Pepe Escobar : De Sana’a à Saada – Le Yemen en temps de guerre
Sputnik Globe – 31.3.2025
Traduction : c.l. pour L.G.O.
© Photo : Pepe Escobar
SAADA, nord-ouest du Yémen – Il est 14 heures, mercredi 26 mars, et je me trouve sur un boulevard désert de Saada, pendant le ramadan, dans le silence, entouré de montagnes, et je regarde un panneau routier qui m’indique que la frontière saoudienne n’est qu’à deux heures de route.
Nous étions arrivés dans le nord-ouest du Yémen – le berceau du mouvement Ansarallah – dans un convoi de SUV Toyota blancs, pas vraiment un convoi d’ailleurs, en fait un leurre, parce qu’ils ne roulent jamais ensemble, le long de l’autoroute spectaculaire, pour de sérieuses raisons de sécurité.
Nous étions un petit groupe d’une douzaine de personnes – de l’Est et de l’Ouest – qui avions passé les jours précédents à Sana’a, la capitale, dans le cadre d’une conférence sur la Palestine intitulée « Vous n’êtes pas seuls ». Comme l’ont souligné nos aimables hôtes, nous avons en fait brisé – physiquement – le blocus occidentalo-arabe du Yémen, en tant que premier groupe d’étrangers à visiter le pays depuis des années.
Faisaient partie du groupe l’ancien Premier ministre irakien Adel Abdul Mahdi, le Prof. Ma Xiaolin, un homme merveilleux, un Hui (musulman chinois) de la province de Ningxia et doyen d’un institut d’études sur le pourtour méditerranéen dans le centre de haute technologie de Hangzhou ; le chercheur malaisien Aminurraasyid Yatiban, qui a fait une présentation étonnante, pendant la conférence, sur la militarisation de l’archéologie à al-Quds ; le petit-fils de Nelson Mandela, Mandla ; et le dynamique duo irlandais Mike Wallace et Clare Daly, qui si »geait auparavant au Parlement européen.
À Sanaa, on nous avait dit de nous attendre à « un petit coup sur la porte à 3 heures du matin », ce qui, en temps yéménite, signifie 5 heures du matin, et un départ une heure plus tard. Il n’y a pas eu d’informations supplémentaires. Nous avons voyagé avec les seuls vêtements que nous avions sur le dos, sans rien pour recharger les smartphones, sans brosse à dents, sans rien. Ce n’est qu’à Saada que nous avons appris que nous allions passer la nuit en ville. Sans aucun accès à Internet.
Il nous a fallu un certain temps pour comprendre pourquoi nous étions là à ce moment précis, tout faisant partie d’une opération de sécurité méticuleuse. Ce n’était pas une coïncidence : la veille, le 25 mars, marquait le 10e anniversaire de la première frappe sur le Yémen par la proverbiale « coalition » de volontaires – un assortiment de pays Aaabes à l’exception d’Oman –entraînée par l’Arabie saoudite, avec la Maison Blanche d’Obama-Biden « dirigeant par derrière ».
Plus tard dans l’après-midi, nous apprendrions que pas moins de 45.000 bâtiments au Yémen, en particulier dans le gouvernorat de Saada, ont été frappés au cours de ces dix dernières années, à quoi il faut ajouter les frappes directes du Pentagone sous Trump bis « la paix par la force », qui, comme l’a révélé la sordide saga Signal, a lancé une guerre contre Ansarallah et le Yémen « pour leur envoyer un message ».
Nous avons vu le « message », imprimé sur un hôpital pour cancéreux en cours de construction à Saada, dont le financement a nécessité d’énormes efforts, et qui a été rasé par les bombes du CENTCOM deux jours seulement avant notre visite. Nous avons recueilli des fragments de bombes américaines, certains portant le nom du fabricant et le numéro du contrat, qui seront analysés par des équipes yéménites. Une bombe non explosée gisait dans les entrailles de l’hôpital détruit.
