Une fin romaine

 

 

 

 

 

Manuel de Diéguez

est mort

 

 

 

Ce 8 août 2019, à 7h58

Il venait de célébrer – le 11 mai dernier, son 97e anniversaire.

Ce grand athée s’est éteint chez lui, dans un endroit jadis occupé par des moines et placé sous le patronage de deux saintes.

Les parasites au pouvoir ne le connaissent pas, même de nom.

C’est un honneur mérité.

Aujourd’hui, ceux qui l’ont côtoyé si peu que ce soit n’éprouvent pas seulement du chagrin, mais aussi la fierté d’avoir connu un homme dont l’intégrité et le courage ont été, jusqu’au bout, sans faille.

Depuis le début de l’année, sa condition physique s’était considérablement détériorée, bien que ses facultés intellectuelles fussent demeurées intactes.

Le plus longtemps possible, avec sa femme, Aline, il s’est astreint à traduire chaque matin une page de latin pour maintenir la machine à neurones autant que possible en activité. Mais quand la vue l’a déserté et que la marche puis la station assise lui sont devenues impossibles, il n’a plus guère pu compter que sur l’indestructible Aline – ses yeux et ses oreilles – pour le tenir au courant des nouvelles et lui relire certaines de ses pages préférées.

La déesse à la faux lui a envoyé pour finir des bataillons de globules blancs et une infection mercenaire qui ont eu raison de sa résistance. Il a voulu mourir chez lui et a refusé que l’on s’acharnât pour le maintenir en vie à tout prix. Son épouse et ses médecins ont respecté sa volonté.

 

 

 

 

D’origine latino-américaine et suisse, Manuel de Diéguez était né le 11 mai 1922 à Saint-Gall et avait fait ses études à l’université de Lausanne.

Au cours de sa longue carrière, il a enseigné la philosophie, y compris, comme professeur invité, dans trois universités nord-américaines.

On lui doit un grand nombre d’ouvrages, dont le premier, publié en 1948, s’intitulait prophétiquement La barbarie commence seulement. On a ici, pour des raisons à nous, une tendresse particulière pour son Rabelais, mais il n’y en a pas d’indifférents.

Décrypter la vie onirique de l’humanité aura été sa préoccupation constante. Il nous lègue deux monuments inédits, une Méthode pour une anthropologie historique en 6 volumes intitulée Penser l’imaginaire et un Mémorial de la philosophie, en 4 tomes qui constituent une réécriture entière du destin de la raison occidentale du point de vue de la notion-clé d’intelligibilité. Qu’est-ce que comprendre aura été son obsession permanente.

 

 

 

 

 

Tout le monde ne le sait pas : en 2001, Manuel de Diéguez avait décidé d’abandonner l’édition classique devenue mainstream pour ne plus s’exprimer désormais que sur Internet et dans la gratuité la plus totale. Cette décision lui a permis de le faire en toute liberté, dès les premiers pas d’un média dont il avait immédiatement compris la puissance et les possibilités.

C’est ainsi que les aficionados et les simplement curieux ont pu le suivre non seulement sur son site mais sur de nombreux autres tels qu’AlterInfo, Palestine Solidarité, Réseau International, sur le Blog du Professeur Chahid Slimani, la Nouvelle République de Cherif Abdedaïm,  etc., dont, incidemment, le nôtre. De pieuses mains amies ont entrepris, en outre, de créer un dépôt d’archives en cours de réalisation, qui contiendra l’intégralité de ses oeuvres et des textes inédits, ainsi que des éléments importants de sa correspondance avec des amis et diverses personnalités.

 

 

Ceux qui le connaissaient mieux qu’en surface savent à quel point Manuel de Diéguez s’est interrogé sur les origines du besoin de croire chez ses semblables.

Il savent aussi combien lui-même et Aline se sont très tôt préoccupés du sort des Palestiniens et l’étendue des efforts qu’ils n’ont jamais cessé de déployer pour soutenir, par tous les moyens à leur portée, ce malheureux peuple cyniquement programmé pour la destruction. Ils n’ignorent pas que cela leur a valu, à l’occasion, menaces de mort et intimidations diverses.

