Henry Reeve, capitaine de brigade

 

Luciano Del Sette – il manifesto – 23.5.2020

Traduction : Marie-Ange Patrizio

 

 

 

 

Le personnage.

Anti-esclavagiste confédéré, révolutionnaire cubain. C’est son nom que porte la Brigade de médecins cubains venue au secours de l’Italie au moment le plus critique de l’urgence Covid-19.

George W. Bush, le président qui utilisait les jumelles à l’envers, n’arriva pas cette autre fois non plus, à voir plus loin que le bout de son nez républicain et férocement anti-communiste. Cette fois-là c’était le 30 août 2005. L’ouragan Katrina avait submergé les States emportant avec lui 1800 morts rien qu’à New Orleans, réduite à un amas de décombres et de boue.

 

De Fidel

C’est là que George « Dabeliou » reçut un appel téléphonique inattendu. Au téléphone, Fidel Castro prêt à lui offrir une Brigade de 1586 médecins choisis parmi les milliers qui, Cubains ou pas, apportaient leur aide dans le monde. La santé publique avait été dès le départ une des priorités du nouveau gouvernement, et en quelques années le service sanitaire à Cuba était devenu partout synonyme d’excellence. En 1960, le tremblement de terre de Valdivia, au Chili, le plus grand jamais constaté par son intensité, avait poussé Fidel à lancer un projet d’internationalisme médical sur une base strictement volontaire.

Aujourd’hui ce réseau peut compter sur 55.000 médecins, dits first responders, qui jusqu’à présent sont intervenus dans environ 70 pays. Depuis 1999, la formation des volontaires se fait à l’Elam, la Escuela Latinoamericana de Medicina de La Havane.

Mais revenons au 30 août 2005. Evidemment et de façon obtuse Bush refusa l’offre. Pour toute réponse, Castro décida que la Brigade allait constituer l’International Contingent Specialized in Situations of Disasters and Serious Epidemics, et qu’elle porterait le nom d’Henry Reeve. Baptême non dépourvu d’une pointe d’ironie vénéneuse.

 

 

 « L’art de la guerre : Katrina » dessin de Larmee (New Orleans)

 

 

En quinze années d’activité, la Henry Reeve a été présente, par exemple, en Guinée, Liberia et Sierra Leone pour la crise Ebola de 2014 ; à Haïti pour l’épidémie de choléra de 2010, où elle a isolé la bactérie apportée là dans les déchets d’une mission ONU. À l’hôpital de Tararà, Cuba, elle a soigné plus de 20.000 enfants et 4.000 adultes, victimes des radiations de Tchernobyl. En Italie nous avons appris à  la connaître avec la diffusion du Covid-19.

Au mois de mars, à Crema, sont arrivés 63 de ses opérateurs (ils repartiront le 25 mai) ; 38 autres travaillent depuis avril dans les locaux des ex-OGR, Officine Grandi Reparazioni (Services des Grandes Réparations) de Turin. Et si nos médias ont raconté le travail de la Brigade, aucun, sauf brève mention, ne s’est jamais demandé qui était Henry Reeve, tout au plus en le liquidant d’un générique « Héros de la révolution cubaine ». Héros, Henry sans aucun doute le fut. Mais d’une guerre, celle des Dix Ans, 1868/1878, contre les colonisateurs espagnols.

Qui était donc Henry Reeve et pour quelle raison se trouva-t-il dans les combats de quatre cent batailles, dans les rangs puis à la tête de l’armée rebelle, et subissant dix graves blessures ?

