C’est bien entendu Gilgamesh qui parle, par la voix de son scribe :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une double traversée du miroir (suite)

 

(C’était en mai 2018)

 

 

 

 

 

Plus encore que de surdité, c’est de cécité que souffre un monde ayant, voici 50 ans, craché le slogan situationniste : « À bas la Société du Spectacle »

Quel sens a ce slogan, sinon l’injonction des futurs shows à une occultation des Lumières ? Voici l’axe Washington-Jérusalem-Riyad réitérant pareille déclaration de guerre. Le sionisme salafiste, sous protectorat yankee, a vu s’écrouler sa créature dite « Etat islamique ». Cette hydre à trois têtes vient donc de frapper le 8 mai – date symbolique de victoire contre une précédente hydre meurtrière –, non sans que Killer Donald ne se fût assuré de la parfaite soumission de Baby Mac et des autres vassaux européens, récemment convoqués à ses pieds par le Chief Executive Officer de la Maison Blanche.

1968-2018 : un demi-siècle de progressif enténèbrement. Que refuse-t-on de voir, tant cela crève les yeux, dans Mai 68 ? Telle serait la question posée par Aragon cinq ans plus tard…

Ses « Yeux » (chapitre de Théâtre/Roman), par nos temps de cécité commémorative, offrent les plus lucides pages écrites sur cette insurrection en trompe-l’œil, qui servirait de modèle à tous les simulacres de révolutions fomentées contre les Etats ne se pliant pas à Kapitotal…

 

 

 

                   

Louis Aragon – Théâtre-Roman ­ – Éditions de 1974 et 1998

« L’ultime roman de Louis Aragon »

 

 

 

Une scène du Roi Lear y est remémorée, montrant le comte Gloucester énucléé par son rival Cornwall et sa femme Regane, qui lui arrachent un œil et puis l’autre en proférant :

 

« Out, vile jelly ! » (Dehors, vile gelée !)

 

Ces vingt pages les plus spectrales de la littérature sont scotomisées par MUMMY (Ministères-Universités-Médias), qui d’autre part inonde le marché du bavardage, du commérage, du papotage, du babillage et du caquetage au long de ce mois sur le sujet. Car tout ce qui se donne à voir appartient aux projecteurs et aux écrans de la tour Panoptic…

Après quoi, le monde pourra tourner en rond dans la nuit en étant consumé par le feu (titre du dernier film de Guy Debord).

Anatole Atlas, le 10 mai 2018

 

 

 

 

 

Le cri d’Élisabeth fait sursauter Robert. Elle s’est empressée de clamer le nouveau message apparu sur l’écran de son ordinateur. Qui peut-il accueillir sans un rictus ironique des énoncés paraissant à ce point étrangers aux préoccupations courantes ? Mais comment se fait-il que ces appels soient conçus pour tomber à pic dans la psychosynthèse ?… Un tel sortilège ravit Élisabeth qui, plus jeune que lui de vingt ans, calme l’angoisse de Robert en l’entourant de ses bras maternellement. L’ancien ministre se racle la gorge afin de retrouver le fil de ses idées. « Nos milieux sont ceux qui alimentent une telle mystification. Je ne sais trop à quoi rime cette allusion à Aragon, mais l’objectif était bien d’éliminer le général de Gaulle, à cause de ses positions contre l’axe Washington-Jérusalem. Bientôt Pompidou, qui avait fait ses armes à la banque Rothschild, ferait voter la loi du même nom. Désormais, l’État n’aurait plus le droit de se financer à taux nul auprès de la Banque nationale, mais serait contraint de le faire sur les marchés privés. La dette publique, inexistante, prendrait alors son envol. Telle serait la plus importante conséquence objective de Mai 68. Si l’on veut bien se rappeler qu’Octobre 17 déclencha la déclaration de Balfour à Rothschild, on convient que les révolutions ne profitent pas toutes de la même manière à ce banquier. Le reste est écran de fumée, commérage pour magazines, ainsi que l’indique notre correspondant. Ce qui s’impose ensuite sous le nom de mondialisation, relève d’une arnaque transférant les anciennes prestations sociales vers la dette publique. Il fallait pour cela déboussoler la conscience des prolétaires par la poudre aux yeux de mesures sociétales à parfum libertaire. Nous restons célèbres pour le rôle joué dans ce tour de passe-passe : abolition de la peine de de mort, mariage pour tous. De sorte qu’une firme, qui jadis garantissait non seulement l’emploi mais la sécurité, se transforme en pressoir extrayant du prolétaire tout le jus profitable pour lui laisser un noyau fracassé et la peau flétrie d’un semblant de vie. La substance entière de celle-ci passe dans le trésor de guerre des actionnaires, lesquels disposent à l’échelle planétaire de l’équivalent des dettes publiques et privées : 3 années de PIB mondial. Il est vrai qu’entretemps fut supprimé le péril rouge, discrédité par les habiles théoriciens de Mai 68, au premier rang desquels ce Debord ayant fait profession d’abolir le spectacle et toutes les vieilles médiations, pour l’avènement du show en d’incessantes constructions de situations. »

