Toute une aventure…

 

 

 

Au cours des si mal nommées trente glorieuses, la main invisible du marché décida sans trop le crier sur les toits, qu’il était grand temps d’en finir avec un certain nombre d’intellectuels, représentatifs d’une génération et d’une forme d’éducation, c’est-à-dire d’une culture dont il urgeait de se débarrasser en la déclarant obsolète, pour la remplacer par la religion de la réussite matérielle, le libéralisme de droite (pléonasme), la culture des start ups et autres cadeaux de fée Carabosse venus d’Outre Atlantique et accueillis – faut-il le dire – par les mêmes pécores de Panurge qui se précipitent aujourd’hui les yeux brillants et la bouche ouverte sur les seringues porteuses de leur mort.

 

 

 

 

…d’Adam Smith

 

 

 

Dans la foulée, on allait aussi s’attaquer au principal trésor des peuples, autrement dit à leurs livres, en « dégraissant » les bibliothèques publiques de ce qu’elles avaient de plus précieux, pour faire place aux dégorgements exponentiels de l’édition dominante qui se conforma, empressée, aux oukases des nouveaux maîtres et se transforma sans sourciller en corporation de marchands de pâte à papier imprimé. Un de nos souvenirs très cher est ce week-end où une grande bibliothèque US (celle de San Francisco si notre mémoire de flanche pas) où, avertis le vendredi de ce que, le lundi, il leur faudrait remettre aux équarisseurs tous les livres qui n’auraient pas été empruntés depuis trois ans, les bibliothécaires décidèrent de camper sur place et d’en sauver le plus possible, tamponnant à tour de bras de faux emprunts et ne dormant, par terre, qu’une heure de temps en temps, jusqu’à la réouverture fatidique.

 

De même, du jour au lendemain, tout écrivain, penseur, historien ou artiste qui ne se conformait pas aux valeurs à la mode fut décrété jetable comme un kleenex et traité en paria, en encombrant qui, lorsqu’il avait en outre le mauvais goût de vivre vieux, coûtait un pognon de dingue aux nouveaux mirliflores, en amenuisant au-delà du supportable, leur part de ce qu’ils ponctionnaient dans les poches contribuables.

 

Parmi les dégraissés humains, nous en connaissons trois, mais il y en eut bien d’autres, dans le monde dit libre (mais libre de quoi, hein ?).

 

La Grande Bretagne, comme souvent en matière de progrès vers le pire – l’industrialisation sauvage par exemple – eut quelques longueurs d’avance sur le reste de l’Europe. Car c’est en 1950 que John Cowper Powys, qui, après plus de dix mille conférences données « dans tous les États-Unis sauf deux » et plusieurs chefs d’œuvres publiés des deux côtés de l’Atlantique, se vit refuser par son éditeur anglais, la Bodleyan, puis, aux USA, par Simon et Shuster, qu’il avait pour ainsi dire tenus sur les fonts baptismaux, son chef d’œuvre absolu, Porius, en vue duquel il était rentré pour toujours au pays et auquel il avait travaillé de nombreuses années avec acharnement, allant jusqu’à apprendre le gallois à plus de 70 ans. Un roman à cin q niveaux de lecture dont un alchimique, « plus long que Guerre et Paix » disait-il fièrement. Justement. Trop long ! décrétèrent les directeurs de collections new look. On invoqua la guerre, la pénurie de papier : s’il voulait qu’on le publie, il fallait en couper « au moins mille pages » à son tapuscrit. Heureusement pour lui, Tolstoï était mort, sinon… Powys coupa. Pour son chef d’œuvre mutilé, on lui offrit 60 £, qu’il refusa, quoique dans la misère. Finalement, MacDonald, munificent, lui en offrit 300 et publia la version tronquée. Ce n’est que 40 ans plus tard qu’Overlook Duckworth pria deux femmes, Judith Bond et Morine Krissdottir, de tenter de reconstituer le Porius d’origine perdu. Cela leur prit deux autres années de recherches et de travail, en Angleterre et aux USA, et elles y réussirent au-delà de toute espérance : à elle seule, l’histoire de cette résurrection mériterait de faire l’objet d’un livre !

