La poétesse et ses champions

 

 

ou

Trois (quatre) hommes pour une femme

 

 

De quoi est-il question ?

De trois auteurs féministes – quoique mâles – pour qui l’auteur de L’Odyssée n’est pas Homère du tout, mais une femme, jeune, sicilienne et sa cadette de plusieurs siècles.

Les voici par ordre d’apparition dans cette histoire :

 

 

 

 

Samuel Butler, né en Grande Bretagne en 1835, savant helléniste, peintre, pionnier de la photographie et romancier – auteur d’Erewhon, roman satirique, et de The way of all flesh ( « Ainsi va toute chair »), qui ne fut publié qu’après sa mort, car il s’en prenait avec virulence à l’hypocrisie victorienne – est un des intellectuels provocateurs les moins orthodoxes de l’époque victorienne, qui a osé braver plusieurs puissantes orthodoxies telles que l’Église, l’ordre établi universitaire et scientifique, et le darwinisme.

Pendant la dernière décennie de sa vie (il est mort en 1902), sa préoccupation majeure a été « la question homérique ». Dans sa jeunesse, il avait été un spécialiste de la littérature antique au Saint John’s College, Cambridge, mais The Authoress of the Odyssey (1897) ne ressemble à aucun de ses livres victoriens sur l’Antiquité.

Sa théorie – que L’Odyssée a été  écrite par une femme et, plus surprenant encore, par une femme qui s’est dépeinte elle-même dans le personnage de la princesse phéacienne Nausicaa – l’a conduit vers un sévère affrontement avec tous les champions du statu quo de l’érudition d’« Oxbridge ».

« Son exposé hésite (brillamment ou acidentellement ?) entre l’argumentation raisonnée, la pitrerie excentrique et la polémique rompue à toutes les ficelles », disent certains commentateurs d’aujourd’hui. Je dirais plutôt qu’il les a maniées toutes les trois avec un maximum de détermination, autrement dit qu’il a fait, sans états d’âme, flèche de tout bois, et que c’était pour la bonne cause !

Ils disent aussi que les « autorités » patriarcales vieux-jeu n’ont jamais vraiment su si c’était du lard ou du cochon, s’il fallait prendre au sérieux ce qu’il disait ou n’y voir qu’une parodie élaborée de leurs propres méthodologies, ou même – et pourquoi non ? – les élucubrations d’un « fou littéraire ».  Ce qui est sûr, c’est qu’il les a choqués, qu’il les a scandalisés, mais surtout qu’il les a dérangés dans leurs certitudes et leurs habitudes, et qu’ils se sont défendus des seules manières qu’ils connaissent : en l’agressant ou en le tournant en ridicule, mais surtout en l’occultant (la censure, quand il y en a eu, étant surtout économique). Combat sempiternel du génie et du conformisme. Au XIXe siècle, on n’avait pas encore inventé « complotisme », mais c’est le même réflexe qui est en jeu. On verra plus loin qu’il frappe encore.

 

 

 

 

En son temps, Samuel Butler fut pris au sérieux par excessivement peu de monde, mais quand même par un Prix Nobel, en la personne de George Bernard Shaw, qui, assistant à une de ses conférences, découvrit que cette femme auteur d’un des deux piliers de la littérature occidentale n’était peut-être pas un canular du tout et qui, rentré chez lui, fonça sur son Odyssée, relut les cent premiers vers et s’écria : « Bon sang, mais c’est bien sûr ! » (« Why ! of course it was ! »), se demandant avec stupéfaction comment il se pouvait qu’en plus de deux mille ans, personne ne s’en fût avisé.

C’est extrêmement simple : parce que nous ne savons pas lire – et ceux qui lisent en file indienne moins encore –, parce qu’eux et nous projetons, sur les paroles ailées d’un auteur, ce que nous avons dans la tête, nos préjugés et nos idées reçues d’abord.

 

 

 

 

Il y eut un peu plus tard un troisième homme : Robert Graves. Quand même aussi, lui, auteur de La Déesse blanche, du célébrissime Dictionnaire des Mythes grecs, d’un Dictionnaire des mythes hébreux et d’une petite kyrielle de romans sur l’Antiquité, dont le plus connu est Moi, Claude, empereur, sans compter Le comte Bélisaire, La toison d’or et même un King Jesus.

Graves allait, pour sa part, non seulement adhérer aux thèses de Butler, mais faire de sa petite poétesse (il lui donne quinze ans) un personnage de roman, un personnage qui se servirait d’événements de sa propre vie pour inventer une variante nouvelle à l’un des « standards » de l’époque : le Retour d’Ulysse. Il allait le faire en reprenant à son compte tous les points défendus par Butler, sauf un : la date de composition de l’œuvre, puisqu’en effet, Butler s’est trompé là-dessus de plusieurs siècles dans ses estimations. Il allait le suivre aussi sur ses arguments géographiques, à savoir que cette histoire d’Ulysse n’a pas eu pour théâtre la vraie Ithaque et les îles environnantes, mais la Sicile et les îles d’alentour, tout ceci étant d’ailleurs purement rhétorique puisqu’Ulysse est un mythe, qui n’a probablement pas eu plus d’existence réelle qu’Abraham, Lycurgue et bien d’autres, comme ne l’ignorent pas les littérateurs sérieux.

