La guerre vient seulement de commencer

 

 

L’hiver de Yuri

 

 

Scott Ritter “Big Serge Thoughts” – Substack – 29.9.2022

 

Traduction : c.l. pour L.G.O.

 

 

 

« Vous devez savoir que, dans l’ensemble, nous n’avons encore rien entamé sérieusement »

 

 

 

 

Depuis plusieurs jours, je tente de rassembler mes réflexions sur la guerre russo-ukrainienne et de les condenser dans un autre article d’analyse, mais mes efforts ont été constamment frustrés par le refus obstiné de la guerre de rester immobile. Après une période de lenteur et d’usure qui a duré une grande partie de l’été, les événements ont commencé à s’accélérer, rappelant une célèbre boutade de Vladimir Lénine : « Il y a des décennies où il ne se passe rien, et il y a des semaines où il se passe des décennies ».

Cette semaine a été une de ces semaines-là. Elle a commencé avec le début des référendums dans quatre anciens oblasts ukrainiens pour déterminer s’ils voulaient ou non rejoindre la Fédération de Russie, accompagné de l’annonce par Poutine que des réservistes seraient appelés pour augmenter le déploiement des forces en Ukraine. Une autre source d’émotions a surgi des fonds marins de la Baltique avec la destruction mystérieuse des pipelines Nordstream. Les rumeurs nucléaires circulent, et pendant ce temps, la guerre sur le terrain continue.

Dans l’ensemble, il est clair que nous sommes actuellement dans la période de transition vers une nouvelle phase de la guerre, avec un déploiement plus important des forces russes, des règles d’engagement élargies, et une plus grande intensité qui se profile. La saison 2 de l’opération militaire spéciale approche, et avec elle l’hiver de Yuri :

 

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Essayons de traiter tous les développements de ces dernières semaines et d’appréhender la trajectoire de l’Ukraine.

 

 

Annexion

L’événement clé au cœur de la récente escalade a été l’annonce de référendums dans quatre régions (Donetsk, Lugansk, Zaporizhia et Kherson) pour déterminer la question de leur entrée dans la Fédération de Russie. L’implication était, bien sûr, que si les référendums réussissaient (une question qui n’a jamais été mise en doute), ces régions seraient annexées à la Russie. Bien que certaines rumeurs aient circulé selon lesquelles la Russie retarderait l’annexion, cela n’a jamais été vraiment plausible. Permettre à ces régions de voter en faveur de l’adhésion à la Russie pour ensuite les laisser sur le carreau aurait entraîné une impopularité monumentale et soulevé de sérieux doutes quant à l’engagement de la Russie envers son peuple en Ukraine.

L’annexion formelle est une certitude, si ce n’est pas le 30 septembre comme le veut la rumeur, alors ce sera dans la semaine suivante.

Tout cela était plutôt prévisible, et complète la première couche d’annexions que j’ai mentionnée dans une analyse précédente. Le raisonnement n’est pas particulièrement complexe : le nettoyage du Donbass et la sécurisation de la Crimée étaient les objectifs russes minimaux absolus pour la guerre, et la sécurisation de la Crimée nécessite à la fois un pont terrestre avec des connexions routières et ferroviaires (oblast de Zaporizhia) et le contrôle des sources d’eau de la Crimée (Kherson). Ces objectifs minimaux ont maintenant été officiellement désignés, même si, bien entendu, l’Ukraine maintient une certaine activité militaire sur ces territoires et devra en être délogée.

 

 

 

La carte des annexions de Big Serge : Phase 1 terminée

 

 

Je pense toutefois que les gens ont perdu de vue la signification des référenda et de l’annexion qui en découle. Les points de discussion occidentaux se sont concentrés sur l’illégitimité des votes et l’illégalité de toute annexion, mais ce n’est vraiment pas très intéressant ni important. La légitimité de l’annexion découle du fait que l’administration russe puisse ou non réussir dans ces régions. La légitimité en tant que telle n’est tout simplement qu’une question d’efficacité du pouvoir de l’État :l’État peut-il protéger, extraire et juger ?