 

En France, il y eut, à la fin des années 70, le cas Guillemin. Auteur Gallimard depuis 1951, il se vit, en 1979, refuser le Charles Péguy qui lui avait coûté deux ans d’efforts : « ne se vendra pas – n’intéresse plus personne ». Du balais. On peut, certes, regretter qu’en matière de littérature, Guillemin s’en soit tenu aux auteurs catholiques (pas une ligne sur Diderot ! pas une sur Saint-Just !), il n’empêche. Rupture unilatérale de contrat sans préavis ni indemnités. Dans ce cas, l’affaire tourna bien, car quelqu’un, aux éditions du Seuil, rêvait depuis longtemps de le publier. Il se mit sur les rangs. Aux scrupules émis par l’auteur, il répondit « si celui-là nous fait perdre de l’argent, nous en gagnerons avec les autres ». Oui, il y a des exceptions à tout.

 

 

[On ne vous parlera pas ici du plus grand poète français du XXe siècle, victime lui aussi de la censure économique, laquelle fut assistée, dans son cas, par un règlement de comptes politique de derrière les fagots. Les idées qu’il avait défendues n’étaient décidément plus à la mode. Idem pour sa muse dont combien de Français savent-ils encore qu’elle a écrit des livres et qu’elle a même eu le Prix Goncourt ? Qui a peur d’Elsa Triolet ?]

 

 

D’exception, il n’y en eut pas, cependant, en 1975, pour Manuel de Diéguez, qui, lorsqu’il remit  à son éditeur – tiens, encore Gallimard – le manuscrit de La Caverne (1078 pages) en obtint un contrat normal pour publication dans « La Bibliothèque des Idées », mais au moment de la sortie de l’ouvrage s’entendit annoncer que ses droits d’auteur, pour ce livre, seraient réduits de moitié. Devant son refus, l’éditeur le menaça de mettre le livre en vente à un prix invendable, vengeance qui fut bel et bien mise en action et qui porta un grave préjudice à l’oeuvre et à l’auteur.  Et les contrats signés ? Circulez ! En véritable Don Quichotte, Manuel de Diéguez fit, à la très puissante maison, un procès qu’il gagna.

 

C’est après cet incident que le philosophe prit la décision de ne plus rien publier par les voies commerciales, mais, en totale gratuité, par celles d’Internet. C’est là que nous avons vu son nom pour la première fois, il y a bien des années, au bas d’un texte qui nous avait accrochés. Et à la suite duquel nous avions eu la surprise de voir l’auteur répondre aux questions de certains lecteurs et engager avec eux des dialogues. Or, le site était musulman et ses lecteurs aussi. Et nous avons suivi nous-mêmes, avec un intérêt croissant, les efforts que faisaient cet athée et ces croyants pour comprendre le monde et se comprendre entre eux, par-dessus tout ce qui les séparait, à commencer par la langue, qui, dans la plupart des cas n’était pas la première, mais était là, en outre, celle d’un savant dont le style et les métaphores ne sont pas toujours perçues de tous ses compatriotes, même cultivés. La seule chose qu’avaient en commun cet auteur et ces lecteurs était celle-ci : un égal, irrépressible et inébranlable sentiment de fraternité pour les Palestiniens, martyrisés par quelques-uns et abandonnés par tous les autres. Quand on n’en peut vraiment plus d’envie de jeter l’espèce humaine dans les chiottes et de tirer la chasse, on repense à eux. Les voies de la Grande Sophia sont impénétrables.

 

Cependant, tout au long de ces années qui vont de 1975 à sa mort en 2019, Manuel de Diéguez avait continué d’écrire, puis de dicter, à Aline, lorsque sa vue avait trop baissé. Il paraissait logique à celle qui connaissait son œuvre et les méandres de sa pensée sur le bout des ongles, de songer qu’il était temps de faire publier désormais des œuvres qui n’attendaient que le grand jour.

 

C’est alors qu’un petit miracle du genre Le Seuil se produisit, en la personne de l’animateur des éditions Perspectives Libres, qui lui rendit un jour visite pour demander si elle n’aurait pas un ouvrage inédit de son mari, car il aurait aimé publier quelque chose de lui. Oh, mais si, Monsieur, elle en avait. Et c’est ainsi que le 1er janvier de cette année 2022 est sorti le premier (car il y en a d’autres) de ces inédits.

 

Qu’il soit la première hirondelle de ce qu’on espère être un printemps.

L.G.O.

 

 

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Janvier 2022

 

 

 

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