Sana’a. L’étonnante vieille ville. – © Photo : Pepe Escobar
En lien direct avec cette guerre vieille de dix ans, nous avons également visité le site où un bus scolaire a été touché par une frappe aérienne saoudienne en 2018 : les 42 enfants sont morts, la preuve ayant été trouvée dans l’un de leurs téléphones portables au milieu des décombres. Ils sont tous enterrés dans un petit cimetière de martyrs.
La nuit prochaine, m’avait-on dit, il fallait m’attendre à « un petit coup sur la porte » vers 4 heures du matin. Certains d’entre nous s’attendaient plus ou moins à l’impossible : une rencontre en tête-à-tête avec le chef d’Ansarallah, Abdul Malik Badr al-Din al-Houthi, qui vit dans le gouvernorat de Saada. Mais cela aurait représenté un risque de sécurité inimaginable, car il est désormais la cible numéro un « pour décapitation » du CENTCOM dans toute l’Asie occidentale
Les États-Unis confirment les attaques contre le Yémen – 25 Mars, 06:30 GMT
Yémen : l’origine de tous les Arabes
Pour comprendre la complexité du Yémen, il faut commencer par expliquer le fonctionnement du système gouvernemental. C’est comme dans un triangle.
Au sommet du triangle se trouve le leader, Abdul Malik al-Houthi, le frère cadet de feu Hussein al-Houthi, premier leader d’Ansarallah, qui est un mouvement religieux/politique/et militaire à plusieurs couches composé principalement de chi’ites zaydites.
Juste en dessous de lui se trouve le président Mehdi Muhammad al Machat
Aux deux autres angles du triangle, nous avons, d’une part, les 9 membres du Haut Conseil Politique – qui doivent répondre devant le Parlement : nous en avons rencontré 4. De l’autre côté, nous avons :
Le Parlement – qui a d’ailleurs la préséance sur le Premier ministre. Et puis les institutions du gouvernement, avec une primauté pour la justice.
À Saada, un spécialiste des renseignements m’a dit sans ambiguïté que « le vrai pouvoir est ici », et non à Sana’a : référence directe au dirigeant Abdul Malik al-Houthi.
Après quelques jours d’immersion totale au Yémen, toute la puissance de ce pays – ainsi que la force et le caractère de son peuple – commencent à prendre tout leur sens. La sainte Kaaba a été recouverte par un « Tuba » (roi) yéménite. L’un de ses angles est appelé « l’angle yéménite » – un honneur historique pour tous les Yéménites.
Le Yémen est la pierre angulaire de toutes les migrations arabes, depuis les premières migrations sémitiques à travers la Saba morcelée par l’effondrement du grand barrage de Marib (la reine de Saba est d’ailleurs née à Sana’a), jusqu’à toutes les armées qui ont répandu l’islam dans le monde entier, de l’Afrique à la Mésopotamie, en passant par l’Inde et l’Asie du Sud-Est.
Le Yémen a été gouverné par les deux plus grandes reines du monde islamique : Bilkis de Saba et Arwa de l’État sulayhite. Le prophète Mahomet a édicté plus de 45 hadiths authentifiés, sur le Yémen et les Yéménites.
En un mot : Le Yémen est l’origine de tous les Arabes. Il n’est donc pas étonnant que de minables parvenus wahhabites, vautrés dans une culture en dessous de zéro et otages du mauvais goût bling bling, haïssent le Yémen avec acharnement, surtout depuis l’unification yéménite de 1990.
Les Yéménites ont été les premiers à écrire en caractères arabes yéménites – les caractères du Musnad, l’ancienne écriture de l’Arabie du Sud. Ils ont documenté leur propre histoire afin qu’elle ne soit pas déformée par la postérité, tout comme les Yéménites contemporains documentent l’histoire de leur pillage par l’oligarchie occidentale et ses méprisables substituts des régimes arabes.
La puissance intrinsèque du Yémen constitue une menace considérable pour le turbo-capitalisme configuré comme Pillage Inc. Il n’est pas étonnant que la guerre de dix ans toujours en cours ait mis en scène une kyrielle de voyous takfiri mobilisés, de mercenaires, de gouvernements intérimaires corrompus et d’une coalition honteuse soutenue par l’ONU, conçue pour bombarder et affamer les Yéménites jusqu’àce qu’ils se soumettent, comme le montre le remarquable ouvrage d’Isa Blumi, Destroying Yémen : What Chaos in Arabia Tells Us About The World [Détruire le Yémen : ce que le chaos en Arabie nous apprend sur le monde].