Quoi qu’il en soit, ce qui est bien plus intéressant que les aspects techniques des référenda, c’est ce que la décision d’annexer ces régions révèle des intentions de la Russie. Une fois ces régions officiellement annexées, elles seront considérées par l’État russe comme un territoire russe souverain, susceptible d’être protégé par toute la gamme des capacités russes, y compris (dans le scénario le plus terrible et le plus improbable) par des armes nucléaires. Lorsque M. Medvedev a souligné ce point, il l’a bizarrement présenté comme une « menace nucléaire », mais ce qu’il essayait en fait de communiquer, c’est que ces quatre oblasts feront partie de la définition minimale de l’intégrité de l’État russe : en d’autres termes, des éléments non négociables.

Je pense que la meilleure façon de le formuler est la suivante :

L’annexion signifie formellement qu’un territoire a été jugé existentiellement important pour l’État russe, et sera défendu comme si l’intégrité de la nation et de l’État était en danger.

Ceux qui font une fixation sur la « légalité » des référenda (comme si une telle chose existait) et le supposé chantage nucléaire de Medvedev ne comprennent pas ce point. En fait, la Russie nous dit elle fixe actuellement la limite de ses conditions de paix minimales absolues. Elle ne s’éloignera pas d’un pas sans au moins ces quatre oblasts, et elle considère que toute la gamme des capacités de l’État est en jeu pour atteindre cet objectif.

 

 

Génération de forces

La décision d’organiser des référenda et, à terme, d’annexer la région du sud-est, s’est accompagnée de l’annonce tant attendue de la part de Poutine d’une « mobilisation partielle ». Ostensiblement, l’ordre initial ne fait appel qu’à 300.000 hommes ayant une expérience militaire antérieure, mais la porte est laissée ouverte pour d’autres augmentations, à la discrétion du bureau du président. Implicitement, Poutine peut désormais intensifier la mobilisation comme il l’entend, sans avoir à faire d’autres annonces ou à signer d’autres documents. Cela ressemble au prêt-bail américain ou à l’« autorisation d’utilisation de la force militaire » en Amérique, où la porte est ouverte une fois et où le président est libre, ensuite, d’agir à sa guise sans avoir à en informer le public.

Il était de plus en plus évident que la Russie devait augmenter le déploiement de ses forces. Le succès de la poussée ukrainienne vers la rivière Oskil a été rendu possible par l’économie de force russe. L’armée russe avait complètement vidé l’oblast de Kharkov, ne laissant qu’une mince force de protection composée de gardes nationaux et de miliciens de la LNR. Là où l’armée russe avait choisi de déployer des formations régulières importantes, les résultats ont été désastreux pour l’Ukraine : la tristement célèbre contre-offensive de Kherson s’est transformée en une galerie de tir pour l’artillerie russe, tandis que l’armée ukrainienne a enfournait lamentablement des hommes dans une tête de pont sans espoir à Andreïevka.

 

 

 

Une galerie de tir

 

 

L’appel initial de 300.000 hommes est un peu confus. Tous les hommes appelés ne seront pas envoyés en Ukraine. Nombre d’entre eux resteront en Russie pour y tenir des garnisons afin que les formations déjà prêtes à intervenir puissent être aussitôt transférées en Ukraine. Par conséquent, il est probable que nous verrons davantage d’unités russes arriver sur le théâtre des opérations beaucoup plus tôt que prévu. En outre, de nombreuses unités initialement engagées en Ukraine ont été éloignées du front pour se rééquiper et se reposer. L’ampleur et le rythme de la nouvelle génération de forces de la Russie risquent de choquer les gens. Dans l’ensemble, le moment choisi par la Russie pour renforcer ses effectifs coïncide avec l’épuisement des capacités ukrainiennes.