Pensive Élisabeth ! Sous l’effet d’une réjouissante inspiration, de sa poitrine qui se trémousse elle glousse et fait jaillir de petits rires aigus, puis son visage devient grave et elle retourne à son public imaginaire.  « Tout cela n’est pas très marrant. Les actionnaires ont multiplié la valeur de leurs actions grâce à des activistes qui appelaient à devenir acteurs, mais n’oublions pas que ce voyage est d’abord un spectacle ! Ici se donneront à voir le drame et la terrible comédie d’une humanité livrée par la force des choses à la rapacité de ses propriétaires, ayant pour auxiliaire la plus vile cupidité prédatrice. Ils sont capables des pires crimes à seule fin d’accumuler un capital. Cette farce tragique a pour acteurs tous les personnages qui ont occupé la scène jusqu’ici. » Sans nous concerter, d’un même élan détonnent les applaudissements. Telle une professionnelle des estrades, elle s’incline humblement sous les vivats de ses admirateurs, faisant mine de recueillir une brassée de fleurs. Bras levés vers la foule en délire, elle salue encore et consent à prolonger son numéro, si l’on veut bien lui accorder un peu du silence nécessaire à sa concentration. Nous le lui concédons très volontiers… « Je suis la belle Portia, convoitée par trois gentilshommes dans le Marchand de Venise. Mon image est au fond de l’un des trois coffrets d’or, d’argent et de plomb. J’appartiens à qui fera le bon choix. N’est-ce pas du vil plomb que l’on peut espérer l’or d’un tel trésor ? Mais je suis aussi Jessica, la fille du rusé Shylock. Avec lui la vie est un enfer, tant il est obsédé par l’argent. Combien de livres de chair a-t-il prélevées, pour le recouvrement de combien d’ignobles dettes ? Je fuis donc le foyer avec les bijoux paternels. Un charmant jouvenceau s’avisera de m’apprendre, sans y réussir, la musique des sphères !… » Il se fait une longue pause. J’acclame cette prestation brillante, offerte par une voix qui a le pouvoir d’emporter au-delà des mondes. La tête en feu, l’héroïne s’incline à nouveau pour quérir les roses tombées à ses pieds. Mais Robert demeure sans réaction. Teint livide, yeux fixes, il se dresse sur son séant. C’est un cadavre au regard froid qui se met à bégayer des paroles vagues, tandis qu’elle part d’un rire de folle. Je hoche la tête en signe d’amitié vers celui qui ne paraît pas goûter cette partie du spectacle. « Goyesse ! », lui siffle-t-il entre ses dents. Qu’a-t-il voulu dire ? Élisabeth le foudroie du regard, puis s’adresse à moi : « L’insulte est encore plus grave que lorsque les Goys nous traitent de Youpins ! » Shakespeare aurait-il déclenché cette querelle de ménage ?

