Poutine et Xi complotent leur sortie du SWIFT

 

 

L’annonce par la Russie et la Chine de la création d’une plateforme indépendante d’échanges financiers permettra aux pays soumis aux sanctions américaines de se libérer de l’ingérence occidentale dans leurs activités commerciales.

 

Pepe EscobarThe Cradle – 17.12.2021

 

Traduction : c.l. pour L.G.O.

 

 

 

 

 

 

Vladimir Poutine est allé droit au but. Au début de sa conversation vidéo d’une heure et quatorze minutes, le 15 décembre, avec Xi Jinping : il a décrit les relations entre la Russie et la Chine comme « un exemple de coopération véritable entre États au XXIe siècle ».

 

Leur myriade de niveaux de coopération est connue depuis des années maintenant – du commerce, du pétrole et du gaz, de la finance, de l’aérospatiale et de la lutte contre le Covid-19 à l’interconnexion progressive de l’Initiative Ceinture et Route (BRI) et de l’Union Économique Eurasiatique (UEE).

 

Mais le décor vient d’être planté pour l’annonce d’un contre-mouvement sérieux dans leur ballet soigneusement coordonné qui s’oppose à l’implacable combinaison Guerre hybride/Guerre froide bis déployée par l’Empire.

 

Comme l’a expliqué succinctement l’assistant du président pour la politique étrangère, Yuri Ushakov, Poutine et Xi ont convenu de créer une « structure financière indépendante pour les opérations commerciales non influençable par d’autres pays ».

 

C’est là un changement de donne impressionnant à bien plus d’un titre. La question avait été longuement débattue lors de précédents sommets bilatéraux et de préparation des BRICS – pour l’essentiel axée sur l’augmentation de la part du yuan et du rouble dans les règlements entre la Russie et la Chine, pour contourner le dollar US et ouvrir de nouvelles options boursières aux investisseurs russes et chinois.

 

Nous en sommes arrivés au point critique. Et l’événement catalyseur n’a été rien d’autre que les faucons américains lançant l’idée – financièrement nucléaire – d’expulser la Russie du SWIFT, le réseau de messagerie utilisé par plus de 11 .000 banques dans plus de 200 pays, ainsi que par des institutions financières, pour les transferts rapides d’argent dans le monde entier.

 

L’exclusion de la Russie de SWIFT ferait partie d’un nouveau train de sanctions sévères élaboré en réponse à une « invasion » de l’Ukraine qui n’aura jamais lieu, d’autant que les seuls à la souhaiter sont les fauteurs de guerres  professionnels de l’OTAN.

 

 

Profiter d’une bévue stratégique

 

Une fois de plus, une bévue stratégique américaine offre au « Partenariat stratégique global » autoproclamé entre la Russie et la Chine la possibilité de faire progresser leur coordination.

 

M. Ushakov l’a formulé très diplomatiquement : il est temps de passer outre un mécanisme SWIFT « influencé par des pays tiers» pour former « une structure financière indépendante»

 

Il s’agit là d’un sérieux changement de donne pour les pays du Sud Global, alors que de nombreuses nations aspirent à se libérer de la dictature de facto du dollar américain et du cirque des « mesures d’assouplissement quantitatif » à n’en plus finir de la FED.

 

Il y a un moment que la Russie et la Chine expérimentent leurs systèmes de paiement alternatifs : le SPFS (Système de Transfert de Messages Financiers) russe et le CIPS (Système de Paiement Interbancaire Transfrontalier) chinois.

 

Ce ne sera pas chose aisée, car les banques chinoises les plus puissantes sont très attachées au SWIFT et ont exprimé des réserves à l’égard du SPFS. Pourtant, elles devront inévitablement accepter de s’intégrer avant le lancement du nouveau mécanisme, peut-être fin 2022.

 

Une fois que les plus importantes banques russes et chinoises – de la Sberbank à la la fin du compte, SWIFT, sujet à d’incessantes interférences politiques américaines, sera de plus en plus marginalisé, ou limité aux régions atlantistes.

 

Passer outre le dollar américain, pour le commerce et toutes sortes de règlements financiers, est un élément absolument essentiel à la notion en constante évolution du monde multipolaire voulu par la Russie et la Chine.

 

La route sera longue, c’est certain, surtout lorsqu’il s’agira d’offrir un contrepoint solide au système gigantesques des sociétés d’investissement de type BlackRock, Vanguard et State Street, et leurs prises de participation dans pratiquement toutes les grandes sociétés multinationales.

 

Pourtant, une évasion de SWIFT va rapidement prendre de la vitesse et de l’ampleur, parce qu’elle est inextricablement liée à une série de développements que Poutine-Xi ont abordés lors de leur conversation, dont les plus importants sont :

 

1/ L’interconnexion progressive de la BRI et de l’UEE, offrant des rôles croissants à la Nouvelle Banque de Développement (NDB) gérée par les BRICS ainsi qu’à la Banque asiatique d’Investissement dans les Infrastructures (AIIB).

