Ce que l’Occident peut apprendre : les Gilets Jaunes réclament une Révolution Culturelle

(8/8)

 

Ramin Mazaheri – The Saker’s Blog – 23.5.2019

 

[Toutes les notes sont de la traductrice.]

 

 

 

 

Il y a des années que je parle de « Révolution des déchets blancs »  [White Trash Revolution]1, et l’émergence des Gilets Jaunes prouve que j’avais mis le doigt sur le pouls des choses : les seuls à avoir porté publiquement des gilets jaunes dans les rues de Paris avant le 17 novembre 2018 étaient les éboueurs.

Alors, imaginez-moi, avec mon amour des révolutions de toutes les couleurs (La Révolution des va-nus-pieds de 1979 en Iran équivaut à peu près à cela)… et voilà que les Français prenaient pour uniforme le costume des collecteurs d’ordures – je n’aurais pas pu être plus heureux !!!

Mais cette idée n’est pas nouvelle : même dans notre monde moderne où la politique sévit 24h sur 24, sept jours sur sept, il faut des années à un véritable processus historique pour atteindre son point culminant. En 2016, à la suite de l’élection de Donald Trump aux USA, Slavoj Zizek a exprimé cavalièrement la même idée : « Désolé. Les déchets blancs sont notre seul espoir. Il nous faut les gagner. »2

Je ne pourrais pas être davantage d’accord. Mais nous devons aller plus loin que juste gagner les laissés pour compte : nous devons les laisser gagner.

C’est l’essence de la Révolution Culturelle chinoise.

J’ai écrit cette série de huit articles parce que les Gilets Jaunes nous montrent – dans l’urgence, courageusement, nécessairement, violemment – à quel point la Révolution Culturelle chinoise (RC) concerne les Occidentaux en 2019.

Si vous n’avez pas lu les sept articles précédents (et si vous ne connaissez que la propagande anti-RC), vous pouvez ne pas vous rendre compte à quel point la RC a prouvé que la société peut être bonne, productive, efficace et égalitaire – démocratiquement, économiquement, sur le plan éducatif et culturellement – quand les populations rurales sont soutenues au lieu d’être insultées.

Cette série n’a pas été conçue pour célébrer la Chine ou le socialisme : elle a été écrite pour montrer ce qui arrive quand le clivage urbain-rural est abordé avec sérieux par la politique moderne, comme il l’a été en Chine et d’une manière sans précédent pendant la RC. La société a beaucoup de pôles de conflit irréconciliables ; le seul auquel s’attaque cette série est l’opposition entre la ville et la campagne.

La RC a montré qu’il existe des solutions à ce clivage d’apparence insoluble, si nous acceptons d’admettre que les laissés pour compte sont notre seul espoir et non – comme les médias mainstream s’acharnent à nous le faire croire – la cause de nos malheurs.

Tout le monde n’est pas fermier, dans un village, mais l’exclusion des valeurs villageoises est, à l’évidence, la raison pour laquelle les ronds-points sont bloqués depuis cinq mois et demi (le gouvernement a commencé à interdire ces manifestations le 11 mai).

Plus que tout, je pense qu’étudier la RC et tenter de s’y mesurer pourrait mettre fin à la haine citadine occidentale, à sa peur et au dégoût des villes pour les agriculteurs qui s’émancipent. L’islamophobie  – toute définition inclut la peur de l’Islam en tant que force politique – est déjà assez virulente, mais la péquenaudphobie, ou peur des valeurs rurales en tant que force politique, est bien pire : elle atteint maintenant son point culminant des temps modernes. D’où ces articles.

 

 

Le monde a déjà vu deux Révolutions Culturelles. L’Occident est-il finalement prêt à en voir une ?

Cette série d’articles se sert de la RC pour illustrer le fait que la France et l’Occident ont cinquante ans de retard sur la Chine, parce qu’ils sont bouleversés par un mouvement des Gilets Jaunes qui réclament une Révolution Culturelle que la Chine a déjà eue. Cependant, parce que l’empire néolibéral connu sous le nom d’Union Européenne a été imposé de force antidémocratiquement à l’Europe au cours de cette période, les Français ont encore plus de travail à faire que la Chine de 1960, mais le premier pas qu’ils ont à faire doit être de se rendre compte que les Gilets Jaunes sont essentiellement en train de réclamer une Révolution Culturelle.

C’est DE CELA qu’il est question tous les samedis : les Gilets Jaunes veulent que les institutions mettent fin à leur épouvantable fonctionnement ; ils veulent que chaque politique importante soit soumise à examen ; ils veulent des changements constitutionnels, des changements dans les systèmes fiscaux, environnementaux, bancaires, éducatifs, du logement, de l’industrialisation, etc., et ils veulent des groupements nouveaux venus de la base pour les mettre en œuvre. Une Révolution Culturelle en somme.

 

 

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Comme l’Iran de 1980-83 (l’Iran a eu la seule autre Révolution Culturelle soutenue par un gouvernement, évidemment modelée sur celle de la Chine), comme la Chine de 1965-1974, la France a besoin de plusieurs années au cours desquelles tout soit mis à l’arrêt pour qu’il soit possible de s’engager dans des discussions de masse afin de mettre radicalement à jour la démocratie française et la culture française, dans le but de les mettre en accord avec des idéaux politiques plus modernes.

Bien sûr, les capitalistes ne peuvent tolérer un tel coup d’arrêt. Non seulement parce que cela conduirait à une diminution de leur pouvoir, et pas seulement parce que les idéaux politiques modernes doivent être socio-démocrates et non libéraux-démocrates, mais aussi à cause de quelque chose de culturel : « gardons notre calme et continuons comme avant » est l’éthos fondamental du conservatisme partout dans le monde.

Les deux Révolutions Culturelles ont dit : « Au diable tout ça ! Voyons voir un peu… Qu’est-ce que nous sommes devenus, et est-ce que nous devons vraiment continuer comme ça ? ». Les deux RC ont conduit à des guerres civiles miniatures, lorsque les forces réactionnaires ou fascistes, ou les forces maladivement extrémistes démocratiquement refusées à gauche (comme les Moujahidines-e Khalq – MKO par exemple) ont été expulsées.

