Médecins et policiers, seuls citoyens du régime covidique : une analyse de Giorgio Agamben

 

Rosa LlorensL.G.S. – 2.11.2021

 

 

 

 

Le philosophe Giorgio Agamben s’est imposé, depuis le premier confinement, comme un des seuls vrais intellectuels européens, au sens qu’avait ce terme depuis la deuxième moitié du XIXe siècle jusqu’aux années 70 du XXe siècle.

 

Un philosophe ne naît pas et ne se forme pas dans une tour d’ivoire, mais au milieu de ses concitoyens et en interaction avec eux ; son savoir, sa réflexion, ne se développent pas dans les nuées, mais dans le monde des hommes, et doivent servir à en rendre compte et mieux le comprendre. Inversement, un philosophe n’est pas un mage, un prophète, qui définit le bien et dit le droit à partir de choix subjectifs.

Si Agamben a pris partie dans l’affaire du Covid, c’est bien en tant que philosophe, à partir des concepts qu’il a élaborés au cours de ses analyses, et en premier lieu du concept de « vie nue ».

Au commencement était Foucault et son concept de « biopouvoir » : à partir du XVIIIe siècle, l’évolution politique ne va pas (contrairement à ce que proclament les illuminés des Lumières) vers plus de liberté, mais au contraire vers le totalitarisme ; armé de nouvelles connaissances et techniques, le pouvoir peut, non seulement punir en cas de transgression (fonctionnement rudimentaire), mais régir la vie entière de tous les sujets, par un empilement, non pas de lois, mais de simples directives administratives qui encadrent la moindre de nos activités (Tocqueville qui avait déjà, certes de façon moins systématique, fait ce constat, parlait, non de biopouvoir, mais de « monstre doux »). Mais l’analyse foucaldienne mettait en cause uniquement le pouvoir de l’État, et ses disciples se retrouvent aujourd’hui essentiellement dans le camp libéral, et suivent le courant politiquement correct : aucune voix ne s’élève parmi eux pour défendre nos libertés concrètes.

Agamben, lui, analyse le pouvoir réel, qui est celui du néo-libéralisme, et fait entendre sa protestation contre un biopouvoir (pouvoir sur la vie) qui n’est plus qu’un thanatopouvoir (pouvoir de mort) : l’objectif de « faire vivre », justification de toute l’entreprise totalitaire, n’est plus que le masque du « faire mourir » (on ne peut éviter de penser au pouvoir nazi, passé de l’ « espace vital » – faire vivre les Allemands – aux camps de concentration et à l’agression contre l’URSS – faire mourir les non-aryens).

Le pouvoir médical joue ici un rôle de premier plan. Certes, la médecine était déjà, à la fin du XVIIIe siècle, un bras armé du pouvoir : elle permet, de façon économique (sans « faire descendre les chars dans la rue »), de discipliner la population par la médicalisation de la vie, de la naissance à la mort. Mais ce qui est inédit, dans la crise du Covid, c’est qu’elle a exercé son office au moyen du refus de soigner (imposé par le Pouvoir politique), organisant ainsi la mortalité attribuée au Covid. Le Pouvoir a donc pu opérer en boucle, et de façon absolue : s’appuyant sur le chiffre de morts ainsi obtenu, il a propagé de façon obsessionnelle la peur de mourir, qui a fait accepter toutes les mesures liberticides. Le parallèle s’impose avec la mafia, qui extorque de l’argent en imposant sa protection contre des exactions qu’elle commet elle-même.

La politique, au sens de discussions, d’échanges d’idées sur la meilleure façon de résoudre les problèmes qui se posent à une communauté, a ainsi disparu, pour laisser place à une seule question : comment éviter de mourir ? Vie sociale, affective, culturelle, tout ce qui fait le «  bios », a disparu devant l’impératif de la  » zoè « , la vie brute, biologique, la « vie nue » d’Agamben.

Or, dans l’opuscule d’Agamben « La guerre civile  », publié en 2015, à partir de deux séminaires tenus en 2001, on trouve une allégorie, ou une prémonition exacte de la situation actuelle.