 

 

 

 

« Si tu veux le savoir, je suis aussi Emilia, la femme du perfide Iago, qui par traîtrise aiguise la jalousie du brave Othello, lui faisant tuer sa gracieuse et très chrétienne Desdémone ! Combien de fois n’as-tu pas été ce Juif sans scrupules, quand tu étais au service de Tonton ? » L’âne pousse un braiement plus terrible que s’il avait été égorgé. Nous en sommes tous les trois glacés d’effroi, mais Élisabeth retrouve avant moi son sang chaud, le pauvre époux restant saisi par un coup de gel. Une telle scène pourrait-elle se jouer au théâtre ? Toutes les ligues de vertu, tous les tribunaux condamnent à l’avance une telle hypothèse. Voudrait-on transposer sur les planches Petits contes nègres pour les enfants des Blancs, de Blaise Cendrars, qu’à l’indignation des comités antiracistes s’opposeraient à l’inverse tous les cénacles médiatiques, jugeant d’un autre âge les tentatives de censure et défendant d’une seule voix la liberté d’expression. Je crains même ne pouvoir jamais rendre public ce récit, même à titre confidentiel, vu ce qui va suivre… « Pourquoi parles-tu de la musique des sphères ? Elle revient toujours à cette lubie pour me mettre hors de moi. Ce que ça m’agace ! Tu sais bien que ce sont des bobards inventés par les Grecs et les chrétiens ! » « Mais, chéri, les sphères, ce sont les Elohim, le nom pluriel de Yahvé dans la première version de la Torah. C’est un principe de lumière. » J’avais un autre couple sous les yeux. Ceux d’Élisabeth s’enflamment. « Il m’a toujours z’haïe, depuis notre mariage à la synagogue de la rue de la Victoire ! Moi qui le trouvais charmant depuis toute petite, quand il nous rendait visite au bord de la Seine dans la villa de papa. Chaque dimanche ils étaient tous là, cette fine fleur du Tout-Paris, car papa possédait déjà la plus grosse agence de publicité du pays. Dès mon enfance il m’a tapé dans l’œil, cet intellectuel de gauche aussi élégant skieur et cavalier que bon musicien. Tout pour me plaire qu’il avait ! Mais voilà, Monsieur a pris la mouche quand j’ai donné une extension mondiale à l’affaire de papa, et que j’ai eu pour client le roi d’Arabie. Seigneur Dieu, n’en ai-je pas assez souffert de ce contrat ! » « Pardonne-moi, douce amie, je t’en prie très humblement à genoux. » Robert se prosterne devant Élisabeth en baisant les mains de son ange. Sa peine est accueillie par un petit rire flûté. Debout face à son époux, lui caressant d’une main câline le haut du crâne, Élisabeth s’esclaffe. L’appareil qui ne quitte jamais ses doigts de fée vient de s’actionner machinalement. Je redoute un appel inopportun de mon ambassadeur.

 

 

 

 

Nous voyons s’étaler sur l’écran les cinq colonnes d’un journal. En pleine page du Figaro, s’affichent la dernière bulle et le portrait en majesté d’un ancien Premier ministre, sosie du roi Louis-Philippe. Un rapide coup d’œil nous apprend qu’il y prône « l’Europe des cercles ». « Tu vois que j’ai raison quand je parle d’une musique des sphères. Je ne sais pas d’où l’inspiration m’est venue, mais c’est autre chose que le cercle, une sphère ! Peut-être de ces messages du Miroir Sphérique. En tout cas, c’est ce qui m’a décidée pour ce voyage en Arménie… » Robert se redresse de toute sa hauteur. Il se racle à nouveau la gorge. « Bonhomme et patelin, c’est ainsi que toujours pontifie M. Jourdain. Son plus illustre vestige est ce bon vieil Ed. Bal. Ainsi l’appelions-nous pour opposer son archaïsme au fier avant-gardisme d’El. Bad. » La tirade emphatique scelle une brève réconciliation des tourtereaux. Sitôt après les effusions, ne repart-elle pas à l’attaque ? J’ai scrupule à reproduire la trombe de mots qui se déversent, relatifs à Tonton – sans prononcer son nom – lors d’une période où « gauche » et « droite » cohabitèrent sous le gouvernement d’Ed. Bal. ; ère qui, selon El. Bad., fut propice à l’accomplissement de ce grand dessein nourri par tout monarque de droit divin contemporain qui se respecte : un génocide… Elle mime l’autorité d’une mère sur son marmot, pris en flagrant délit. « Sans doute le million de Rwandais assassinés grâce à l’Opération Turquoise n’étaient-ils que les lointains descendants de Cham, le fils maudit de Noé. Raison de plus pour mener à son terme un retour aux sources. Cap sur le mont Ararat, où échoua l’arche biblique ! Il y a trop de sang sur nos mains pour se priver des eaux du déluge, même si bien des figures de premier plan toujours en activité ne peuvent être nommées dans ce spectacle. Elles n’ignorent pas que la destruction du gaullisme et du communisme fut à l’origine des massacres planifiés depuis la fin de l’Union soviétique. Elles savent aussi que la violence terroriste est d’abord économique, et d’où viennent les incendies de policiers déguisés en hooligans que l’on prétend combattre par des hooligans en uniformes de policiers. Chacun connaît les gangs semant la violence au nom du droit, qui agissent en hors-la-loi pour lancer leurs foudres de guerre. On ne comprend rien à la situation du globe, sans analyser la phrase que nous avons dictée au plus sanguinaire de tous les gangsters sévissant aujourd’hui sur la planète, le roi d’Arabie saoudite : The iranian supreme leader makes Hitler look good»