On peut dire de Butler, de Shaw et de Graves qu’ils ont été des écrivains féministes. Ajoutons-leur un auteur français des années 70, qui a pris assez au sérieux la thèse de Butler pour consacrer à son tour un ouvrage à la jeune femme auteur de L’Odyssée et à son champion.

M. Raymond Ruyer (1902-1987) était un philosophe, un épistémologiste et un logicien français, auteur de toutes sortes de livres qui ne sont pas des calembredaines non plus. Il a défendu dans celui-ci quelques points de vue avec lesquels on peut n’être pas d’accord – du moins pas avec tous –, mais il l’a fait sérieusement, pas pour rire. S’il a été féministe en plus, allez savoir.

 

 

 

Raymond Ruyer : Autoportrait

 

 

 

Ce qu’ils ont écrit

 

 

 

Samuel Butler

Authoress of the Odyssey : Where And When She Wrote, Who She Was, The Use She Made Of The Iliad, And How The Poem Grew Under Her Hands

Bristol Phoenix Press; 3rd Revised. édition (2004)

316 pages

 

Il en  existe de nombreuses rééditions, tant aux USA qu’en Grande Bretagne, y compris celle-ci, en version Kindle, dont on peut lire quelques pages en ligne.

 

 

 

 

Les anglophones peuvent surtout lire l’intégralité du livre de Butler, sans coupures dans le texte et avec toutes ses illustrations, y compris des photos d’avant 1900, ici :

 

L’ODYSSÉE

 

The Project Gutenberg EBook of The Authoress of the Odyssey, by Samuel Butler

 

https://www.gutenberg.org/files/49324/49324-h/49324-h.htm

 

 

 

 

Title: The Authoress of the Odyssey  Where and when she wrote, who she was, the use she made of the Iliad, and how the poem grew under her hands 

Author: Samuel Butler 

Commentator: Henry Festing Jones 

Release Date: June 29, 2015 [EBook #49324] 

Language: English

With maps and illustrations

 

 

 

 

N.B. : Il existe une traduction, en pseudo-français, du livre de Butler, mais je ne lis pas les livres où le français est massacré dès la couverture. Si des traducteurs ne respectent pas leur langue maternelle, il y a peu de chances pour qu’ils respectent davantage celle d’origine.

 

 

 

Robertt Graves

Homer’s Daughter

Seven Stories Press, 2019

284 pages

 

Là aussi, il existe d’autres éditions, des deux côtés de l’Atlantique.

 

Traduction française :

 

Robert Graves

La fille d’Homère

Stock – Nouveau Cabinet Cosmopolite (1994)

302 pages

 

qui a d’abord paru dans la fameuse collection rose :

 

 

Robert Graves

La fille d’Homère

Stock – Nouveau Cabinet Cosmopolite, 1994

304 pages

 

À propos de ce livre, voir ici.

 

 

 

 

 

 

Raymond Ruyer

Homère au féminin : La jeune femme auteur de l’Odyssée

Copernic – 1977

168 pages

 

Raymond Ruyer a également parlé de Samuel Butler dans un autre de ses livres :

 

Raymond Ruyer

La gnose de Princeton

Hachette Littérature – Nouvelle édition 1991

447 pages

 

Que ces trois mousquetaires ne soient que quatre n’est vraiment pas à l’honneur des autres.

 

 

 

 

 

Petit rappel historique

en provenance du roman de Robert Graves

 

« Les Fils d’Homère » était une guilde de bardes itinérants, se disant descendants du fameux poète aveugle et disposant d’un vaste répertoire de sagas héroïques. Son siège, dans l’Antiquité, était l’île de Délos.

Ces bardes allaient de ville en ville, à travers la Grèce, l’Asie Mineure, la Sicile, l’Italie et l’Afrique du Nord, et recevaient partout protection et hospitalité. Leurs sagas étaient attribuées à Homère lui-même, bien que ce fût un secret de polichinelle que beaucoup d’entre elles étaient de composition récente. Comme la plus ancienne et la plus célèbre de toutes était L’Iliade, qui raconte le siège de Troie, les Fils d’Homère avaient étoffé le cycle troyen en y ajoutant de nouvelles sagas, qui expliquaient ce qui s’était passé avant et après. Ils avaient par exemple composé un certain nombre de « Retours » tragiques, racontant comment les survivants Grecs de la guerre de dix ans, en s’en retournant chez eux, soit avaient fait naufrage, soient avaient été emportés par les courants et les tempêtes, loin de leur route, et n’avaient en fin de compte retrouvé leurs patries que pour y découvrir leurs épouses infidèles et leurs trônes usurpés.