Et, après le coup d’arrêt, comme le montrent les trajectoires chinoise et musulmane : un succès étonnant. Ils sont partis de zéro (révolution), puis se sont arrêtés (révolution culturelle), puis sont repartis encore une fois.

Une Révolution Culturelle – la Chine et l’Iran le prouvent – fait parfois quelque chose que la Révolution US et la Révolution Française n’ont pas fait : mettre au pouvoir les classes populaires précédemment opprimées, qui sont aussi la majorité. Les quatre révolutions ont éliminé des monarchies, mais seules les deux premières ont mis les opprimés au pouvoir.

(Je n’appelle pas les aristocraties française et américaine « opprimées » puisqu’elles avaient auparavant été de mèche avec les rois et partagé avec eux les gains mal-acquis – traitez-moi de radical si vous voulez.)

Les Gilets Jaunes sont cette classe opprimée qui mérite de diriger le pays et qui le ferait certainement beaucoup mieux que ses dirigeants actuels. Tout le monde sait cela en France, mais tout le monde se sent impuissant à faire arriver la chose. Les Gilets Jaunes sont aussi – et tout le monde en France le sait également – la classe majoritaire. Les conditions requises pour une Révolution Culturelle, pour une « Révolution des déchets », sont aussi visibles que les gilets jaunes que les éboueurs portent pour éviter la circulation.

Bien sûr, les Gilets Jaunes ne sont pas seulement le résultat d’un clivage urbain non affronté à temps, mais tous ceux qui les suivent et les observent savent que c’est une des principales causes du mouvement.

Ceux qui ont lu cette série savent ce que je veux dire : alors, qu’est-ce que devrait exiger « le district de Jimo français », dans sa Révolution Culturelle naissante ?

 

 

Une question véritablement politique à poser : n’y a-t-il d’avenir que pour les villes ?

Les pays modernisés feraient bien de se poser honnêtement la question : le but de l’humanité est-il de vider les régions agricoles de leurs habitants ?

Les zones rurales sont-elles moches et invivables à ce point ? À ce point déprimantes, ennuyeuses, arriérées et saturées de haine ?

La migration des campagnes vers les villes au siècle dernier a été universelle, mais avons-nous, oui ou non, besoin d’habitants dans les campagnes ? Est-ce que les robots, les drones et les ordinateurs vont permettre à tout le monde de vivre dans des zones urbaines supposées supérieures ? Est-ce que les valeurs qui fleurissent dans les zones rurales plus souvent que dans les zones urbaines ne vont plus être nécessaires à la culture humaine ? Ces valeurs ne sont-elles rien d’autre que des entraves au progrès humain ?

Parce que si la réponse est « Non ! Il y aura toujours des gens dans les zones rurales ; les entreprises agricoles ne seront jamais suffisamment efficaces pour se passer de main d’œuvre humaine réelle, et les gens des campagnes apprennent en réalité une ou deux choses sur l’existence humaine, que les gens des villes n’apprennent pas », nous n’avons pas d’autre choix que de nous atteler à la solution du problème que pose le clivage citadins contre paysans autant qu’aux autres divisions sociétales.

Ainsi donc, quand nous nous rendons compte qu’il nous faut clairement affirmer : « oui, nous avons besoin de zones rurales », cela implique nécessairement une énorme refonte de notre système de valeurs dans l’Occident capitaliste3 désormais si énormément dominé par les villes. Les aspects de cette domination – les futurs échanges financiers, les mass médias, la culture  exclusivement citadine, le dénigrement d’un éthos collectif inhérent aux communautés rurales, etc. – sont si évidents et si nombreux que je n’ai pas besoin de les énumérer. Les voies de l’histoire montrent que l’idéal du fermier-citoyen-soldat propre à l’ère de Thomas Jefferson a été totalement largué, probablement à cause des révolutions industrielle/électrique/digitale. Pourtant, la RC chinoise a montré combien il était nécessaire de rééquilibrer la balance en faveur de la vie aux champs.

Ce qu’il est le plus nécessaire de discuter aujourd’hui, c’est en quoi la politique spécifique de la RC chinoise pourrait être adaptée à l’Occident. La RC iranienne a été l’introduction de l’Islam dans le gouvernement, dont a résulté ce qu’il faut bien appeler le socialisme islamique iranien (sous forme de livre cet été, inch’Allah), mais je ne crois pas que l’Occident éprouve encore quelque intérêt pour les idées fondées sur le religieux – ils se sont laissé aveugler par l’idée que la religion est toujours régressive, jamais progressiste. (L’Occident préfère un zéro-théisme séculier, qui est en réalité la version la plus morne et la plus égoïste du monothéisme, parce que zéro n’est pas un nombre pluriel après tout.)4

Mais ce qui est exigé, ce sont des changements culturels. Ceux-ci précèdent et influencent les changements politiques.

Au niveau de la politique pratique, dont je vais parler plus loin, je serai un peu désinvolte et bref : le néo-libéralisme (donc le capitalisme du libre-marché) est incompatible avec la démocratie, et c’est, nous le savons tous, ce qui fait que cette version particulière du projet pan-Européen est antidémocratique en soi ; l’étatisme historique lourd et citadin de la France est l’héritage  antidémocratique de la « révolution » napoléonienne ; la « révolution » française de 1789 était bourgeoise et donc non démocratique… La France de 2019 devrait cesser de s’accrocher à ces héritages faussement progressistes5.  La RC de Chine – et toutes les formes de socialisme – prouvent que la démocratie locale, socialiste, est la seule garantie de succès et de stabilité. Mais revenons-en aux changements culturels…  

Par-dessus tout, une Révolution Culturelle Occidentale doit commencer par un mea culpa – savoir s’excuser est la seule façon de commencer dans toute situation de division familiale et de ressentiment, qui est actuellement celle de la France. Même Jésus, fils de Marie l’a dit (Mathieu, 5-23) : « Si donc tu présentes ton offrande à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère; puis, viens présenter ton offrande.… » Après la réconciliation viennent les offrandes proprement dites – les réparations – afin d’équilibrer les plateaux de la balance en faveur des zones rurales.