 

2/ La portée géopolitique et géoéconomique croissante de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), notamment après l’admission en son sein de l’Iran, au mois d’octobre dernier.

 

3/ Et, par-dessus tout, la prochaine présidence chinoise des BRICS en 2022.

 

En 2022, la Chine s’investira pleinement dans les BRICS+. Ce « club des BRICS élargi » sera lié à un processus de développement qui comprendra :

 

1/ La consolidation du Partenariat économique global régional (RCEP) – un accord commercial massif en Asie de l’Est réunissant la Chine, les 10 pays de l’ANASE et le Japon, plus la Corée du Sud, ainsi que l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

 

2/ La zone de libre-échange continentale africaine (ACFTA).

 

3/ Et les protocoles d’accord signés entre l’UEE et le MERCOSUR et entre l’UEE et l’ANASE.

 

 

Ancrer l’Asie occidentale 

 

Yaroslav Lissovolik, l’un des plus grands experts mondiaux des BRICS+, estime que l’heure est venue de passer à la version bis des BRICS+, dans un système qui ouvre « la possibilité d’accords bilatéraux et plurilatéraux pour compléter le réseau central d’alliances régionales formé par les pays des BRICS et leurs voisins régionaux respectifs ».

 

Donc, si non parle d’un saut qualitatif majeur en termes de développement économique à travers les pays du Sud, la question qui se pose inévitablement est :  qu’en est-il de l’Asie occidentale ?

 

Toutes ces interconnexions, auxquelles s’ajoute une évasion du SWIFT, ne peuvent que profiter au Corridor Économique Chine-Pakistan (CPEC), sans doute le projet-phare de la BRI, auquel Pékin prévoit l’adjonction de l’Afghanistan.

 

Le CPEC sera progressivement relié au futur corridor Iran-Chine via l’Afghanistan, dans le cadre de l’accord stratégique Iran-Chine de 20 ans dans lequel les projets de la BRI occuperont une place importante. L’Iran et la Chine commercent déjà en yuans et en rials, de sorte que les règlements entre l’Iran et la Chine dans un mécanisme non-SWIFT iront de soi.

 

Ce qui est arrivé à l’Iran est un exemple classique de SWIFT devenu l’otage d’une manipulation politique impériale. Les banques iraniennes ont été expulsées du SWIFT en 2012, en raison de la pression exercée par les malfaiteurs habituels. En 2016, l’accès a été rétabli suite au JCPOA, conclu en 2015. Pourtant, en 2018, sous l’administration Trump, l’Iran a de nouveau été rayé du SWIFT.

 

Rien de tout cela ne pourra plus se produire dès que l’Iran aura rejoint le nouveau mécanisme Russie-Chine.

 

Et cela nous amène à l’interconnexion de l’expansion de la BRI de la Chine en Iran, en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen. La reconstruction de la Syrie pourrait être largement financée par le mécanisme non-SWIFT. Idem pour l’achat d’énergie irakienne par la Chine. Idem pour la reconstruction d’un Yémen accueillant éventuellement un port appartenant à la Chine, qui ferait partie de son « collier de perles ».

 

L’Arabie saoudite, les Émirats et Israël peuvent rester dans la sphère d’influence (ou non) financière des États-Unis. Et même si aucune nation des BRICS ne vient y ancrer l’Asie occidentale et si aucun accord d’intégration économique régionale ne se profile à l’horizon, le rôle d’intégrateur économique sera forcément joué par la Chine.

 

La Chine jouera un rôle similaire à celui du Brésil dans le MERCOSUR, de la Russie dans l’UEE et de l’Afrique du Sud dans la CDAA/SACU.

 

La BRI et l’UEE bénéficieront d’un formidable élan en passant outre le SWIFT. Il est tout simplement impossible de devenir multipolaire si on fait du commerce en utilisant la monnaie (ô combien dévaluée) de l’empire.

 

La BRI, l’UEE et tous ces accords de développement économique interdépendants, ajoutés à la technologie numérique, permettront d’intégrer des milliards de personnes dans le Sud Global.

 

Songez à l’avenir très possible qui promet d’offrir des services de télé-communications bon marché, des services financiers et un accès au marché mondial dans un environnement sans dollar à tous ceux qui ont été jusqu’à présent coupés d’une économie véritablement mondialisée.

 

Source : https://thecradle.co/Article/columns/4857

 

URL de cet article : http://blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr/index.php/poutine-et-xui-complotent-leur-sortie-du-swift/

 

 

 

 

Décembre 2021

 

 

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