Et le viol dans tout ça ?

 

 

« …the archaic ritual of dismembering a corpse, of harrowing the flesh of the delinquent even beyond death, »

Linh Dinh – Dying Thoughts, The Unz Review, 27.3.2021

(à propos de La leçon d’anatomie du Docteur Tulp, de Rembrandt)

 

 

 

 

 

 

La petite sicilienne qui ne savait plus ce que le mot « matriarcat » avait un jour voulu dire, ne manquait cependant pas d’amour propre ni d’une conscience pointilleuse du respect dû à son sexe. Elle n’avalait pas que, dans L’Iliade, une femme vale moins cher qu’un trépied de bronze et qu’on se passe les captives comme des ballots, dans d’« homériques » disputes de chiffonniers. Qu’Homère ait chanté tout cela pour que la postérité sache ce que valaient ses vainqueurs ne l’a pas frappée, parce qu’elle a vécu sans doute en un temps et en un lieu où ce genre d’expérience pouvait lui être épargnée.

Comme les amibes qui grouilleraient un jour sur un continent inconnu, elle a reproché à son ancêtre les tares de ceux dont il fut l’otage, sans penser qu’elle n’a pu connaître ces tares que parce qu’il les avait dénoncées sous couleur de les chanter.

Je ne prendrai ici pour exemple qu’un des épisodes les plus célèbres de L’Iliade : la mort de Penthésilée, dans un combat au cours duquel Achille affronte en combat singulier cette reine des Amazones et la tue.

 

 

 

Mort de Penthésilée

 

 

 

Tout le temps qu’il la combat, le « bouillant » fils de Thétis ne cesse de l’abreuver d’injures et d’insultes. Soyons clairs : il la hait et la traite comme du pus.

À la suite de quoi, il se jette sur son cadavre et « l’embrasse » avec passion, autrement dit la viole. Et, depuis trois mille ans, des générations de bélîtres éduqués s’extasient sur l’amour fou  du héros pour la femme que, malheureusement, il avait été forcé de vaincre. Sa faute à elle, n’est-ce pas ?

 

 

 

Achille tombant amoureux de Penthésilée

 

 

Aucun, aucun, pas un seul n’a vu la grosse brute obtuse qui, non contente d’avoir massacré ce qu’il détestait (dont il avait peur ?) n’a pu s’empêcher de profaner davantage encore, même dans la mort, en violant son cadavre. C’est à ce passage de L’Iliade autant qu’au tableau de Rembrandt que s’applique la réflexion de Linh Dinh.

Comment pouvons-nous voir, comprendre cela – même si c’est à retardement – sinon grâce à Homère ?

Si vous voulez dénoncer, à son nez et à sa barbe, le comportement odieux d’un homme qui a vaincu les vôtres et dont votre vie dépend, que pouvez-vous faire ? Eh bien, si vous avez beaucoup de courage, vous inventez Thersite. Vous prenez grand soin de le rendre ridicule et insupportable, tant par son aspect que par son comportement et vous lui faites dire ce que vous voulez que l’on sache. Non sans le faire trucider dans l’instant par la grosse brute, indignée de se voir ainsi mise à nu. Et vous vous en tirez vivant. Sans vous imaginer que trois mille ans d’imbécilité vont s’obstiner à ne pas vouloir voir ce que vous avez dit. Pire : vous attribueront, à vous, les tares de la grosse brute. 

L’Iliade n’est pas un roman de chevalerie, où un héros en armure peut en tuer un autre en combat singulier pour aussitôt découvrir sous le heaume une femme idéalement belle et en tomber – hélas, trop tard – éperdument amoureux. Au XIIe siècle avant nous, les gens se battaient tout nus.

 

 

 

 

Mort de Penthésilée – Anonyme contemporain

 

 

 

 

 

 

 

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Mars-Avril 2021

 

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