Que signifie la décision de Poutine d’affecter autrement Glazyev ?

 

Aleksandr Khaldey – The Saker.is – 24.8.2019

 

 

Comme on vient de l’apprendre, le conseiller du Président sur les questions économiques, l’académicien Sergueï Glazyev, quitte son poste et assumera désormais la fonction de ministre pour l’Intégration et la Macroéconomie auprès de la Commission Économique Eurasienne. L’approbation de la candidature de Glazyev par tous les chefs d’État de l’UEEA est prévue pour le 1er octobre.

 

 

 

Un changement de cet ordre dans le format des relations de Vladimir Poutine avec Sergueï Glazyev ressemble, vu de l’extérieur, à une prise de distance du Président, dans le cadre de la crise économique, donc politique, en cours. Cependant, croire cela serait une erreur.

En dépit du fait que, si on en croit certains canaux de Telegram, des plaintes ont été récemment adressées à l’administration présidentielle au sujet de ce que faisait Glazyev, son transfert à un poste de responsabilité d’un cran inférieur à celui qu’il occupait en qualité de conseiller, ne signifie nullement un effondrement de sa carrière politique.

Le fait est que la nouvelle affectation de Glazyev, d’après un certain nombre de sources, résulte de pressions exercées par Mikhaïl Babich, et ce détail change complètement les choses. Dans ce cas, la nomination de Glazyev ressemble à une reconcentration des forces par-dessus la tête du système des libéraux russes, en vue d’une tâche à accomplir dans le champ d’action de l’Union Économique Eurasiatique.

 

 

 

 

À l’heure actuelle, pour Poutine, il est inutile d’avoir Glazyev à ses côtés, et même pour Glazyev, le statut formel de conseiller de Poutine a perdu de son opportunité politique, parce que le discours économique est tout entier accaparé par les libéraux. Poutine n’a nul besoin de Glazyev en ce moment pour servir de contrepoids symbolique aux libéraux.

La présence de Glazyev à ses côtés, à un certain stade historique, se justifiait comme signe d’ouverture envers les forces de centre-gauche pendant leur période de popularité et comme signe d’empressement à entrer en contact avec elles. À entrer en contact avec elles, mais pas à suivre leurs conseils. Poutine a toujours été fidèle à la politique de maîtrise et d’équilibre, et le fait que Glazyev soit écarté de son cercle le plus étroit fait penser que le Président est en train de reconstruire différemment cette politique.

Ceci se produit dans une situation où les autorités ont besoin de participer activement à la lutte qui oppose les deux courants libéraux de l’élite : radicaux contre modérés. Des recettes de gauche ne sont pas à l’ordre du jour dans un avenir proche, et par conséquent, toute l’attention est à présent focalisée sur les libéraux qui rassemblent leurs forces.

La politique qui consiste à diviser les forces engagées dans une lutte pour le pouvoir et d’empêcher qu’elles puissent constituer un barrage est nécessaire à la survie du centre politique. Le centre s’est déplacé vers la droite. Il n’y a plus de centre-gauche.

 

 

 

 

C’est arrivé par suite de la totale incapacité de la gauche à peser d’une façon ou d’une autre sur le résultat des politiques en cours dans des conditions de crise et de forte activation de la droite. La gauche s’est complètement « effacée » de la politique après le retour de la Crimée, et son ordre du jour patriotique a fait faillite. Elle est discréditée non seulement par son infertilité créatrice prolongée et sa perte d’influence sur la société, mais aussi par sa complète impuissance politique.

Pour le Président, garder Glazyev à ses côtés dans de telles conditions n’était pas seulement inutile, c’était nuisible. Il n’existe pas, à gauche, de force en direction de laquelle il aurait besoin d’émettre quelque message en gardant Glazyev près de lui.

Mais de telles forces existent sur le flanc droit, et elles ont pris de la force à la veille du transfert. Il est donc nécessaire de travailler avec elles dans certains secteurs où il soit possible d’accepter des compromis et de faire des concessions, et d’autres où il ne faille pas permettre son renforcement et sa consolidation. Les relations avec le FMI sont toujours décisives pour le système bancaire russe. Abandonner les critères du FMI quand aucune alternative n’y a encore été créée aurait pour conséquence d’isoler complètement – bien au-delà des sanctions – le système financier russe. Même la Chine considère que faire cela, y compris pour elle-même, en ce moment, serait de la folie.