Quiconque a suivi ses communications sur Internet ne peut ignorer non plus l’intolérable obsession que représentaient, pour Manuel de Diéguez, les 500 bases militaires US qui déshonorent l’Europe et la rentrée de sa patrie dans l’OTAN : sans relâche, avec angoisse, il n’a cessé d’explorer les multiples facettes de l’avenir intellectuel et politique d’une Europe au déclin de laquelle il souffrait d’assister face à la barbarie d’un empire américain arrogant et dominant. Il n’est donc pas anodin ni surprenant que son dernier texte – publié sur son site personnel, et repris sur ce blog, le 1er janvier 2019 – ait été un cri de colère devant l’inertie et l’impuissance des Européens : L’OTAN, dehors !

Avant que la morphine chargée d’atténuer ses dernières souffrances n’obscurcisse sa lucidité, il a encore voulu dicter quelques lignes pour prendre congé et remercier le médecin sorti de sa retraite pour l’assister. En quoi il a eu bien raison : il y a tant de pauvres gens qui n’ont pas cette chance.

Manuel de Diéguez est mort comme il a vécu : en philosophe.

Et les Palestiniens pourront continuer de compter sur Aline.

Les Grosses Orchades sont et resteront de tout cœur avec elle.

 

 

Mis en ligne le 8 août 2019

 

 

2 Responses

  • Le site Entre la Plume et l’Enclume aussi avait eu l’honneur de publier certains des textes de Manuel de Diéguez. Nous retenons entre autres la transmission de savoirs de l’Antiquité qu’il a su nous offrir, avec une élégance dure, comme drapé dans une toge aux plis tombant droit dans l’immortalité, avec patience et avec ténacité « ostinatto sostenuto », dirait le compositeur d’un puissant concerto à sa mémoire. Nous attendons avec joie la publication de ses inédits: il continuera de vivre et de nourrir la polémique. Toutes nos condoléances à Aline, grand penseur elle aussi, grand écho, grand soutien, grand exemple. « Mais », comme disait François Villon « priez Dieu que tous nous veuille absoudre ».

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  • Merci pour ce touchant hommage à cet homme, lui par bribes, chez vous et ailleurs…

    Puis-je me permettre de transmettre par votre voix cette pensée « amérindienne » pour atténuer la peine de la perte d’un être cher ainsi que mon soutien actif, si besoin est, pour relayer, au format PDF ce qu’Aline jurera important : « Chaque bonne pensée est une prière. C’est ce que nous croyons. C’est pourquoi nous n’avons pas d’églises. La vie est une église, l’Univers est notre temple. Être conscient de l’existence et du bien-être du “Petit Peuple”, le nom que nous donnons aux insectes, c’est une forme de prière. »

    « La loi naturelle est la loi de la vie, la loi des hommes est la loi de la mort. Ceci s’applique également à la cellule familiale. Une fois que la loi humaine est imposée sur la cellule familiale, les schémas normaux d’attention et de développement sont interrompus. Chaque famille dans son nucleus devient son propre domaine autocrate, où la liberté de la jeunesse n’existe que lorsque les jeunes quittent l’unité familiale et commencent eux-mêmes leur propre cellule familiale autocrate. Sous la loi naturelle, la structure familiale extensivement intriquée devient encore plus forte et encore plus interconnectée tandis que de nouvelles générations arrivent en son sein.

    Nous ne construisons pas d’églises pour aller y prier une fois par semaine. Nous prions dehors, dans le monde naturel et notre vie entière est une prière, parce qu’il y a une sacralité en toutes choses dans le monde naturel ici, sur notre Grand-Mère Terre. »

    Extrait de l’Introduction à la philosophie et la pensée amérindiennes par Russell Means, (1939 – 2012) à partir de son livre-testament : « If you’ve forgotten the names of the clouds, you’ve lost your way » / « Si vous avez oublié les noms des nuages alors vous avez perdu votre chemin »

    Dans une version PDF en lecture, téléchargement, diffusion et partage totalement gratuit ► https://jbl1960blog.files.wordpress.com/2019/04/introduction-a-la-pensee-et-la-philosophie-amerindiennes-par-russell-means-revu-et-corrige-par-jbl-en-avril-2019.pdf

    Jo Busta Lally / JBL1960

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