Enseigner masqué

 

Jean-Paul Brighelli – Bonnet d’Âne – 14.5.2020

 

 

 

 

 

L’Éducation nationale est contrôlée depuis si longtemps par les pédagos que malgré mes demandes réitérées, je n’ai jamais eu le loisir de former des enseignants. « Non, pas vous, Monsieur Brighelli, vous êtes… trop… » Mais si je l’avais fait, j’aurais commencé par expliquer que l’enseignement est prioritairement un art de la scène, et que l’on demande à un prof d’être avant tout un acteur. Un bon acteur. Et un acteur joue avec la voix, certes, mais aussi avec les mimiques, les gestes, tout le non-verbal si essentiel pour enrober et faire passer le message…

 

Imaginez-vous Hamlet ou Ruy Blas, Iphigénie ou Dorine, arriver masqués sur scène comme s’ils entraient dans un bloc opératoire ? Lorenzaccio à la rigueur, avec un masque vénitien, même si ça se passe à Florence. Mais la beauté du masque de carnaval tient justement à ce qu’il laisse à la bouche le libre exercice de ses sortilèges.

Il y a quelques années, en prononçant le vers fameux « Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent », l’actrice qui interprétait Phèdre au Théâtre de la Criée, à Marseille, choisit de se déshabiller totalement. Sidération puis fou rire nerveux du public : elle avait un très joli ticket de métro en guise de buisson pubien qui en aucun cas n’avait l’air antique, ni classique — ni quoi que ce soit en accord avec les vers suivants. Comme elle a gardé cette tenue minimaliste jusqu’au bout de la pièce, on n’a plus vu que ça — un gâchis…
J’imagine la même scène selon les codes nouveaux. « Que ces vains ornements… » — et l’actrice ôte tout, sauf le masque FFP2… Et le vers suivant devient : « Quelle im’ortune main, en formant ‘ous ces nœuds… » — étant entendu que le masque commence par gommer les occlusives, qu’il s’agisse des bilabiales, p et b, des dentales d et t, ou des vélaires k et g ?

Faire cours avec un bâillon sur le visage ? J’ai essayé, pour voir : ça étouffe la voix, j’ai l’air d’un autonomiste corse empêtré dans sa cagoule, d’un outlaw de western bafouillant dans un foulard trop serré : « La …ourse ou …a …ie… ». Eclat de rire général, et le bandit consterné repart penaud. Alors, en classe, que donnerait, sous l’une de ces protections faciales dont on veut nous affubler, « le Corbeau et le renard » ? « Maî’e or’eau sur un ar’re erché / …enait ans son ec un fromage… » Là aussi, fou rire garanti. Quelqu’un a-t-il envie de porter son ticket de métro en travers du visage ?

Enseigner est un art suprême de la communication — pire encore que le métier de comédien. Ce dernier se soucie d’être entendu, de faire effet sur le spectateur, mais sa fonction pédagogique, depuis qu’Euripide et Sophocle sont morts, s’est singulièrement minimisée. Emouvoir est déjà bien ; faire entrer dans le ciboulot est une autre paire de manches. Il y faut le corps tout entier, les modulations les plus exquises, l’habileté la plus consommée. Il y faut les ressources d’une expérience, parce que comme un vrai comédien, c’est en soi que l’on va chercher l’émotion qui se transmettra aux élèves. Essayez de faire pleurer des gosses en leur lisant « la Petite marchande d’allumettes » sous le masque… Les gonflements du textile, quand on prononce assez fort pour être entendu par une classe entière dans une salle de 63m2 et 315m3, rajoutent un aspect comique intéressant, entre expansion du tissu — expiration — et contraction soudaine — inspiration. Quant à la discipline… « …evin, ais-oi » — vous allez voir si Kevin la boucle après ça.

Et je passe sur la façon dont l’élastique coupe le visage, cisaille l’oreille, sans que vous puissiez modifier quoi que ce soit pendant deux heures au moins — la durée banale d’un cours en prépas… Quant à la mouillure progressive du tissu, gardons-la pour la bonne bouche.

Enseigner est un art de la scène, et un cours est aussi fatigant qu’une représentation. Alors imaginez, vous qui n’exercez pas ce métier, ce que c’est que se produire sur scène cinq ou six heures par jour… quel acteur le supporterait ? Même la troupe de Peter Brook, quand elle jouait le Mahabharata dans la carrière de Boulbon, au festival d’Avignon en 1985, avait droit à des pauses, des remplacements, des jours off. Un prof, c’est un Mahabharata par jour, quatre ou cinq fois par semaine. Qui le supporterait, sans un entraînement conséquent ? C’est un art tout physique et tout mental « en même temps ». Alors, avec un accessoire en travers de la bouche, qui gêne la prononciation, et empêche de jouer avec le visage, cet artefact essentiel du dialogue…

Est-il encore permis de critiquer un décret destiné à rassurer les parents de gosses qui statistiquement ne risquent rien, ou les profs hypocondriaques ? Le masque est une mutilation, une entrave non à la liberté d’expression — nous n’en sommes plus là — mais à l’expression tout entière. À moins que l’on ne nous invite dorénavant à mimer nos cours, ou à tout écrire au tableau. Spectacle ravissant que ces enseignants tournant sans cesse le dos à leurs élèves. Enseigner est un art de séduction, pas de reddition ni de fuite.

Jean-Paul Brighelli

P.S. Ajoutons pour être complet que l’obligation imposée par certains magasins (la FNAC par exemple) d’entrer chez eux masqué me décourage à tout jamais d’aller chez eux claquer mes sous.

 

Source : Bonnet d’Äne

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Mai 2020

 

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