (1974), Le mythe rationnel de l’Occident (1980), de nombreux articles dans les revues et des contributions majeures à l’Encyclopaedia universalis  sont consacrés à l’exploration de l’inconscient de la physique classique  (Science et philosophie, Savoir et Violence, etc.) 

 

L’imaginaire poétique dans ses rapports avec le style, l’épopée et Dieu est analysé dans L’Écrivain et son langage (1960), Chateaubriand ou le poète face à l’Histoire (1962), Essai sur l’avenir poétique de Dieu (1965).

 

Mais c’est l’imaginaire religieux qui a mobilisé l’attention  et l’énergie de Manuel de Diéguez, car il offre le champ d’exploration le plus vaste et englobe tous les autres sur lesquels il déteint ou qu’il contamine. Après avoir frôlé ce thème sous l’angle de la  séduction amoureuse dans sa pièce Le Chevalier du mépris,  Manuel de Diéguez y revient  dans presque tous ses ouvrages de Science et Nescience à La Caverne,  de  L’Idole monothéiste  au  Jésus ou  Et l’homme créa son Dieu et  Le Combat de la raison .

 

L’imaginaire philosophique est regardé sous divers angles : sous la forme du voyage initiatique en écho à Homère, Dante et Rabelais dans La Caverne, sous une forme un peu satirique dans Une histoire de l’intelligence où le simianthrope rappelle une certaine fraternité avec Swift, déjà présente dans La Caverne. Mais la grande exploration de l’imaginaire philosophique, c’est son Mémorial de la philosophie où toute l’histoire de la pensée est vue et racontée par don Quichotte et Sancho Pança.

 

Dans son Penser l’imaginaire  en sept volumes qui constitue une réflexion sur la méthode à l’intention des historiens de l’imaginaire, Manuel de Diéguez reprend toutes ces pistes, en montre les prolongements, les connexions et les richesses afin d’éclairer quelque peu le mystère du fonctionnement des sociétés en éclairant le fonctionnement du cerveau. Il observe, triture, décortique l’appendice niché dans notre boîte crânienne et en contemple les sécrétions avec une curiosité passionnée, une tendresse d’accoucheur et une minutie d’électronicien qui n’est pas sans écho avec son habileté et son goût pour les travaux manuels, notamment pour les constructions.

 

Si l’on veut situer Manuel de Diéguez dans le panorama culturel , on peut  trouver une évidente fraternité avec le Kafka de La Colonie pénitentiaire ou des  Chiens volants.  Avec Cervantès et Shakespeare , l’écrivain pragois occupe une place importante  dans l’arrière-monde qui sert de terreau à l’œuvre  de Manuel de Diéguez . C’est le génial Kafka qui a noté,   en passant, une phrase qui pourrait servir d’exergue à Penser l’imaginaire : « Don Quichotte est un rêve de Sancho Pança ».

 

Il est vrai qu’il faut être soi-même un Quichotte plus fou que celui de la Manche pour traquer, du fond de son pré, le quichottisme tapi sous les constructions religieuses ou politiques les plus officielles, les plus universellement admises. Il faut être un Sancho pour construire soi-même les piliers solides de sa maison et un véritable Quichotte dans son poêle pour « déconstruire » les piliers des maisons à la fois cosmiques et psychiques que sont les religions ou les théories scientifiques.

                                                                                                           Aline de Diéguez

 

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Janvier 2022

 

 

 

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