«… j’ai l’impression d’effleurer son sourire, tant ses lèvres sont près de mes doigts. »

 

 

Le bonhomme Lénine 

de Curzio Malaparte

 

 

 

 

Il faut, à propos de ce livre, préciser quelque chose : le titre que lui avait donné Malaparte était Intelligence de Lénine, ce qui, en italien, signifiait « Comment il faut comprendre Lénine ». On le lui a fait changer, de peur sans doute que des lecteurs sans méfiance aillent s’imaginer que Lénine était intelligent. Il l’a remplacé par Lenin bun’anima, expression qui lui a été fournie par un de ses interlocuteurs russes, le camarade Ivanov, « un vieil ouvrier  d’esprit inquiet et large, d’intelligence claire et froide » […] « il avait été l’un des correspondants de l’ancienne Iskra pour le faubourg de Wiborg et il avait pris une part active au coup d’État d’octobre 1917 », qui     lui a dit : « On en a fait un monstre : c’était un  bonhomme comme bien d’autres ». D’où le nouveau titre retenu par Malaparte, devenu, par la grâce de la réclame éditoriale en France : « Tartufe devenu roi », car si on veut vendre on ne caresse jamais trop ceux que l’on suppose imbéciles dans le sens du poil.

Qu’en est-il du contenu ? Comment faut-il, d’après l’auteur, « comprendre Lénine » ?

Commençons par rappeler quelque chose : quand quelqu’un qui ne le connaît pas se met à parler d’un grand homme – c’est toujours le cas avec Robespierre – on n’apprend rien du tout sur le grand homme en question, mais on en apprend beaucoup sur celui qui en parle, qui livre, à son propos, ses fantasmes les plus secrets et les plus ignorés de lui-même, sans se douter qu’il se met à nu. Cela ne rate pas ici.

Attention : ce n’est pas un homme de parti qui parle,  ni le promoteur d’une idéologie de rechange, c’est un homme libre qui croit ce qu’il dit, avec autant de conviction et d’assurance que Voltaire face à Bailly ou Abélard écartant saint Bernard d’une chiquenaude.

Le problème, ce n’est pas Lénine, ce sont les idées que Malaparte se fait sur les choses, et ces idées sont curieuses. Pour commencer, il n’a jamais pardonné à Lénine de n’avoir pas été Napoléon. Ou au moins Gengis Khan. De là à prétendre que tout le monde voit en Lénine un Gengis Khan, alors que personne, en réalité, n’y pense, il n’y a pas loin : juste le temps qu’il faut pour coller son fantasme sur le dos des autres en l’inversant.

Il dit « Les écrits dont je me suis servi sont tous de source soviétique » et on peut le croire. C’est d’ailleurs sans importance quand on lit sur la feuille ce qu’on a dans la tête. On peut dire aussi qu’il cite abondamment Lénine et, plus encore peut-être, Trotski.

Pour Malaparte, Lénine, loin d’être un fléau de Dieu (sait-il seulement monter à cheval ?) est un petit-bourgeois et un petit-bourgeois fanatique. Ce n’est pas de lui qu’il faut avoir peur, c’est des autres, car, depuis trois siècles que nous cultivons l’optimisme débilitant, les petits-bourgeois (fanatiques) pleuvent en Occident, et n’importe lequel peut ou pourra faire ce qu’a fait Lénine ou même pire. Se retrouvent dans cette catégorie, en ordre plus ou moins chronologique : Cromwell, Mazarin, le grand Frédéric, Robespierre, MacDonald, Lloyd George (ce Mahomet gallois), Clémenceau et, bien entendu, Karl Marx et Lénine (il y avait peut-être un peu trop d’Ivan IV en Staline pour qu’il ose…) : tous des « petits-bourgeois » ! tous des « fanatiques » ! occasionnellement « doctrinaires » ! Cela devient un mantra aussi obsessionnel et vide de sens que « juif, youtre, youpin » chez Céline. Le mot petit-bourgeois revient une bonne cinquantaine de fois dans ce livre, expression presque maladive de ce qui relève d’une exécration. Alors que le petit-bourgeois, c’est lui-même. Et son idole… petit-bourgeois rapace et parvenu s’il en fut.

Il n’y a évidemment aucune tare à naître dans la petite-bourgeoisie comme le fils d’Erwin Suckert. La tare petite-bourgeoise, c’est de voir les dominants, qu’ils soient bottés ou non, avec des yeux de merlan frit et de se laisser subjuguer par l’emballage vulgaire de leurs rapines à coups de nouvelles noblesses et de légions soi-disant d’honneur.

Pour comprendre ce que Malaparte eût voulu que fût Lénine, il n’y a qu’à lire ce qu’il a écrit de Farrakhan. Le portrait de Lénine qu’il trace – en n’inventant aucun fait – est un portrait en négatif, mais c’est un portrait tout de même, et c’est celui d’un titan. Mais pour savoir qui fut et ce qu’a fait Lénine, dans la réalité, il vaut quand même mieux lire Gérard Walter.

Il y a un moment où Vladimir Illich trouve enfin grâce à ses yeux : c’est quand il est momentanément forcé de mettre de l’eau dans son vin par la force des choses capitalistes.

Pour finir, il va le voir, dans son cercueil, sur la place Rouge :

Étendu dans son cercueil de verre, il dort : tranquille et embaumé. Sur son visage, d’une blancheur de cire, semé de taches de rousseur, aux pommettes saillantes, la lumière immobile et froide des lampes électriques casse de violents reflets de cuivre dans sa barbiche rousse. « Son crâne, remarque Wells, a la forme de celui de Balfour. » Son « crâne socratique » dit Gorki. Je pose ma main sur le cristal du cercueil, à la hauteur de son visage : j’ai l’impression d’effleurer son sourire, tant ses lèvres sont près de mes doigts.

 

 

 

 

 

Théroigne

11-17 novembre 2019

 

 

 

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