Dans la deuxième partie du livre, Agamben s’intéresse au Léviathan de Hobbes à partir de son célèbre frontispice de 1651, qui représente un roi tenant d’une main une épée, et de l’autre une crosse d’évêque, symboles des pouvoirs temporel et spirituel, se dressant au-dessus d’un paysage fait de campagnes entourant une grande ville. Agamben s’étonne que cette ville (tout comme les campagnes) soit vide d’habitants. Mais, en y regardant de plus près, on remarque que, dans la zone droite de la ville (à gauche pour le lecteur), c’est-à-dire dans la zone du pouvoir politique, il y a des gardes armés, et dans la zone gauche, celle du pouvoir religieux, on voit, près de la cathédrale, deux figures, qu’il faut examiner à la loupe pour se rendre compte qu’il s’agit de deux « médecins de la peste », reconnaissables à leur masque à long bec. (On pourrait d’ailleurs s’étonner que les médecins, qui soignent le corps, apparaissent du côté du pouvoir religieux : remarquable anticipation de notre époque, où la survie du corps a remplacé la survie de l’âme, et la figure du médecin supplanté celle du prêtre). Le peuple est donc absent, représenté seulement par les forces qui assurent sa soumission au Pouvoir.

Comment ne pas penser aux deux cycles que nous avons connus récemment ? D’abord, en 2018-19, la révolte des Gilets Jaunes, matée par la police, armée, au lieu de mousquetons, de LBD éborgneurs et arracheurs de mains ; puis, en 2020-21, la terreur covidienne, administrée par les médias et les médecins de plateau. Ces derniers ont remplacé les « généraux de plateau » de la Guerre du Golfe – est-ce un progrès ? En 2003, il avait fallu la guerre pour imposer une information totalitaire où tous les médias, toutes les chaînes confondus faisaient entendre le même son de cloche ; aujourd’hui, la censure peut s’imposer sans problème même en temps de paix. Passer des généraux de plateau aux médecins de plateau est donc au contraire une véritable escalade dans le totalitarisme.

Voilà donc notre « paysage après la bataille » : un régime d’où la politique et les citoyens ont disparu ; on n’a plus, selon le terme d’Agamben, qu’une « multitude dissoute », des masses atomisées, inorganisées (les partis politiques ne les représentent plus), invisibles, dont il ne reste que les masques (comme, du chat du Cheshire, il ne restait que le sourire, ou plutôt le rictus). Seules les forces de police peuvent se déplacer librement, seuls ont droit à la parole les médecins de plateau. La démocratie résiduelle du Covid n’est donc plus constituée que des deux types de chiens de garde qui surveillent le troupeau, réduit à n’être qu’objet de répression ou objet de soins (ou de refus de soins). Notre régime réalise ainsi cette adémie (absence de peuple) figurée par le frontispice du Léviathan.

Cette situation n’est du reste pas vraiment pathologique, mais dans la logique de la démocratie bourgeoise : le peuple ne peut agir que par l’intermédiaire de ses représentants, et, sitôt ceux-ci élus, il disparaît comme sujet et n’a plus qu’à obéir. Mais nous sommes arrivés au bout de cette logique : le peuple, qui n’a pas de vrai statut légal, n’est même plus qualifié pour élire ses représentants, qui sont en fait cooptés : l’Assemblée dite Nationale ne représente plus rien, et l’élection présidentielle n’est qu’un théâtre de marionnettes dont les médias tirent les ficelles pour distraire les malades potentiels que nous sommes.

Lars von Trier s’était montré prophète lorsqu’en 1994 il avait fait de son Grand Hôpital, appelé le Royaume, l’allégorie du pays tout entier, ou plutôt de l’Europe. Il sera intéressant de voir ce que la troisième saison de la série, qui doit sortir en 2022, nous réserve.

Rosa Llorens

 

La source originale de cet article est Le Grand Soir

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Novembre 2021

 

 

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