 

 

 

 

 

 

Robert jette un regard halluciné. Moi-même, je ne peux m’empêcher d’exprimer le plus vif étonnement. Serait-ce que la réalité dépasse à ce point les plus sombres fictions imaginées en son temps par un Balzac, admiré par Karl Marx pour sa lucidité qui fait de la Comédie humaine une illustration du Capital ? Dans son dernier roman, Balzac n’a pas de couleurs assez noires pour cracher la rage ironique avec laquelle il dépeint Paris comme « capitale du monde civilisé »…

De fait, le vandalisme affiché par Killer Donald est, en bonne logique, assumé par Baby Mac, si l’on considère l’obscène pas de deux auquel ils se livrent sans pudeur à chacune de leurs prestations communes. Il demeure en moi pourtant quelques doutes sur la véracité des diatribes lancées par Élisabeth. Celle-ci devine la nature de mes interrogations : « Je n’ai plus rien à dissimuler. Quelles trames secrètes seraient à déchiffrer dans les tissus de mensonges dont s’enrobe la politique ! Leur objectif est d’octroyer aux multinationales une aura comparable à celle des anciens États-nations. Voyez ce quadrille entre la Maison Blanche et l’Élysée, la Knesset et les palais des monarchies du Golfe. Le charognard de Riyad avance comme explication de son insulte à l’intelligence humaine : “Hitler a tenté de conquérir l’Europe, le guide suprême iranien tente de conquérir le monde”. Et ça marche ! Voyez ces accolades complices entre Baby Mac et MBS, à peine sorti des bras de Killer Donald à Washington, lequel vole dans ceux de Biblic Bibi à Jérusalem, chacun sachant le clan Saoud financier et armurier de ce qui fut nommé califat islamique, pendant que Tsahal fait en Palestine son Bataclan.

Les chancelleries occidentales détournent le regard de ces crimes de masse, plus promptes à punir la Russie pour un absurde empoisonnement d’agent secret en Angleterre. Car ils se présentent en juges impartiaux d’un tribunal suprême représentant la “communauté internationale”, scrupuleusement obéissants aux injonctions divines. » Mais une question continue de me tarauder, dont elle pressent l’objet. La récitante relève soudain la tête qu’elle tient entre ses mains dans une attitude hiératique, assez théâtrale, trahissant un désarroi profond : « Tous les responsables savent le contrat liant ma firme à l’Arabie pour promouvoir son soft power. Elle ne vous a pas échappé, cette campagne publicitaire glorifiant le nouvel homme fort du clan Saoud. Pas une semaine sans couvertures de magazines, reportages, dossiers de presse à notre solde vantant le modernisme des réformes de MBS !