Trump bis représente la conclusion logique du processus ; selon les propres termes de « l’artisan de la paix », ces « barbares » seront « anéantis ». Comme si le seul moyen qui reste à l’oligarchie financière mondialisée pour piller les richesses du Yémen était de le détruire.
Sana’a. Dans l’envoûtante vieille ville.. – © Photo : Pepe Escobar
Lutter pour la Palestine « sur le plan éthique et sur le plan spirituel ».
Nous nous détendions dans la dewanya de notre hôtel à Sana’a, en buvant du thé et en attendant le discours télévisé quotidien du leader Abdul Malik al-Houthi, quand soudain il est entré dans la pièce, sans s’être annoncé. Nous sommes restés bouche bée : « il » n’était autre que Yahya Sari, le porte-parole des forces armées yéménites, dont le professeur Ma m’a dit qu’il est une superstar en Chine – en fait, dans toute la majorité mondiale.
C’était un risque de sécurité étonnant : rendre visite à un groupe d’étrangers dans un hôtel bien connu du centre de Sana’a. Comme s’il osait défier le CENTCOM en personne, et non virtuellement via les médias sociaux, comme il le fait tous les jours. Yahya Sari nous a serré la main, a prononcé un bref discours et a précisé son point de vue : « Au Yémen, nous avons décidé d’adopter cette position de soutien et de solidarité avec les Palestiniens en raison de nos responsabilités morales et religieuses. »
Lors d’une conversation privée avec Mohammed Ali al-Houthi, membre du Haut Conseil politique et ancien chef du Comité révolutionnaire, je lui ai demandé si le Yémen entretenait des relations diplomatiques avec la Russie et la Chine. La réponse, dans un arabe fleuri avec plusieurs métaphores – perdues dans la traduction – et une profusion de sourires, fut sans prix : oui.
Nous avons également eu le privilège de passer au moins deux heures avec le professeur Abdulaziz Saleh bin Habtoor, membre du Haut Conseil politique, ancien Premier ministre, superviseur général de la conférence « Vous n’êtes pas seuls » et intellectuel yéménite de la vieille école.
Le professeur bin Habtoor est également l’auteur d’un ouvrage incontournable, Undeterred : Yemen in the Face of Decisive Storm, [Serein – Le Yemen face à une tempête décisive] dont la traduction anglaise a été publiée en 2017 par le centre de langues de l’université de Sana’a.
Il nous a raconté comment notre petit groupe a « brisé le blocus imposé au Yémen depuis 10 ans ». Et comment la lutte pour la Palestine doit être menée « éthiquement et spirituellement » : « Les étrangers pensent que les Houthis sont plus nombreux que la Résistance elle-même. Il y a en effet plus de gens dans Ansarallah qu’Ansarallah lui-même ». Dans les souks de Saada et de Sana’a, on entend régulièrement dire que « tout le Yémen est houthi »
Le professeur bin Habtoor a résumé la puissance des Houthis en trois vecteurs : « direction/orientation » ; « mobilisation du peuple » ; et « résilience dérivée de l’histoire ». Il a comparé « les Saoudiens qui essaient de nous combattre depuis 1967 » à « la véritable libération du Yémen obtenue seulement en 2016 ».
la puissance militaire des Houthis a fait beaucoup de chemin depuis la « coopération technique » du temps de la guerre froide, des étudiants yéménites de haut niveau perfectionnant leurs compétences en URSS et en Chine, et « d’une bonne connexion militaire avec l’Égypte avant Sadate ».
Le professeur bin Habtoor a également fait remarquer que Beyrouth, Bagdad et Le Caire étaient autrefois de « grands centres culturels » ; il n’est pas étonnant qu’ils aient tous été attaqués par les vautours occidentaux et leurs supplétifs. Aujourd’hui, la « référence » dans le monde arabe s’est dégradée jusqu’à devenir le golfe Persique bling bling bon marché.