L’Ukraine a passé l’été à envoyer ses conscrits de deuxième classe au front dans le Donbas, tandis qu’elle récoltait avec amour les armes données par l’OTAN et formait des unités à l’arrière. Grâce à l’aide généreuse de l’OTAN, l’Ukraine a pu accumuler des forces pour deux offensives de grande envergure – l’une à Kherson (qui a échoué de manière spectaculaire) et l’autre à Kharkov (qui a réussi à dépasser la force de protection russe et à atteindre l’Oskil). Une grande partie de cette puissance de combat soigneusement accumulée a maintenant disparu ou s’est dégradée. Des rumeurs circulent au sujet d’une troisième offensive vers Melitopol, mais l’Ukraine ne semble pas avoir la puissance de combat nécessaire pour y parvenir, et d’importantes forces russes se trouvent dans la région, derrière des lignes défensives préparées.

Dans l’ensemble, par conséquent, la fenêtre de l’Ukraine ouverte sur des opérations offensives s’est refermée, et ce qui reste de possibilités est en train de se refermer rapidement.. La dernière zone d’opérations ukrainiennes intenses se situe autour de Lyman, où les attaques agressives ukrainiennes n’ont jusqu’à présent pas réussi à prendre d’assaut ou à encercler la ville. Il est toujours possible qu’ils réussissent à prendre Lyman et à consolideer un contrôle de Kupyansk, mais dans ce cas, ce serait sans doute le point culminant de la capacité offensive ukrainienne. Pour l’instant, la zone autour de Lyman est une zone de mort qui expose les troupes ukrainiennes attaquantes aux tirs aériens et terrestres russes.

La vision à grande échelle des rapports de force est la suivante :

L’Ukraine a dépensé une grande partie de la puissance de combat qu’elle a accumulée avec l’aide de l’OTAN au cours de l’été, et aura un besoin urgent de réduire l’intensité du combat pour se rééquiper et se réarmer, précisément au moment où la puissance de combat russe sur le théâtre commence à augmenter.

Simultanément, la capacité qu’a l’OTAN d’armer l’Ukraine est au bord de l’épuisement. Examinons ça de plus près.

 

 

L’épuisement de l’OTAN

Un des aspects les plus fascinants de la guerre en Ukraine est la mesure dans laquelle la Russie a réussi à épuiser le matériel militaire de l’OTAN sans livrer une guerre directe aux forces de l’OTAN. Dans une analyse précédente, j’ai décrit l’Ukraine comme une force vampirique qui a inversé la logique de la guerre par procuration ; c’est un trou noir qui aspire le matériel de l’OTAN pour le détruire.

Les stocks dans lesquels on peut puiser pour continuer à armer l’Ukraine sont désormais très limités. Le magazine Military Watch rapporte que l’OTAN a épuisé les anciens parcs de chars du Pacte de Varsovie, ce qui les prive de chars soviétiques à donner à l’Ukraine. Une fois ces réservoirs entièrement épuisés, la seule option qui restera sera de donner à l’Ukraine des chars de modèles occidentaux plus récents. Mais c’est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît, parce que ces chars occidentaux [beaucoup plus lourds, ce qui les rends inopérants en saison pluvieuse, NdT] exigent non seulement une formation approfondie, donc longue, des équipages chargés de les manoeuvrer, mais aussi une sélection entièrement différente de munitions, de pièces de rechange et d’installations de réparation.

Les chars ne sont toutefois pas le seul problème. L’Ukraine en est maintenant réduite à chercher, tout au fond du tonneau, ce qui peut encore s’y trouver d’artillerie conventionnelle à tube. Au début de l’été, les États-Unis lui ont fait don d’obusiers de 155 mm, mais les stocks de canons et d’obusiers diminuant à vue d’oeil, ils ont récemment été contraints de se tourner vers des obusiers tractés, bons pour la poubelle, de plus faible calibre. Après l’annonce d’une nouvelle tranche d’aide le 28 septembre, les États-Unis ont constitué cinq paquets successifs, dont aucun ne contient des obusiers conventionnels de 155 mm. Au mois de juin déjà, les obusiers destinés à l’artillerie ukrainienne d’époque soviétique avaient commencé à manquer.