 

 

 

Nous avons même organisé la plus belle arnaque aux enchères de tous les temps. Le Salvator Mundi, un faux fabriqué par nos soins, attribué à Léonard de Vinci ! Un demi-milliard chez Christie’s à New York, la maison d’un vieux copain de papa qui possède les plus grands artistes contemporains. Le Louvre d’Abou Dhabi, c’est encore nous ! Budget sans limite pour l’image publique du Salafistan protégeant Sionland ! Car Dieu n’existe pas mais nous sommes son peuple, comme disait un humoriste juif. À la race élue le privilège d’attentions particulières de la part du Créateur de l’univers. Ainsi, depuis la conquête barbare de Canaan par le carnage et le pillage décrite par les scribes de la Bible, jouissons-nous d’un immémorial droit colonial sur la Terre promise, en vertu d’une mission originelle. Mais cette légitimité théologique du judaïsme, par argument d’antériorité, n’est-elle pas celle revendiquée par un Le Pen affirmant à propos de sa fille : “J’ai existé avant elle et elle existe grâce à moi” ? Quant aux propriétaires de La Mecque, ils seraient les dépositaires de l’ultime prophétie. L’affaire est donc close. Depuis le pacte conclu sur le navire de guerre Quincy, le 14 février 1945, entre Roosevelt et le roi Abdel Aziz Ben Abderrahman Al Saoud, ce clan agit en faveur du sionisme par le plus rusé des stratagèmes, en feignant une opposition de principe à la création de deux Etats ayant pour capitale Jérusalem, ce qui permit la déclaration d’indépendance unilatérale d’Israël en 1948, et la nakba qui suivit. Toutes les guerres arabes furent catastrophiques pour la Palestine, dont la négation était scellée dès l’origine par les monarchies pétrolières. L’Arabie saoudite épouse aujourd’hui l’axe Washington-Jérusalem en se disant “voie de lumière contre les ténèbres de Téhéran”, comme on parle en Occident d’un Axe du Mal pour justifier la stratégie militaire du regime change. L’objectif ultime est l’instauration du Grand Israël, qui s’étendrait du Nil à l’Euphrate. L’espace y serait suffisant pour parquer les millions de Palestiniens surnuméraires dans des réserves, sous contrôle armé de l’État hébreu. Une théocratie de stricte obédience biblique serait la tête éclairée de l’humanité, dans le gouvernement mondial du Nouvel Ordre Édénique. En somme, l’accomplissement caricatural de ce que dénonçait Karl Marx en 1843 dans sa Question juive. C’est pourquoi je crie, pareille à Lady Macbeth : “Va-t-en, tache damnée ! Va-t-en, dis-je… Il y a là toujours l’odeur de sang… Tous les parfums de l’Arabie ne purifieraient pas cette petite main-là !  Oh ! Oh ! Oh ! ”…»

 

 

 

 

Sous le coup de cette mitraillade verbale, Robert hoche la tête et plisse les yeux, signifiant qu’il voit clair à travers les opacités du bas monde. Élisabeth le fusille du regard méprisant dû à un traître de mélodrame. « Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants. Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants. Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue ! » L’expression du visage aussitôt change, les traits s’allument d’une flamme amoureuse nouvelle, mais Robert sent sa tête si lourde qu’il ne peut plus la soutenir et tombe en arrière, sur un tas de vieilles nippes composant leur lit de fortune. Elle se penche avec angoisse comme sur un agonisant. « Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ? Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ? Errante et sans dessein, je cours dans ce palais. » Le théâtre entier du XVIIe va-t-il y passer ? J’admire l’étendue de son répertoire. Il s’en faut d’un demi-siècle entre le génie de Shakespeare et celui de Racine, dont s’imbibe l’inspiration miraculeuse d’Élisabeth…

Qu’est-ce que 50 ans à l’échelle de mon histoire millénaire, quand les cinq dernières décennies d’une planète convulsive ont vu sombrer tout esprit chez les ignares se prétendant la tête de l’humain troupeau ? Il y avait quelque chose de détraqué depuis un demi-siècle, qui produisait des drames en série à mesure même où les grandes voix de la tragédie n’étaient plus audibles : celles s’ouvrant aux lumières de la Sphère…