Mais les réparations et l’admission de l’arrogance/impérialisme sont verboten dans les sociétés capitalistes Ce que prouve la RC, c’est que le clivage urbain-rural ne peut être guéri que par la mentalité collectiviste, pas par une mentalité individualiste : l’individu citadin doit dire adieu à sa prétendue supériorité.

C’est là le tout premier message socio-culturel des Gilets Jaunes. La preuve en est évidente dans la haine exaspérée du président Emmanuel Macron à leur égard.

Son dédain et son arrogance sont sans précédent dans les temps modernes, je l’admets, mais ses méthodes et ses convictions antidémocratiques ne diffèrent pas de celles de son prédécesseur François Hollande. Peut-être ses méthodes et ses croyances antidémocratiques sont-elles à 10-15% pires que celles de Hollande. Malheureusement, beaucoup de Gilets Jaunes veulent seulement que Macron s’en aille parce qu’ils ont été si perturbés par son sens de la légitimité citadine qu’ils en ont perdu le sens de leur propre envergure : je m’en rends bien compte en les écoutant tous les samedis. Mais, tout comme Trump, Macron est le symptôme, pas la maladie.

Macron est devenu le symbole de ce que nous pouvons appeler « les forces anti RC en France », et le danger est que, si le symbole tombe –si Macron est démis ou se démet – cela risque d’entraîner la fin des exigences d’une véritable RC française. Il est certain que les maîtres marionnettistes de Macron préféreront qu’il démissionne avant qu’on en arrive aux débats en profondeur et aux bouleversements d’une RC6.

Donc, la première étape vers une réduction du clivage villes/campagne en Occident commence par une revalorisation des zones rurales. Aussi longtemps que les journalistes mainstream s’obstineront à parler de modernité urbaine contre arriération des campagnes, aucune nation ne pourra être unie, en bonne santé et prospère.

Cette réévaluation est un changement culturel. Qu’en est-il des mesures pratiques ?

 

 

La RC a envoyé les politiciens travailler aux champs. Pas étonnant que la classe politicienne occidentale déteste l’idée d’une RC

 

 

 

Et la Russie actuelle les envoie apprendre à construire des routes… [NdGO]

 

 

Diagnostiquer et traiter la maladie qui affecte l’Occident est ce sur quoi le socialisme, et surtout le maoïsme, se fonde, et qui a été amplement démontré dans le Grand Bond en Avant : la mentalité collective doit triompher de la mentalité individualiste. En fait, je parle de la RC comme d’un Grand Bond en Avant bis, parce que la RC a été un redémarrage indiscutable de projets collectivistes.

Mais les Occidentaux n’en veulent pas, na ! M…. au collectivisme !

Le sens du collectif, qui, dans les démocraties libérales occidentales se limite à préserver la solidarité des 1% entre eux, est en réalité plutôt religieux dans sa conception ; il se fonde sur l’idée de quelque chose de plus grand que juste l’individu et va bien plus loin que les préoccupations du quotidien.

Et ce n’est pas non plus un simple nationalisme, qui n’est qu’une version moderne élargie du tribalisme. En capitalisme néolibéral, la loyauté n’est due qu’à soi-même et à sa famille (et bien souvent pas même à sa famille au sens large mais à sa maisonnée, et souvent même pas à sa maisonnée non plus, ce qui fait qu’elle n’atteint même pas au tribalisme). Comment quelqu’un peut vivre sans considérer quelque chose de plus grand que soi me dépasse ; cela revient à vivre sans honneur, pour son seul ego.

(Afin de prouver l’énorme succès socio-économique de la RC, je me réfère beaucoup à The Unknown Cultural Revolution : Life and Change in a Chinese Village [« La Révolution Culturelle inconnue : Vie et changement dans un village chinois »] de Dongping Han qui a lui-même été un paysan chinois. Comme je l’ai dit, Han a interviewé des centaines de paysans du District de Jimo, qui a servi de base à son étude et il a travaillé en profondeur sur ses archives. Il a eu la générosité de préfacer mon propre livre sur la question  Ill Ruin Everything You Are: Ending Western Propaganda on Red China [« Je détruirai tout ce que vous êtes.Pour en finir avec la propagande occidentale sur la Chine rouge », dont cette série d’articles ne fait pas partie.)

À ce propos, Han évoque la motivation d’une femme qui a travaillé bénévolement sur le projet d’irrigation du Jimo pendant la RC :

« Elle a dit qu’elle-même et d’autres avaient été volontaires pour travailler à ce projet, parce que c’était la chose honorable à faire. »

Le principal problème, dans le capitalisme occidental, n’est pas que les gens manquent d’honneur – ce qui serait faux et insultant – mais qu’ils ne croient pas que le devoir de leurs gouvernements est de promouvoir l’altruisme et l’honneur, parce qu’à leurs yeux, la moralité est une affaire strictement personnelle. En Chine, à Cuba, en Iran et dans d’autres systèmes socialistes fondés sur la démocratie, peut-être que tout le monde ignore les campagnes de moralité des gouvernements, LOL, mais ces campagnes existent au moins, et elles ont sûrement un impact, donc un effet positif.

Une des leçons de la RC est que si le gouvernement ne promeut pas une « mentalité collective », il n’y pas non plus de « magie du libre marché » capable de susciter le même sentiment de nécessité, la même action et la même issue.