Cette intervention a complété une analyse pointue de l’ancien Premier ministre irakien Mahdi, qui a expliqué comment « le Yémen a été libéré culturellement et économiquement, il est autosuffisant et indépendant du système mondial », bien qu’il ait payé pour cela un prix énorme. L’ancien ministre bolivien des Affaires étrangères Fernando Huanacuni, très proche d’Evo Morales, a eu le mot de la fin : « Nous tournons en rond », parce que tous les modèles de développement sont liés au néocolonialisme. Nous avons « besoin d’un nouveau modèle – transcontinental » car « nous menons le même combat en Amérique latine et en Asie occidentale ».
« Il y aura des surprises »
Quels que soient les rêves de la poignée de larbins qui échangent des messages « il faut bombarder le Yémen » sur un chat Signal truffé de portes dérobées de la CIA, le Yémen n’a pas l’intention de se laisser briser. Pourtant, le Pentagone a envoyé au moins quatre bombardiers stratégiques furtifs B-2A à Diego Garcia, dans l’océan Indien. Avec les quatre B-52H déjà présents sur la base, les avions-citernes KC-135 et les avions de transport C-17 en guise de soutien, Le Pentagone est définitivement déterminé à faire pleuvoir, à long terme, « l’enfer du ciel sur le Yemen ».
Dans la nuit de dimanche à lundi, des bâtiments civils (mes italiques) de Sana’a n’ont pas été bombardés moins de 13 fois. Les renseignements américains sur le terrain au Yémen sont une plaisanterie.
Le clown de Fox News qui se fait passer pour le chef du Pentagone a ordonné à l’USS Harry Truman – désormais régulièrement pris pour cible par les forces armées yéménites – de rester en mer Rouge pendant encore un mois. Le groupe de frappe USS Carl Vinson, auparavant déployé en Asie-Pacifique, est parti pour l’Asie occidentale vendredi dernier
Bientôt donc, en principe, la marine américaine pourrait avoir deux groupes d’attaque de porte-avions – avec des centaines d’avions de combat – stationnés de part et d’autre du Bab el-Mandeb. Les forces armées yéménites ne bronchent pas.
Au contraire. Et pour commencer, ils ont averti toutes les compagnies aériennes que « l’aéroport Ben Gurion » de Tel-Aviv était devenu dangereux pour le trafic aérien et qu’il le resterait tant que le génocide à Gaza ne cesserait pas, déclarant de facto un blocus aérien d’Israël.
Ils ont ensuite intensifié leurs attaques par drones contre plusieurs navires de guerre rattachés à l’USS Harry Truman.
Bien que les bombardiers B-2 aient ciblé un complexe de missiles souterrain des forces armées yéménites avec des bunker busters dévastateurs, ils n’ont pas pu le détruire : seules les entrées se sont effondrées.
À Sanaa, il est normal que les membres du Haut Conseil politique ne puissent pas révéler des secrets militaires, en particulier aux étrangers. Mais vendredi dernier, j’ai appris d’un gouverneur de province de haut niveau qu’il y aurait des surprises.
Le leader Abdul Malik al-Houthi a d’ailleurs annoncé sur X « une surprise à venir concernant le développement des capacités militaires du Yémen, qui pourrait surprendre les États-Unis. Elle pourrait n’être révélée qu’après son utilisation, car les actes précéderont les paroles ».
Cela pourrait être lié à une source de haut rang au sein du haut commandement des forces armées yéménites, qui a déclaré que l’avion de commandement et de contrôle E-2 de l’USS Harry Truman avait été pris pour cible et que le porte-avions avait perdu son commandement. Jusqu’à présent, le Pentagone a gardé un silence tonitruant.
Bien entendu, personne ne s’attend à ce que l’équipe de Trump bis comprenne ce que le prophète Mahomet lui-même a déclaré sans ambiguïté au VIIe siècle : « La foi est yéménite, la loi est yéménite et la sagesse est yéménite ».
Ils ne comprendront pas non plus les deux premiers impératifs du Fight Club arabe. Règle numéro un : Ne pas se frotter au Yémen. Règle numéro deux : NE PAS se frotter au Yémen.
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Mars 2025
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