L’Odyssée, quoiqu’elle soit invariablement attribuée à Homère, a été composée au moins cent cinquante ans après l’Iliade, et l’atmosphère en est tout à fait différente, plus douce, plus légère, plus civilisée.

L’Iliade est une histoire d’hommes destinée à des hommes, L’Odyssée (malgré son héros masculin) est une histoire de femmes destinée à des femmes. L’auteur, quel qu’il soit, connaissait la plupart des sagas homériques telles qu’elles subsistent aujourd’hui, à l’exception des toutes dernières, et il semble qu’il soit parti d’un Retour d’Ulysse original. Mais cette histoire a été refondue, bien qu’elle conserve quelques dizaines de vers, préservés plus ou moins dans leur état antérieurs.

L’Ulysse original, semble-t-il, retrouvait sa femme Pénélope vivant de façon tapageuse avec une cinquantaine d’amants, qu’il tuait tous en rentrant à Ithaque, et, après l’avoir renvoyée en disgrâce chez son père, mourait, accidentellement percé d’un coup de raie armée par son fils Télémaque, perdu depuis si longtemps, débarqué inopinément, et qui ne l’avait pas reconnu. Les « nombreuses villes » d’Ulysse, que mentionne encore le prologue, ont été réduites à deux, et le reste a été remplacé par des îles géographiquement inexistantes, empruntées à une histoire totalement différente, mythe allégorique d’un Ulysse devenu célèbre pour avoir échappé de nombreuses fois à la mort par sa légendaire inventivité. Mais, une fois que l’élément épique et l’élément allégorique en ont été séparés, ce qui reste de L’Odyssée est une description intime de la vie domestique provinciale, quelque part en Grande Grèce occidentale, aux environs de l’an 750 avant J.-C. Le personnage central est la princesse Nausicaa, fille du roi Alcinoos et de la reine Arété de Phéacie, autre endroit géographiquement inexistant.

Apollodore, notre principale autorité de l’Antiquité sur les mythes grecs, fait état d’une tradition selon laquelle le poème aurait eu pour décor véritable le littoral sicilien, et, en 1896, Samuel Butler, l’auteur d’Erewhon, est arrivé tout à fait indépendamment à la même conclusion. Il était en outre convaincu que le poème, tel que nous le connaissons, a été composé à Drepanum, la Trapani moderne, à l’ouest de la Sicile, et que l’auteur s’y est représentée elle-même en Nausicaa. Aucun de ses contemporains classicistes, pour qui Homère était nécessairement un vieil homme aveugle et barbu, n’a daigné accorder la moindre attention à la thèse de Butler, et puisqu’il avait, comme nous le savons maintenant, daté le poème de 300 ans plus tôt et n’avait pas expliqué comment une princesse sicilienne pouvait avoir fait passer sa saga pour une œuvre d’Homère, ses deux livres sur le sujet ont été généralement rejetés et traités de plaisanteries.

Néanmoins, Robert Graves, alors qu’il travaillait à son Dictionnaire des mythes grecs, a trouvé irréfutable le double postulat de Butler en faveur d’une localisation à l’ouest de la Sicile et d’une nature féminine de l’auteur. Il a écrit ce plus passionnant de ses romans pour recréer, par preuves internes et externes, les circonstances qui ont poussé Nausicaa à composer L’Odyssée, et pour montrer comment elle a réussi, en qualité de Fille d’Homère honoraire, à la faire incorporer au canon officiel.

La Fille d’Homère est l’histoire de l’intrépide et pieuse princesse sicilienne Nausicaa, qui vécut quelque sept cent cinquante ans avant le Christ, sauva le trône de son père de l’usurpation, elle-même d’un mariage détestable et ses deux jeunes frères de la boucherie, en faisant crânement arriver les choses au lieu de rester assise à les attendre.

La princesse raconte comment, en l’absence de son père parti à la recherche de son fils aîné, le trône risque d’être saisi par des nobles mécontents, et comment elle est elle-même l’objet des attentions de ceux d’entre eux qui la veulent en mariage.

Déterminée, et rétive à se choisir parmi eux un mari, elle trouve un allié inattendu en la personne d’un noble crétois victime d’un naufrage, échoué sur la plage proche de son palais sicilien et tombé instantanément sous le charme de sa beauté. Avec son aide, elle se débrouille pour se libérer de ses prétendants et débarrasser le roi de ses rivaux.

4e de couverture de La Fille d’Homère, de Robert Graves

 

Ce qu’a fait Robert Graves, après Samuel Butler et avant Raymond Ruyer, c’est fantasmer sa poétesse sicilienne. Et c’est ainsi que, grâce à une jeune femme d’il y a plus de 2.000 ans, ses descendantes d’aujourd’hui ont un aperçu passionnant, pas seulement de la sensibilité mais aussi de l’imaginaire de trois hommes bien  intéressants du XXe siècle.

 

 

 

 

Carte des voyages d’Ulysse, établie par Samuel Butler

 

 

 

 

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Mars-Avril 2021

 

 

 

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