L’histoire requiert toujours un ordre de dates et d’événements. Partons donc du 4 avril 1850, jour et année de la naissance d’Henry à Brooklyn. Ses parents, presbytériens, veulent pour lui une solide formation scolaire et culturelle. L’assassinat d’Abraham Lincoln suscite chez le très jeune Reeve un sentiment anti-esclavagiste très fort qui le pousse à s’engager chez les Confédérés et à participer à la Guerre de Sécession. Au terme du conflit il trouve du travail dans une boutique de livres du quartier, où il entre en contact avec les émigrés cubains qui soutiennent les mouvements indépendantistes de l’île. Leurs idéaux libertaires le fascinent. À 19 ans seulement il s’enfuit de chez lui pour s’embarquer sur le navire Perrit du général Nord-américain Thomas Jordan, qui apporte à l’armée rebelle 300 hommes, des armes, munitions et vivres. Reeve s’engage sous le faux nom d’Henry Real. Il ne parle pas un mot d’espagnol, son dictionnaire sera une édition de Don Quichotte.

L’expédition accoste à la péninsule d’El Ramón le 11 mai 1869, et là, le jour même, Henry affronte le baptême du feu. Le 20, harcelées par les Espagnols, les troupes de Jordan sont obligées de se retirer à Las Calabazas, théâtre d’un affrontement dans lequel Reeve est fait prisonnier et condamné à être fusillé. Les quatre balles qu’il reçoit ne le tuent pas. Il arrive à s’échapper et à rejoindre le campement du général Luis Figueredo. Une fois guéri, il obtient de retourner avec Jordan, entre-temps nommé chef d’état-major, charge qu’il quittera en 1870, quand Henry entre dans l’escadron de cavalerie de la Brigade Norte de Camaguey et devient chef des éclaireurs.

 

El Inglesito

Commence alors pour lui une impressionnante série de batailles. À celle de Tana, qui lui vaudra la seconde blessure, suivent, en moins de deux ans, Hato, Potrero (autre blessure), La Entrada, El Mulato, La Redonda, San Ramón de Pacheco,  San  Tadeo, La Matilde, Sitio Potrero (quatrième blessure)…Touché à l’abdomen pendant les combats d’El Carmen il frôle la mort et sera contraint à une longue convalescence. La réputation d’El Inglesito, surnom que les mambisa, les rebelles, lui ont donné, croît avec le nombre des batailles. Le 27 juillet 1873, le général Màximo Gomez le nomme chef de la Première division de cavalerie. Le 28 septembre, dans une tentative de neutraliser un canon espagnol, un coup de fusil atteint Reeve à une jambe mais ne l’arrête pas. Les ennemis sont obligés de s’enfuir. Mais tout ce courage lui coûtera l’amputation de la jambe, qu’il remplacera par une prothèse.

Promu commandant de Brigade, il doit rester éloigné de la guerre pendant environ une année. Le 4 juillet 1874, à San Antonio de Camujiro, deux projectiles le touchent à la poitrine et à une main. La figure de l’Inglesito entrera dans la légende le 4 août 1876, à Yaguaramas. Les forces adverses écrasent celles des mambisa, Henry donne l’ordre de se retirer. Dans la manoeuvre de couverture, deux rafales à la poitrine et à l’aine le désarçonnent. Après avoir refusé le cheval de son aide de camp, il reste sur le champ de bataille, machete et revolver au poing. Sa dernière munition sera pour lui, El Inglesito se tire une balle dans la tête.

 

Internationalisme

Sept de ses vingt-six années, il les a dédiées à la liberté de Cuba, qui paiera un immense tribut de sang : 300.000 morts, militaires et civils. Henry Reeve n’a pas de tombe. À sa mémoire et en son honneur, Fidel a voulu faire construire un monument entre Yaguaramas et Horquitas, appelant l’endroit, non fortuitement, « El Cayo del Inglés » (La clé anglaise, http://www.radiorebelde.cu/de-cuba-y-de-los-cubanos/el-cayo-ingles-20100429/ ). Non loin de là, sur une grande fresque le long de la route, se trouvent le portrait d’Henry et l’inscription « Exemple de solidarité et d’internationalisme ».

Avec tout le respect dû à George W. Bush. Et maintenant à Donald J. Trump.

Édition de samedi 23 mai 2020 d’il manifesto

https://ilmanifesto.it/henry-reeve-capitano-di-brigata/

 

URL de cet article : http://blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr/index.php/henry-reeve-capitaine-de-brigade/

 

 

 

Mai 2020

 

 

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