Mais promouvoir n’est pas gouverner. On gouverne en faisant ! Peut-être les Chinois avaient-ils une longueur d’avance pour bien comprendre ce concept, parce que le confucianisme met l’accent sur l’éducation par l’exemple

« Après l’échec du Grand Bond en Avant, beaucoup de fermiers, dans le Jimo, avaient ressenti si amèrement les effets de la pénurie qu’ils avaient déclaré ne plus jamais vouloir travailler pour la commune. Pourquoi, alors, les fermiers du Jimo ont-ils été volontaires pour travailler aussi dur pour la collectivité pendant la RC ? Qu’y a-t-il eu derrière ce changement d’attitude ? Certains ouvriers et fermiers ont témoigné de ce que la participation des cadres à la production pendant la Révolution Culturelle avait fait une grande différence. Ils ont dit que, quand ils avaient vu des cadres travailler dur, les villageois de la base se sont mis à travailler avec eux… De façon plus importante encore, les jeunes paysans qui s’étaient enhardis dans les conflits de la RC étaient prêts à défier les dirigeants du Parti, s’ils n’avaient pas travaillé avec la base. Les villageois n’allaient plus tolérer des cadres paresseux.Si les dirigeants ne travaillaient pas, les villageois refusaient de travailler, ce qui aurait eu pour résultat une baisse de la production et, donc, du standard de vie. Si les dirigeants ne travaillaient pas assez dur, les villageois éliraient quelqu’un pour prendre leur place lors de l’élection de fin d’année, quelqu’un disposé à travailler assez dur. » (C’est moi qui souligne)

C’est vrai, Macron n’arrête pas de dire qu’il travaille dur, mais il ne travaille pas dur avec les gens de la base : ça fait un monde de différence.

Il est impossible, pour un dirigeant sans empathie (ce qu’est à l’évidence Macron) qui n’a jamais presté une seule journée de dur labeur soumis à la pointeuse dans sa vie (comme c’est son cas) d’élaborer des politiques favorables au travailleur de base, alors qu’il n’a pas la plus faible idée de ce que doit endurer un travailleur de base.

J’ai inclus ce passage parce que c’est un phénomène fascinant, apparemment propre au socialisme chinois : c’est un couteau planté dans le cœur du technocratisme occidental ! Et je me demande comment on pourrait le reproduire. Est-ce que Mao ou Fidel ont passé du temps à travailler aux champs à 55 ans ? LOL. Un Iranien pratiquant le culte des plus vieux se suiciderait plutôt que de voir Khamenei, octogénaire, s’infliger des travaux forcés sous ses yeux (après tout, cet homme a déjà perdu un bras dans un attentat à la bombe du MKO, quelle autre preuve de bonne volonté devrait-il encore donner ?)

 

 

Avril 1965 – Fidel Castro participant à la récolte de canne à sucre

 

 

Mais si Macron passait ne fût-ce qu’une semaine à travailler dans une ferme ? Je parie que sa cote de popularité remonterait aussitôt d’au moins 10 points !

Macron a 41 ans. Est-il juste paresseux ? Est-il efféminé au point de détester le labeur qui fait transpirer ? Ou bien essaie-t-il de cultiver l’image de quelqu’un qui est « au-dessus » des autres ou « plus débrouillard » que tout le monde en France, et qui ne daigne par conséquent se consacrer qu’à un type « supérieur » de travail ? Il est clair que la dernière hypothèse est la bonne : Macron essaie de cultiver l’image de quelqu’un dont l’esprit et l’âme sont trop exceptionnels, trop finement accordés pour être gaspillés à des formes inférieures de travail.

((Mais il est quand même étonnant qu’un jeune dirigeant occidental ne se livre pas à ce genre d’opération de propagande. Si quelqu’un du gouvernement iranien lit ceci, je suis PRÊT à travailler dans une ferme à pistachiers pendant des mois, des années – ce serait même le paradis… pour moi qui écris ceci dans la ville la plus densément peuplée du monde occidental. (Mais il vous faudrait payer pour entreposer mes affaires, parce que je suis sûr que je perdrais mon appartement de Paris, non que j’en sois propriétaire, mais c’est déjà SI DUR de simplement trouver un appartement à louer ici : j’ai déménagé dix fois dans mes premiers trois ans et demi en France.)  Quoi qu’il en soit, je prédis qu’à l’avenir, avec les vidéos virales et l’omniprésence des écrans, il y aura bien un dirigeant qui se jettera sur l’amour qu’a tout pays pour le travail et qu’il sera dénoncé comme « populiste » par les capitalistes anti-peuples.))

Essentiellement, Han écrit :

« Ils ont participé au travail manuel plus consciencieusement que leurs prédécesseurs. Dans certaines localités, il était stipulé que les membres du comité révolutionnaire local devaient participer au travail manuel à peu près 200 jours par an et que les membres du comité révolutionnaire de la commune devraient prester plus de 200 jours par an de travail aux champs. »

Comment ces idées peuvent-elles être appliquées ailleurs ? Pourrions-nous imaginer le président Macron prestant huit heures de travail manuel par jour pendant dix jours, à fortiori 200 ? Et Theresa May employée dans un établissement pour personnes âgées ? Ces idées sont délicieuses mais ridicules, sans compter qu’ils estimeraient sûrement avoir « des choses plus importantes à faire ». Ne sont-ils pas au-dessus de ce genre de travail, qui risquerait de dégrader leurs incroyables capacités ?

Ces convictions implicites mais universelles sont un réel problème. Un problème qu’a résolu la RC, d’où cette série.

C’est là un message énorme et flamboyant que nous adresse la RC : le travail agricole (mais aussi le travail en usine, dans le secteur des services ou tout autre labeur de rang moyen) est indispensable pour créer de bons dirigeants. Il n’y a qu’une solution claire : se joindre aux masses travailleuses. Et pourtant, il faudra une RC pour que ce genre de chose se produise en Occident.

J’ai rapporté les données de Han, qui montrent l’explosion économique, industrielle et éducative qui s’est produite dans les zones rurales, via les changements culturels que la RC a provoqués chez leurs dirigeants politiques. En quoi le système chinois était-il plus chanceux (ou supérieur) pour expliquer qu’ils aient eu cette RC ?

Des pratiques de ce genre sont, en soi, anti-technocratiques : un politicien avec un doctorat obligé de faire un travail manuel pourra être un plus mauvais technocrate par suite du temps passé à faire autre chose, mais sera un meilleur dirigeant et un meilleur être humain.