En fait, l’effort visant à maintenir l’artillerie ukrainienne en état de fonctionner est passé par plusieurs phases. Dans la première phase, les stocks d’obus soviétiques du Pacte de Varsovie ont été asséchés pour alimenter les canons que possédait l’Ukraine. Dans la deuxième phase, l’Ukraine a reçu des munitions occidentales de niveau moyen, notamment l’obus de 155 mm. Maintenant que les obus de 155 mm s’épuisent, l’Ukraine doit se contenter de se servir de canons de 105 mm qui sont largement surclassés par les obusiers russes et seront, pour le dire brièvement, condamnés au moindre échange d’artillerie.

En lieu et place d’une artillerie tubulaire adéquate, le dernier paquet d’aide comprend 18 exemplaires de l’arme préférée d’Internet : le système de roquettes à lancement multiple HIMARS. Ce qui n’est pas explicitement précisé dans le communiqué de presse, c’est que les systèmes HIMARS n’existent pas dans les stocks américains actuels et devront être construits, et qu’il est donc peu probable qu’ils arrivent en Ukraine avant plusieurs années.

Les difficultés croissantes pour armer l’Ukraine coïncident avec la fermeture rapide de la fenêtre des possibilités opérationnelles de l’Ukraine. Les forces accumulées au cours de l’été sont dégradées et épuisées, et toute reconstitution ultérieure des forces ukrainiennes du premier rang sera de plus en plus difficile, à mesure que les effectifs humains seront détruits et que les arsenaux de l’OTAN seront épuisés. Cet épuisement intervient précisément au moment où la production de forces russes augmente, ce qui fait présager l’Hiver de Yuri.

 

 

La guerre d’hiver

Quiconque escompte un ralentissement de la guerre en hiver va avoir la surprise de sa vie. La Russie est prête au contraire à lancer une offensive en fin d’automne/début d’hiver et à en retirer des gains significatifs. L’arc de génération des forces (à la fois l’accumulation croissante des forces de la Russie et la dégradation de celles de l’Ukraine) coïncide avec l’approche du temps froid.

Faisons une brève remarque sur les combats dans le froid. La Russie est tout à fait capable de conduire avec succès des opérations dans la neige. Si on remonte à la Deuxième Guerre mondiale, l’Armée rouge a été plus que capable de réussir des offensives pendant l’hiver, à commencer par celui de 1941, avec la contre-offensive générale à Moscou, puis en 1942 avec la destruction de la 6e armée allemande à Stalingrad, ainsi d’ailleurs qu’en 1943-44,  avec deux offensives réussies à grande échelle qui ont débuté en hiver. Bien entendu, la Deuxième Guerre mondiale n’est pas directement applicable à tous égards, mais on peut établir que, d’un point de vue technique, il existe une capacité clairement établie de mener des opérations par temps froid.

On dispose également d’exemples plus récents. En 2015, pendant la première guerre du Donbass, les forces de la LNR et de la DNR ont lancé une opération en tenaille qui a réussi à encercler un bataillon ukrainien lors de la bataille de Debaltsevo. Et, bien sûr, la guerre russo-ukrainienne a commencé en février, alors qu’une grande partie du nord de l’Ukraine connaissait des températures négatives.

 

 

 

Jolie manoeuvre.

 

 

Le temps hivernal favorise en fait une offensive russe pour de multiples raisons. Un des paradoxes des opérations militaires est que le gel favorise la mobilité : les véhicules peuvent s’enliser dans la boue, mais pas sur un sol gelé. De 1941 à 1943, les troupes allemandes se sont réjouies de l’arrivée du printemps, parce que le dégel promettait d’enliser l’Armée rouge dans la boue et d’ainsi ralentir son élan. La mort du feuillage en hiver réduit également la protection disponible pour les troupes qui sont en position défensive. Et, bien sûr, le temps froid favorise le camp qui a un accès plus sûr à de l’énergie.