Pour Vladimir Poutine, il n’y a jamais eu de possibilité de suivre les conseils de Glazyev. Aucune de ses recettes n’a été prise au sérieux et réalisée. Non parce qu’elles étaient économiquement discutables, mais parce qu’elles poussaient Poutine à la collision frontale avec les élites mondialistes russes, affrontement que Poutine n’aurait pas pu gagner et qui l’aurait mis en état d’isolement politique.

 

 

 

 

C’est précisément la sous-estimation de l’impossibilité politique qu’il y avait à mettre en œuvre ses recommandations qu’a consisté le principal handicap de Glazyev comme conseiller. En fait, il a toujours poussé Poutine à prendre des décisions impossibles, oubliant que la politique n’est pas un débat académique sur le vrai et le faux, mais l’art du possible. En politique, on ne choisit pas entre la vérité et le mensonge, on choisit le moindre des maux. Et là, les critères rationnels sont absolument différents.

Les propositions de Glazyev étaient du romantisme politique, sans évaluation de leur contenu économique. L’impossibilité de les réaliser en a fait des utopies. Après tout, le communisme aussi est très bon en théorie, l’ennui étant que la société ne réussit pas à exister sur ses principes. La présence des rapports, même les plus tronqués, entre marchandise et monnaie dans une société socialiste génère du capitalisme et tue les objectifs et les méthodes communistes. Et, bien sûr, la qualité du matériel humain a joué son rôle dans le passé et joue aussi son rôle maintenant – l’humanité n’est pas encore prête pour le socialisme.

Glazyev a proposé d’augmenter le déficit du budget, de fixer le taux de change du rouble, d’opter pour une puissante question monétaire, de stimuler la demande, d’abaisser les taux d’intérêt, et de mettre la Banque Centrale sous le contrôle du gouvernement, donnant à ce dernier la possibilité de reconstituer le budget par l’émission d’argent. Tout ça semble attrayant, mais Glazyev n’a pas réussi à convaincre le pouvoir suprême que ce ne serait pas suivi par l’effondrement des paramètres économiques de base, et, ce qu’il y a de plus important, par un affrontement critique avec les intérêts des groupes-clés de l’élite dont dépend l’existence du pays.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il n’est pas ici question des préjugés de Koudrine et de Greef qui seraient imposés aux autorités. Glazyev n’a en effet pas donné une justification exhaustive de sa correction économique. Poutine, pour dire les choses simplement, n’a pas encore vu où était la solution des problèmes, mais il a vu exactement qu’il en surgissait, en plus de ceux qui existent déjà, tout comme il a vu que Glazyev lui-même refuse complètement de les voir.

Dans son nouveau rôle, Glazyev va avoir une chance de mettre en œuvre ce qu’il n’a pas réussi à mettre en œuvre en Russie. Dans l’union étatique de la Russie et du Belarus où Mikhaïl Babich s’est engagé, en parallèle à l’intégration du Kazakhstan et du Kyrgyzstan, il ne lui faudra pas démolir la structure financière existante, comme c’eût été le cas en Russie, mais en construire une nouvelle de toutes pièces.

Cela rend la tâche nettement plus facile et crée la possibilité de changer, dans la foulée, le système russe, de manière à l’incorporer au système intégrationnel. C’est là un autre ordre du jour où la plateforme économique de Glazyev, associée aux ressources politiques de Babich n’apportera pas seulement la possibilité de mettre en œuvre le concept d’intégration sous les auspices de la Russie, mais créera en même temps une certaine plateforme pour consolider la contre-élite anti-libérale, dont la nécessité est depuis si longtemps l’objet des discussions des scientifiques de la politique.

Il est certainement impossible de vaincre, par les efforts des seuls Babich et Glazyev, la résistance de Lukachenko à l’intégration financière et économique incluant une monnaie commune de l’UEEA, moteur qui devrait transformer la CEI en un espace commun économique et politique bénéfique à toutes les élites nationales. Sans Poutine, ce projet serait sûr d’avorter. Seul Poutine a la capacité de rassembler et de relier toutes les ressources et toutes les institutions russes et de stimuler toutes les tendances à l’intégration parmi les partenaires de l’UEEA.

Et pendant que les libéraux sont occupés avec la Russie et la lutte pour le pouvoir, une niche, exempte de libéraux, a ainsi été formée en direction de l’UEEA, où les forces rejetées par les élites libérales russes ont commencé à se concentrer. Aussi longtemps que personne ne les prend au sérieux, considérant leur cause comme désespérée, ils ont une réelle possibilité de renforcer leur position. Ceci veut dire que dans le nouveau système de maîtrise/équilibrage de Poutine, le contrepoids aux libéraux russes est en train de se construire au niveau supra-national.