Han raconte quelque part une histoire édifiante : un ancien et respecté combattant de l’Armée de Libération Populaire est revenu dans le Jimo après quatre ans passés à l’armée, pour y être élu par acclamations secrétaire de la Ligue de la Jeunesse Communiste d’un village. On lui a demandé de travailler au projet d’irrigation, ce qui signifiait pousser avec trois autres personnes des brouettes de boue de 500 kgs…

« Mais sa vie à l’armée ne l’avait pas préparé à un travail aussi dur. »

Le dirigeant ne put pas faire le travail et devint de ce fait le naozheng – l’incompétent – du groupe. Il ne fut pas réélu l’année suivante7

« Il était important que les dirigeants puissent utiliser de grands mots, mais en même temps, il était exigé d’eux qu’ils se montrent à la hauteur de ces mots. Sans quoi plus personne n’allait les écouter. La politique de la RPCC était alors : yu chenfen, dan bu wei chenfen (les étiquettes de classe sont importantes, mais elles ne sont pas le seul critère pour juger d’une personne). »

J’ai beaucoup de mal à croire qu’aucun des Gilets Jaunes qui manifestent ne serait d’accord avec cette politique et ces convictions de la RC ; mettre les politiciens au travail serait leur réclamation n°26 s’ils en avaient entendu parler.

Macron ne semble pas physiquement fort… mais la question n’est pas là. Ce qui importe, c’est qu’il ait fini par prononcer les mots « Gilets Jaunes » en public le 25 avril : il n’a évidemment aucun intérêt à travailler au coude à coude avec eux, quel que soit le boulot qu’on lui trouverait dont il ne soit pas le naozheng.

Pourquoi une politique aussi raisonnable – forcer les politiciens à faire UN PEU de vrai travail – provoque-t-elle le rejet de la démocratie libérale ? Parce que les obliger à faire quelque chose qu’ils n’ont pas personnellement envie de faire est une prétendue violation de leurs droits individuels.  L’ironie, bien sûr, est que l’âge d’or de la démocratie libérale (1740-1840) n’a pu exister que grâce aux salaires volés aux esclaves. Et quand les maîtres des esclaves ont été forcés de travailler à la campagne… quelle horreur que cette RC !

Moi, je ne vois pas du tout la chose ainsi., surtout si elles sont liées à des promesses d’avancement, ce qui serait un apprentissage parfait pour de futurs politiciens. La Chine sait cela, et elle est en train d’envoyer dix autres millions de cadres urbains aux champs – davantage donc de cadres bien préparés et de dirigeants respectés à espérer pour la Chine, grâce à la RC bis.

 

 

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Les leçons de la Révolution Culturelle pour les écoles

La culture s’apprend, elle n’est pas innée. Une révolution dans l’éducation est donc aussi essentielle qu’une révolution par le « travail » des politiciens. La RC a bien compris cela aussi.

Je m’en voudrais de ne pas inclure un bref passage sur l’éducation dans cette dernière partie. Les parties précédentes ont examiné ce que Han avait à révéler sur les changements dans la politique éducative, parce que donner un accès égal à l’éducation et rendre l’école vraiment égalitaire et non fondée sur l’élite ou sur la technocratie a été une des motivations primordiales sinon LA motivation primordiale de la RC. Je rappelle ici la thèse de Han et les faits qu’il a révélés, dont j’ai parlé dans la 1ère partie, parce que c’est tellement nécessaire :

« … cette étude soutient que les convulsions politiques de la RC ont démocratisé la culture politique dans les villages et aiguillonné la croissance de l’éducation rurale, conduisant ainsi à des développements économiques substantiels et rapides. »

Le changement éducatif est le maillon intermédiaire entre le changement de culture politique et le changement dans l’économie.

Pour commencer, il y a un déséquilibre entre les genres [lisez « sexes », ndt] dans les écoles modernes : en Iran et apparemment dans toutes les régions modernisées, les femmes surpassent les hommes, y compris dans les emplois sécuritaires et à l’université. Ce n’est pas quelque chose dont il y ait lieu de se réjouir mais au contraire un énorme problème.

Si c’étaient les hommes qui surpassaient les femmes, on dirait qu’il y a une sorte de préjugé ou, comme c’est le cas maintenant, que le système est tout simplement configuré pour que les jeunes hommes échouent plus souvent que les jeunes femmes, OK ? On n’entend jamais cette opinion en Occident, et leurs sociétés sont infiniment plus matriarcales qu’en Asie.

Mais la RC en Chine a fait ce que je pense que toutes les écoles devraient faire : ne pas seulement « être des écoles ».

C’est tout bonnement quelque chose comme un crime contre l’humanité que des garçons jeunes, drôles et pleins de fougue soient forcés de se caler derrière des pupitres pendant toute leur jeunesse8. La RC a fait ce que beaucoup de garçons trouvent amusant : faire des choses. Ils ont dû travailler dans des fermes, des usines, des laboratoires et même se livrer à des activités salariées. Tout ça enfonce  « l’école » aux yeux de gamins et d’adolescents.

Essentiellement, ce sont là des activités qui apprennent aux jeunes des réalités de la vie qui sont vitales pour leur bonheur, bien davantage que toujours plus d’instruction technocratique.

Un adolescent qui tond de l’herbe, qui ramasse des ordures, ou qui simplement casse des cailloux pendant 7 heures une fois la semaine, apprend beaucoup de choses. Au nombre desquelles : « Si tu n’étudies pas, tu feras ça toute ta vie ».  Il faut travailler dur pour que la société tienne debout, le travail manuel est dur et c’est pourquoi ceux qui le font doivent être respectés. Certains métiers usent les humains plus vite que d’autres, et ont donc besoin de filets de sauvegarde avec des règles différentes pour éviter que la misère se répande.

Mais dans un système capitaliste, qui est technocratique et non méritocratique, les étudiants du XXIe siècle sont incroyablement surcharges d’examens et de devoirs à domicile.

Ceci est avant tout le résultat de la compétition imposée de force par l’organisation  délibérée de la pénurie en matière d’éducation et d’emplois. La compétition forcée est ce sur quoi les sociétés néolibérales et la liberté du marché reposent. La RC s’en est rendu compte et j’ai fait de mon mieux pour transmettre la manière dont Han a détaillé l’énorme explosion dans la création d’écoles rurales.

Bien sûr, les suppôts de la démocratie libérale voudront que les écoles restent ennuyeuses et conservatrices, et imposeront leurs prétentions nihilistes, à savoir : « l’école n’est qu’un moyen de fabriquer des moutons ; en réalité des garderies d’enfants, pour que les deux parents puissent travailler pour survivre ». Parce que, bien sûr, le seul intérêt des « maîtres du monde » est de créer des drones dociles : robots humains pour le travail en usines et esclaves soumis pour l’industrie des services, comme cela se voit dans tous les pays capitalistes.

Mais, dans les pays socialistes où le pouvoir a été dévolu aux travailleurs et enlevé aux 1% de la classe technocratique, d’autres politiques d’éducation SONT possibles et SONT mises en œuvre. Parce que le Parti Communiste Chinois a explicitement voulu réduire l’influence des mandarins et réduire la très ancienne surestimation chinoise à leur égard, il est peu surprenant que les mandarins, à l’Ouest, n’aient aucun intérêt à enseigner la vérité sur la RC !

Une RC des Gilets Jaunes doit comprendre une réforme majeure de l’éducation :

« Une étude exclusivement livresque qui utiliserait principalement la méthode de l’apprentissage par cœur a été contestée. Au cours des réformes de l’éducation, le concept d’éducation a été très élargi pour inclure le travail productif et beaucoup d’autres activités connexes. L’éducation n’a plus été limitée à la lecture de livres dans une salle de classe : apprendre pouvait se faire dans des usines, des fermes, et dans beaucoup d’autres endroits. Les enseignants n’ont plus été considérés comme ayant le monopole du savoir. Les ouvriers, les fermiers et les soldats pouvaient eux aussi transmettre un savoir expérimental aux étudiants. En fait, même les étudiants pouvaient savoir quelque chose que les enseignants ne connaissaient pas. »

Le socialisme repose sur deux piliers : la redistribution de l’argent et la redistribution du pouvoir politique. Redistribuer le pouvoir politique dans le domaine de l’éducation peut avoir des conséquences énormément positives sur la manière dont les sociétés rurales voient l’étude et en bénéficient.

 

 

Les Gilets Jaunes veulent une Révolution Culturelle – réussira-t-elle ? Dans l’immédiat, je dirais  « non ».

Le BREXIT, l’élection de Trump et les Gilets Jaunestout ça est perçu comme des développements historiques et sociopolitiques horriblement négatifs par les fausses gauches et les soi-disant élites de l’Ouest. Les Gilets Jaunes ne sont rien qu’un autre « panier de déplorables », dont on sait bien qu’ils ont été rendus fous par… quoi au juste ? Le racisme, l’islamophobie, l’homophobie, l’antisémitisme…

D’abord, il faudrait demander, si on veut faire des parallèles : les « déplorables » chinois avaient-ils ces problèmes de préjugés et de politiques identitaires, quand leur RC a commencé en 1966 ? Et qu’en était-il des va-nus-pieds d’Iran ?

Non, ni les uns ni les autres, c’est indiscutable et la raison de cet état de fait montre bien pourquoi je sens que les Gilets Jaunes n’atteindront pas leurs buts révolutionnaires :

Les deux pays, Iran et la Chine, avaient déjà des gouvernements inspirés par le socialisme quand ils se sont embarqués dans leurs Révolutions Culturelles, alors que la France n’en a pas. Les efforts patronnés par l’État [français, ndt] pour mettre fin aux préjugés n’est qu’une des innombrables preuves qui montrent combien les deux États – Chine et Iran – étaient politiquement bien plus avancés, quand ils se sont embarqués dans leur RC, que ne le sont les Gilets Jaunes.

Je ne blâme pas les Gilets Jaunes : parce que l’Occident a totalement rejeté les avancées et l’ethos socialiste – contrairement à la Chine et à l’Iran – ils ont beaucoup de problèmes réactionnaires, dont la Chine et l’Iran n’ont pas eu à souffrir au moment de leurs RC.

Il y a une énorme quantité de régression politique chez les Gilets Jaunes et leurs dirigeants [dirigeants ?! ndt], lesquels ont des objectifs qui ne sont guère que de timides améliorations progressives et pas véritablement un Nouvel Ordre Français. Ceci est illustré par mon dernier article Un flic français sur pourquoi les flics français ne rejoindront jamais les Gilets Jaunes – beaucoup des Gilets ne font pas que souhaiter mais s’attendent à ce que les flics les rejoignent… même si cela ne peut ni ne doit se produire parce qu’ils sont les chiens de garde de l’ordre réactionnaire ! Qui a jamais entendu parler d’une révolution où les forces de l’ordre sont restées intactes ? La France est-elle toujours engluée dans la mentalité hippie des sixties utopiques ? Peut-être l’est-elle. Cela conduit à la régression, à l’individualisme et au nihilisme.

Cette arriération politico-culturelle et ce conservatisme de beaucoup de Gilets Jaunes ne peut pas être réparée par une série de huit articles ni par des manifestations qui n’ont mobilisé que 2% (1,3 millions le jour de mobilisation la plus forte des Gilets Jaunes, le 17 novembre 2018 : chiffre d’un syndicat de police, pas du ministère de l’Intérieur).

Donc, quand j’ai écrit « tout le monde sait » que les Gilets Jaunes sont la majorité, c’était vrai ; le problème, c’est qu’ils ne se conduisent pas comme telle !

Il est stupéfiant de voir avec quelle efficacité la classe politique est capable de supprimer les sondages sur les Gilets Jaunes. Cette suppression a coïncidé avec le 23 mars, jour où le président Macron a déployé l’armée, des mesures de répression encore plus brutales et interdit les manifestations. Le dernier sondage que j’ai pu trouver, datant d’il y a un mois – alors qu’il s’agit de la question la plus importante pour la société française – leur donne encore une cote de popularité de 50%, et cela, après des mois de propagande anti-Gilets Jaunes effrénée.

Mais être un Gilet Jaune ou simplement soutenir les Gilets Jaunes sont deux choses entièrement différentes. Après tout, il est encore plus facile d’apaiser ces derniers que de soudoyer un Gilet Jaune de droite. Les Gilets Jaunes sont la majorité culturelle mais pas la majorité politique.

On peut dire par conséquent que ce que sont les Gilets Jaunes, c’est : le parti d’avant-garde de la nation.

Cependant, de « nation » il n’y en a plus. Il n’y a plus de souveraineté économique ni politique en Europe, c’est une réalité concrète, structurelle et pas de l’hyperbole.

La génération de jeunes adultes en France, et un Macron de 41 ans en est l’exemple parfait, est pleine de gens qui ont grandi et ont été culturellement dressés à soutenir, aveuglément et hystériquement, non pas les idéaux du socialisme démocratique mais l’exemple néolibéral connu sous le nom d’Union Européenne, et plus encore l’empire bancaire encore plus antidémocratique appelé Eurozone.

Il n’y a par conséquent aucune « France » sur les épaules de laquelle jucher (comme il se devrait) les Gilets Jaunes, pour ainsi les porter au pouvoir partout dans l’Hexagone. C’est pourquoi les Gilets Jaunes doivent devenir un mouvement pan-européen, s’ils veulent atteindre leurs buts. Nous parlons ici d’un ordre de grandeur.

La réalité, c’est que le mouvement des Gilets Jaunes reflète la même schizophrénie que la plupart des sociétés et des gouvernements occidentaux : ceci est succinctement synthétisé par une expression et une politique chères à l’Occident : « intervention humanitaire », quoi que cela veuille dire (comme si les nations étaient des chiens qu’on puisse euthanasier humainement).

Les Gilets sont certainement plus clairs que la plupart des gens – c’est pourquoi ils sont le parti d’avant-garde, c’est-à-dire les leaders nationaux les plus éclairés – mais ils souffrent aussi de la terrible dissonance cognitive et du brouillard intellectuel causés par l’intersection du néo-impérialisme européen, des idéaux des Lumières à focalisation bourgeoise, des concepts anti-démocratiques et des structures politiques de l’empire libéral-démocrate qu’est l’Union Européenne.

Les Gilets Jaunes, particulièrement à l’extrême-droite du spectre, sont si souvent aveuglés par l’idée de leur « glorieuse » histoire (bourgeoise) de la Révolution Française, dont ils n’ont pas mis à jour les idées politiques depuis plus de 200 ans, qu’ils ne veulent pas admettre que leur révolution n’était pas suffisante, qu’ils ont probablement besoin d’une vraie révolution avant une deuxième révolution ; que les RC de Chine et d’Iran devraient être leurs modèles.

Et pourtant, ils admettent ceci…

Contentez-vous de jeter un coup d’œil au n°7, dans la liste de leurs 25 revendications primordiales : « Réécrire une Constitution par le peuple et pour les intérêts du peuple souverain ». C’est cette dernière partie qui exigerait une révolution dans la culture française/occidentale, parce qu’elle est à l’évidence enracinée dans les idéaux socialistes démocratiques ; le peuple n’a pas été souverain dans les Révolutions US et Française (les seules nations occidentales à avoir eu des révolutions9), puisque les non-blancs, les femmes et les pauvres masses sans terres en ont été exclus, bien sûr, de la façon la plus criante10.

Ce « ils font mais ils ne font pas », c’est exactement pourquoi la société française est à la fois « révolutionnaire » dans son auto-conception mais incroyablement réactionnaire dans la pratique

Il faudrait une Révolution Culturelle pour démêler ces questions, et c’est ce que les Gilets Jaunes demandent en réalité. Car ce sont ceux de gauche qui sont le plus décidés à se débarrasser de la vieille cosse vide de 1789, pas ceux de droite.

De quelque manière qu’on y regarde, deux choses sont claires : la route des Gilets Jaunes est encore très longue et la victoire ressemblera à une Révolution Culturelle;

 

 

Conclusion de la série

Cette série d’articles démontre absolument que le succès économique post-1980 de la Chine n’a pas commencé avec Deng Xiao Ping mais qu’il a été échafaudé sur la création étonnamment réussie, par la RC, d’un capital humain, éducatif et économique dans les régions agricoles chinoises.

En se concentrant sur les valeurs des régions rurales et en les promouvant, la Chine a grimpé en flèche et nous dépasse tous aujourd’hui : c’est la leçon cachée de la RC et du génie du maoïsme.

Le livre de Han, cette série d’articles et les leçons de la RC devraient être d’un intérêt extraordinaire pour les pays en voie de développement, la RC est un modèle à suivre pour élever les sociétés essentiellement non-industrielles dans la stratosphère socio-économique. Le modèle n’est pas fourni par le FMI, qui a certainement eu des décennies de chances d’en fournir un.

L’idée que le succès de la Chine soit dû au fait que la Chine est un « sweatshop » de l’Occident, est, on s’en souvient rarement, tout juste un moyen, pour l’Occident de pouvoir se créditer des succès de la Chine. Mais, non, le succès de la Chine est dû aux innovations et aux adaptations par la Chine d’idées qui étaient déjà présentes dans le monde.

Un défaut-clé, dans les allégations capitalistes occidentales, selon lesquelles la RC ne fut qu’un moyen, pour Mao, de garder le contrôle : si c’était vrai, que pourrait-il avoir gagné à critiquer Confucius ? Il contrôlait déjà le PCC ; il n’y avait pas de « parti pro-Confucius » en train de prendre le pouvoir au PCC. Le confucianisme est intrinsèquement un idéal conservateur. Pourquoi secouer cette barque et se créer des problèmes ? Soulevez ce point devant des anti-RC et vous verrez qu’ils seront complètement dans les choux

Mais critiquer le confucianisme – qui est une philosophie si productive et si admirable – fut, pour Mao, une manière de faire tomber la classe dominante et de la remplacer par les classes opprimées.