Quant à l’endroit où la Russie choisira d’engager ses forces nouvellement générées, il existe quatre possibilités réalistes, que je vais énumérer sans ordre particulier :

 

  1. Réouverture du front nord avec une opération autour de Kharkov. L’attrait de cette option est clair. Un mouvement en force des Russes vers Kharkov ferait immédiatement s’effondrer tous les gains de l’Ukraine vers l’Oskil en compromettant leurs zones arrière.
  2. Une offensive sur Mykolaïv à partir de la région de Kherson. Cela permettrait de se rapprocher de l’objectif d’une Ukraine enclavée et de profiter du fait que les forces ukrainiennes dans cette région sont très affaiblies par l’échec de leur propre offensive.
  3. Un engagement massif dans le Donbass pour achever la libération du territoire de la DNR en capturant Sloviansk et Kramatorsk. Ceci est moins probable, la Russie s’étant montrée à l’aise avec le rythme lent des opérations sur ce front.
  4. Une poussée au nord de la région de Melitopol vers Zaparozhia. Ce qui permettrait de sauvegarder la centrale nucléaire et de mettre fin à toute menace crédible sur le pont terrestre vers la Crimée.

 

Je considère les autres possibilités comme peu probables. Une deuxième avancée sur Kiev n’aurait guère de sens sur le plan opérationnel, car elle ne soutiendrait aucun des fronts existants. Je ne m’attends à une action autour de Kiev que si la nouvelle génération de forces est nettement plus importante que le chiffre annoncé de 300.000. Sinon, les offensives hivernales de la Russie seront probablement concentrées sur des fronts qui se soutiennent mutuellement. Je pense qu’une réouverture du front du nord est probable, parce qu’elle compromettrait complètement les gains de l’Ukraine dans la direction Izioum-Koupiansk. Des rumeurs font état d’un déplacement de forces vers la Biélorussie, mais je pense en fait que l’axe Tchernigov-Soumy serait plus probable qu’une nouvelle opération de Kiev, car il pourrait soutenir une offensive sur Kharkov.

 

 

 

Axes potentiels de l’avancée en hiver (Carte de base : @War_Mapper)

 

 

Au niveau le plus large, il est clair que la fenêtre des possibilités de l’Ukraine pour mener des opérations offensives touche à sa fin, et que les ratios de génération de forces sur le terrain vont basculer de manière décisive en faveur de la Russie tout le long de l’hiver.

 

 

Nordstream et escalade

Alors que nous réfléchissions à ces développements sur le terrain, une autre intrigue a surgi sous les eaux. Le premier indice que quelque chose n’allait pas a été la nouvelle que la pression dans le pipeline Nordstream 1 chutait mystérieusement. Il est ensuite apparu que le pipeline – de même que le Nordstream 2 non opérationnel – avait subi de sérieux dommages. Des sismologues suédois ont enregistré des explosions au fond de la mer Baltique, et il est apparu que les pipelines étaient fortement endommagés.

Soyons francs là-dessus. La Russie n’a pas fait exploser ses propres pipelines, et il est risible de suggérer qu’elle l’ait fait. L’importance du gazoduc pour la Russie résidait dans le fait qu’il pouvait être activé et désactivé, fournissant un mécanisme de pression et de négociation vis-à-vis de l’Allemagne. Dans la formule classique de la carotte et du bâton, il est impossible de faire bouger l’âne si la carotte explose. Le *seul* scénario possible dans lequel la Russie pourrait être responsable du sabotage serait qu’une faction de la ligne dure au sein du gouvernement russe estime que Poutine avance trop lentement et souhaite forcer une escalade. Cela impliquerait toutefois que Poutine ait perdu le contrôle de son pays, et il n’y a rien pour étayer cette théorie.