Opérant à des étages différents de l’espace politique, les libéraux et leurs opposants ont, jusqu’ici, évité l’accrochage. Si les conservateurs russes s’avèrent capables de construire un système néoconservateur fonctionnel dans l’espace UEEA, ce système absorbera ce que les libéraux ont construit en Russie. Ce système ne peut être affecté que par un autre système, à la création duquel Babich et Glazyev vont se consacrer désormais.

Si le gouvernement central, représenté par Vladimir Poutine, avec la participation du Conseil de Sécurité de la Fédération, des ministères et des agences intéressés étaient capables de soutenir cette politique, son succès pourrait être aussi phénoménal et soudain que le fut le printemps de Crimée. Ou l’opération stratégique offensive biélorusse « Bagration » organisée en 1944 par le maréchal Rokossovski. La concentration et le rassemblement de forces dans les directions où elles ne sont pas attendues est le principal élément de toute stratégie victorieuse.

Si ceci était fait systématiquement et correctement, le succès en découlerait aussi naturellement que l’aube sort de la nuit. Occuper une position formelle dans le système officiel n’y fait aucune différence. Le fait que Glazyev  sera ministre et Babich ministre-adjoint équivaut à la distribution des rôles dans l’organisation de la résidence d’une ambassade, où le résident peut être un chauffeur et son agent un deuxième assistant ambassadeur. Le plus important est que les postes se trouvent dans le système informel à l’intérieur duquel s’effectue la coordination générale.

Dans ce contexte, le fait que l’académicien Glazyev quitte son poste pour celui de ministre de l’Intégration et de la Macroéconomie dans l’UEEA ressemble à la nomination ou poste de Chef du Département Opérationnel du Personnel d’Accueil, à la demande du Chef du Personnel, avec approbation de la nomination par le Commandant en Chef Suprême. Le succès de l’opération dépend maintenant de la capacité du nouveau commandement à développer l’initiative dans sa direction opérationnelle

 

URL de cet article : http://blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr/index.php/que-signifie-la-decision-de-poutine-daffecter-autrement-glazyev/

Source : https://thesaker.is/what-does-putins-staffing-decision-vis-a-vis-glazyev-mean/

Source d’origine : https://regnum.ru/news/economy/2694061.html

 

Traduit du russe par Ollie Richardson et Angelina Siard pour The Saker.is

Traduit de l’anglais par c.l. pour Les Grosses Orchades

 

 

 

 

Septembre 2019

 

 

2 Responses

  • drweski

    Le problème en Russie est, entre autre, que cette évolution au sommet a lieu alors que, depuis l’adoption sous la pression du FMI de la loi sur les retraites, une partie importante de la base électorale de Poutine l’a déserté et que la gauche communisante (voir les résultats des municipales mais aussi le succès massif de la pétition pour le maintien de la loi soviétique sur les retraites) a, dans le peuple russe, le vent en poupe. Et que Poutine avait déjà perdu beaucoup parce qu’il n’avait pas épuré les libéraux du pouvoir après les dernières élections, ce à quoi ses électeurs s’attendaient. Bref, l’écart entre Poutine et le peuple augmente dangereusement, ce qui favorise le camp libéral et mondialiste dans les couloirs du Kremlin mais ce qui risque de produire des tensions sociales à l’extérieur à l’avenir. On ne tue jamais une révolution, tôt ou tard elle revient sur le devant de la scène. Cela on devrait le savoir au Kremlin …c’est en tous cas ce que Macron aurait pu « communiquer » à Poutine suite à son expérience de l’année en cours. Bref, on a un peu l’impression qu’on s’achemine en Russie vers une « fin de règne » rappelant celle d’Alexandre 1er …à une époque où les Russes n’avaient pas encore d’héritage révolutionnaire. On peut donc penser que la Russie va entrer dans une zone de turbulences entre nouvelle stagnation au sommet, et poussées de mécontentements populaires à la base. Espérons que les pêcheurs en eaux troubles d’outre-océan ne vont pas réussir à troubler les poissons les plus vivaces, les plus coriaces et les plus mécontents du régime installé en Russie depuis 1991/93 qui arrive à l’heure de son bilan social.

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  • Sémimi

    L’analyse de M. Dwerski semble couler de source : Poutine écarte un conseiller trop à gauche parce que ayant gardé un Medvedev protecteur des oligarques comme premier Ministre , il continue à faire une politique de droite particulièrement défavorable à l’économie , donc à sa popularité .

    Tout ça comme si la Russie était une économie fermée et que Poutine était libre de prendre la décision qu’il veut sur le plan intérieur. D’abord, une partie des oligarques est toujours là, puissants. Pourquoi Poutine ne les a pas mis au pas ? Tout simplement, il n’en a pas les moyens politiques : fuite instantanée des capitaux, effondrement catastrophique du rouble, ruine du pays, re-sanctions, hurlements et gémissements dans la presse occidentale. On a vu combien la bagarre était rude pour tenter de mettre Kodorkovski au pas… et ce n’est qu’à moitié réussi. La banque centrale russe est liée au FMI, c’est ce qui rend le rouble convertible et lui donne une force politique et économique. Au moment où l’objectif de la Russie et de la Chine demeure la guerre contre le dollar, affaiblir le rouble serait catastrophique et ruinerait probablement à court terme l’alliance économique privilégiée avec la Chine. Visiblement, l’objectif de Poutine demeure un rouble fort, c’est la raison pour laquelle la banque centrale russe a vendu tous ses bons du trésor US et utilise tous ses dollars pour acheter de l’or physique , dont il est possible de vérifier l’existence, ce qui n’est pas le cas pour les supposées réserves américaines.
    Aussi la Russie vient-elle de déclarer qu’elle n’a plus de dettes – c’est présenté ainsi, mais cela ne signifie pas qu’elle a vidé ses caisses. En réalité, elle n’a pas remboursé réellement les 15 à 18% de son endettement, mais comme il est révélé qu’elle dispose de plus de liquidités que le montant de sa dette, elle pourrait le faire : on dit qu’elle a donc une dette négative.

    C’est une réponse au texte sur Glaziev : cette politique est destinée à attirer les capitaux étrangers toujours dans le but de renforcer le rouble et puisque ses bons du trésor russes offrent un taux élevé par rapport aux taux occidentaux. Mais le revers de la médaille, pour l’instant, c’est que cette politique qui renforce la position internationale de la Russie, freine les emprunts pour les Russes. C’est un choix délibéré, mais qui n’est pas absurde. Les taux intérieurs ont d’ailleurs pas mal diminué par rapport aux 14 et même 17% au moment de la violente attaque contre le rouble il y a deux ans et se situent entre 6 et 7% . Je pense que Naboulina va maintenant progressivement baisser ces taux pour le marché intérieur de manière à essayer de relancer l’économie. Il ne faut jamais oublier que la Russie subit en permanence des sanctions économiques et monétaires de la part des Occidentaux et que sa monnaie est fragilisée par les oukazes tordus et sadiquement imaginatifs des USA chaque fois qu’elle tente de se financer sur le plan international.

    Je remarque si les taux bas étaient la condition de la prospérité, nous serions au zénit, puisque dans toute l’EU hyper endettée, les taux sont négatifs : on ne rémunère plus les placements, on pique du capital. Ceux qui critiquent la gestion russe devraient réfléchir à ça. En Occident cela donne une récession, l’endettement en plus, en Russie c’est une stagnation et pourtant, malgré les sanctions , la croissance de la Russie est légèrement supérieure à celle de la France.

    La forme de gouvernement russe et les pouvoirs de la présidence sont tels que Poutine a compris que le système monétaire russe ne peut pas être détruit de l’intérieur, sauf à fermer les frontières , à établir une dictature et à faire de la Russie un bunker, ce qui n’est jamais une situation propice à la prospérité . Le système de Glaziev appliqué tel quel serait ravageur. Poutine lui a donc donné la responsabilité d’appliquer ses thèses sur un ensemble plus vaste, la sorte de marché commun d’un petit groupe des Etats de l’ancienne URSS autour de la Russie. Cela ressemble à un mouvement englobant . Comme sur un champ de bataille, il imagine un mouvement stratégique enveloppant: le système ancien serait absorbé par un système plus vaste . A Glaziev de jouer et de faire ses preuves à ce niveau-là. Poutine offre à Glaziev un champ d’expérimentation dans lequel la Russie n’est pas seule. S’il réussit, s’il a raison, la Russie sera entraînée dans le mouvement général et agrégée sans douleur au nouveau système qui aura fait ses preuves sur le plan international .

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