En dépit de quoi la culture chinoise reste incroyablement confucéenne, n’importe quel Chinois nous le dira. Je prédis qu’un jour la phrase omniprésente « le socialisme avec des caractéristiques chinoises » sera remplacée par une généralisation nationale de type « socialisme confucéen » et cette phrase ne décrira pas seulement la Chine mais inclura le Vietnam, la Corée et, espérons-le, d’autres encore. C’est exactement la même chose que le « socialisme islamique iranien ». Ces vérités sont évidentes en soi, si elles ne sont pas encore complètement écloses.

Discutant les campagnes d’anti-confucianisme, Han écrit :

« Mais elles avaient une signification particulière pour les gens du commun. Le thème principal de la campagne était qu’il fallait critiquer la mentalité élitiste dans la culture chinoise. Elle promouvait l’idée de Mao selon laquelle les masses sont la force motrice de l’histoire dans la culture chinoise et qu’il peut arriver aux élites d’être bêtes et aux gens qui travaillent d’être intelligents. Ce n’était pas chez lui des mots creux. Les villageois trimaient d’un  bout de l’année à l’autre pour fournir à l’élite le grain, la viande et les légumes. Pourtant, on les poussait à se sentir bêtes face à l’élite. Ils ne savaient pas comment lui parler et acceptaient de se laisser imposer par l’élite les stigmates de la bêtise. »

Cette idée que les laissés-pour-compte agricoles sont stupides et que les habitants des villes ont raison de se voir en « élite » est une véritable plaie qu’il faut soigner en Occident, sans quoi la société occidentale ne pourra jamais se réaliser pleinement. Le clivage villes/campagne est le problème le plus urgent à régler par le monde occidental aujourd’hui. Mais la RC montre qu’il peut l’être.

Malheureusement, parce qu’elles adhèrent à l’impérialisme capitaliste, de nombreuses nations, en Occident, n’essaient même pas d‘être unies : leurs peuples subsistent à coups de mépris pour « l’autre » et en s’obstinant à tenter de faire partie des 1%, comme l’impérialisme capitaliste leur intime sans fin l’ordre de le faire.

 

__________________  

/1 On peut traduire cette expression typiquement américaine par « Laissés-pour-compte blancs », qui ne serait quand même pas exacte dans le monde français, voire européen, puisque les Gilets Jaunes ne sont pas spécialement de race blanche.

/2 Euh, oui… Slavoj Zizek a dit « Classe ouvrière blanche »…

/3. À l’heure actuelle, le seul et unique pays au monde qui ne soit pas entièrement capitaliste est Cuba.

/4 Cela se discute et devrait une bonne fois pour toutes se discuter, mais pas ici.

/5 Et M. Mazaheri devrait se faire expliquer la Révolution de 1793, par des historiens mieux informés et moins manichéens…

/6 Ils viennent – en « légiférant » – de faire en sorte qu’il n’y ait pas de débat possible du tout.

/7 Les autres eussent-ils été « compétents » à l’armée ?

/Et pas les filles ?

/9 Faux. La Révolution, au Pays de Liège, a précédé d’un an celle de France et s’est terminée, comme c’était fatal, avec la colonisation de la Principauté par la France post-thermidorienne.

/10 Faux encore : c’est faire bon marché de la Révolution à Saint-Domingue, où toute une population est passée quasi sans transition de l’état d’esclave à celle de peuple souverain, chose qui n’eût pas été possible sans l’abolition de l’esclavage auparavant décrétée par la Convention.

 

 

 

 

 

Ceci est le 8e et dernier des articles consacrés à l’examen du livre de DONGPIN Han The Unknown Cultural Revolution: Life and Change in a Chinese Village (« La Révolution Culturelle en Chine. Vie et changement dans un village chinois ») pour tenter de redéfinir une décennie qui a prouvé qu’elle n’a pas seulement été la base du succès actuel de la Chine, mais qu’elle est aussi porteuse d’espoir pour les pays en voie de développement du monde entier.

 

 

Voici la liste de mes articles. J’espère que vous les trouverez utiles à votre combat de gauche !

 

Partie 1 – Une révolution plus que nécessaire. Sur la Révolution Culturelle de Chine.

Partie 2 – Histoire d’un martyre subi POUR et non PAR la Révolution Culturelle

Partie 3 – Pourquoi a-t-il fallu une Révolution Culturelle dans une Chine déjà rouge ?

Partie 4 – Comment le Petit Livre Rouge a créé un culte du socialisme et non un « culte de Mao ».

Partie 5 – Les Gardes Rouges ne sont pas tous rouges. Qui a combattu qui dans la Révolution Culturelle chinoise ?

Partie 6 – Comment les gains socio-économiques de la Révolution Culturelle de Chine sont à l’origine du boom des années 1980.

Partie 7 – Mettre fin à une Révolution Culturelle peut être contre-révolutionnaire.

Partie 8 – Ce que l’Occident peut apprendre : les Gilets Jaunes réclament une Révolution Culturelle.

 

Source : https://thesaker.is/what-the-west-can-learn-yellow-vests-are-demanding-a-cultural-revolution-8-8/ (avec les commentaires)

 

Traduction : c.l. pour Les Grosses Orchades

qui trouvent que Ramin Mazaheri leur a donné grande envie de lire Dongping Han.

 

 

 

 

Juillet 2019

 

 

One Responses

  • jean chérasse

    J’ajouterai à cet excellent article ce rappel historique qui montre bien la résilience du bon sens populaire de ce Quart-Etat devenant peu à peu lui-même un nouveau Tiers-Etat, quant à son combat contre l’injustice et la tyrannie des classes dominantes : on retrouve chez les Gilets Jaunes, la plupart des éléments qui ont nourri les débats des Clubs rouges en mars-avril-mai 1871 sous la Commune de Paris. Tant et si bien que ces Gilets Jaunes sont aussi Rouges et Noirs : le temps des cerises serait-il une nouvelle problématique révolutionnaire ?

    cf « Les 72 Immortelles » (éditions du Croquant)

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