Nous revenons donc à l’analyse élémentaire et nous demandons : Cui bono ? Qui en profite ? Eh bien, étant donné que la Pologne a célébré l’ouverture d’un nouveau pipeline vers la Norvège il y a seulement quelques jours, et qu’un certain ancien député polonais a remercié les États-Unis sur Twitter, il est juste de faire quelques suppositions.

 

 

 

La première leçon à tirer d’un crime est de ne pas s’en vanter sur Twitter.

 

 

 

Méditons brièvement sur les implications réelles de la destruction de Nordstream.

 

  1. L’Allemagne perd le peu d’autonomie et de flexibilité qu’elle avait, ce qui la rend encore plus dépendante des États-Unis.
  2. La Russie perd un point de pression possible sur l’Europe, ce qui réduit les incitations à négocier.
  3. La Pologne et l’Ukraine deviennent des plaques tournantes encore plus critiques pour le transit du gaz.

 

La Russie perçoit clairement cette action comme un acte de sabotage de l’OTAN, destiné à la mettre le dos au mur. Le gouvernement russe l’a qualifiée d’acte de « terrorisme international » et a fait valoir que les explosions se sont produites dans des zones « contrôlées par l’OTAN » : l’enchaînement logique de ces déclarations rend l’OTAN responsable d’un acte de terrorisme, sans que cela ait été  explicitement dit. Il n’en reste pas moins qu’une nouvelle réunion du Conseil national de sécurité russe a été convoquée.

De nombreux pays occidentaux ont conseillé à leurs nationaux de quitter la Russie immédiatement, laissant entendre qu’ils s’inquiètent d’une escalade (ce qui coïncide avec l’affirmation délirante de l’Ukraine selon laquelle la Russie pourrait être sur le point d’utiliser des armes nucléaires). Pour l’instant, je m’attends à ce que l’escalade russe reste confinée à l’Ukraine elle-même, et coïncide très probablement avec le déploiement des forces terrestres russes supplémentaires. Si la Russie se sent obligée d’entreprendre une escalade en dehors du théâtre des opérations, le ciblage des satellites américains, de l’infrastructure numérique ou de forces US en Syrie reste l’option la plus probable.

 

 

Au bord du gouffre

Je suis pleinement conscient que mon point de vue sera présenté comme une « adaptation » après les gains de l’Ukraine dans l’oblast de Kharkov, mais le temps nous dira ce qu’il en est. L’Ukraine est à bout de souffle : elle a puisé dans les stocks de l’OTAN tout ce qui était utilisable pour constituer une force de premier rang au cours de l’été, et cette force a été malmenée et dégradée au-delà de toute réparation, et cela au moment même où la génération de forces russes est appelée à augmenter massivement. L’hiver amènera non seulement l’éclipse de l’armée ukrainienne, la destruction d’infrastructures vitales et la perte de nouveaux territoires et centres de population, mais aussi une grave crise économique en Europe. Au final, les États-Unis se retrouveront à régner sur une Europe désindustrialisée et dégradée, et sur un croupion ukrainien, coincé à l’ouest du Dniepr.

Pour l’instant, cependant, nous sommes dans l’interrègne, alors que les dernières flammes de la puissance de combat de l’Ukraine s’éteignent. Il y aura ensuite une pause opérationnelle, puis une offensive russe d’hiver. Il y aura plusieurs semaines où rien ne se passera, et ensuite tout se passera.

Pendant cette pause opérationnelle, vous serez peut-être tenté de demander : « Est-ce fait, Yuri ? »

Non, camarade Première. Cela ne fait que commencer.

 

Source : The War Has Just Begun – Big Serge Thoughts (substack.com)

URL de cet article : http://blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr/index.php/la-guerre-vient-seulement-de-commencer/

 

 

 

 

 

Octobre 2022

 

 

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