Elle découvrait un pan de sa combinaison, libérant un sein blanc dont elle approcha le téton des lèvres de son petit. Celles-ci exhalaient un râle de mourant. Sainte Élisabeth en ce tête à tête s’entêtait tant à faire têter le têtu que lui vint en tête une idée pour tester son entêtement : « J’ai gardé pour fêter le grand départ une outre de jus fermenté de bouleau, plein de l’esprit des dieux de la steppe. C’est ce qu’il faut à Bébert pour le mettre d’aplomb. Goûte-moi cette liqueur mon chéri ! » La femme dépoitraillée doucement versait de sa bonne eau de vie dans la bouche du moribond. Nous étions tous les trois parfaitement à l’aise en petite tenue, comme dans un cocon. Qui aurait pu croire à cette scène qui ressemblait à un rêve ? Sous une tente arrimée à une carriole de saltimbanques, au milieu de l’immensité neigeuse balayée par une tempête où papillonnaient les flocons, bébé à moitié nu reprenait vie. Souple et lascive, elle serrait sa poitrine contre celle du nourrisson. « Buvez à la santé de Bébert ! Cette liqueur à mille degrés ne peut faire de tort à un multimillénaire, offerte par une multimilliardaire ! »

Grâce à l’œil vertical, la psychosynthèse élucide l’inversion satanique accomplie par le marché d’après 1968. Celui-ci se caractérise par une baisse tendancielle du travail humain contenu dans ses produits, cette réelle dévalorisation étant dissimulée par mille artifices publicitaires. Ainsi l’image de marque se gère-t-elle comme le plus précieux des capitaux, une firme comme celle d’El.Bad. dictant les choix qui n’en sont plus de l’opinion publique. Pareille tendance exige une régression psychique toujours aggravée des populations, dont l’âge mental avait d’abord chuté vers celui des teen-agers, pour ensuite s’abaisser encore au niveau primaire, voire maternel, comme en témoignait la crise de ce pauvre Bébert. Seul un renversement du célèbre trinôme établi par Freud – ça, moi, surmoi – devait permettre l’expansion sans fin d’un tel marché, promotionnant les pulsions puériles jusqu’à faire désirer le plus excrémentiel dans une diarrhée quotidienne tenant lieu de culture. Killer Donald, Biblic Bibi et MBS en étaient les paradigmes. C’étaient finalement les dividendes secrets de Mai 68 qui constituaient le trésor de guerre d’une dette astronomique rendue possible par l’élimination de ce « surmoi » que représentait l’Etat quand il jugulait la finance au temps du général de Gaulle, et qu’existaient encore de puissants corps intermédiaires, tels que syndicats et partis de la classe ouvrière…

Les simulacres d’insurrections révolutionnaires servirent tous d’agents de propagande à Rothschild et Goldman Sachs. Qu’est la spéculation financière sinon quelque buée née de la volatilité des cours boursiers ? Que sont les spéculateurs, sinon des augures guettant le ciel du marché pour y déchiffrer de profitables orages à venir ? Il n’est plus question de messages divins d’ordre spirituel, mais de fluctuations de valeurs exclusivement matérielles. À ce jeu font la loi les agences de notation, ces oracles au service du dix-millième de l’humanité s’étant emparé de la moitié de son patrimoine. Il en résulte un abandon des formes traditionnelles d’interprétation des signes, telles qu’elles s’exprimaient dans le théâtre et la philosophie, les arts et la littérature. Ce qui devait conduire Karl Marx, dans sa géniale anticipation d’un tel phénomène, à rédiger la fameuse XIe Thèse sur Feuerbach : « Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert ; es kommt aber darauf an sie zu verändern ». Le dernier verbe aurait pu être transformieren, qui eût laissé supposer un changement comme en propose la politique vulgaire, mais celui-ci en appelle à révolutionner l’ordre des choses !

[…]

 

URL de cet article : http://blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr/index.php/une-double-traversee-du-miroir-suite/

 

 

 

 

 

Mai 2020

 

 

0 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *