Pénélope

 

 

 

 

N’est pas plus qu’Ulysse un personnage historique.

Bien avant la Guerre de Troie (et jusqu’à quand ? c’est ce qu’on ne sait pas) elle avait été une déesse-cane de la fertilité

 

 

mareca penelope

(mais « Le Canard Enchaîné soupçonne Pénélope Fillon », ce n’est pas cette histoire-ci…)

 

 

anas penelope

 

 

dont le plumage est à carreaux…

 

 

(alors que celui du mâle est uniforme)

 

 

… raison pour laquelle ses prêtresses se peignaient des carrés sur le visage pour partir en guerre et aux grandes occasions.

Quand la déesse animale est devenue anthropomorphe et qu’une reine-prêtresse l’a incarnée, elles ont continué.

Et la reine-cane a dû calquer son comportement sur celui de la déesse-animale. N’oublions pas qu’il s’agissait toujours, par son entremise, d’obtenir de la Nature un maximum de fertilité, tant pour la tribu humaine que pour ses troupeaux.

La reine Pénélope (c’était un titre qui se transmettait de reine en reine), imitant sa déesse à plumes, agréait pour époux le vainqueur d’une épreuve de force et d’audace (peut-être un concours de tir à l’arc) lequel était censé, en tant que reproducteur, assurer la fertilité générale par l’exemple. Ce roi-consort était aussi un roi de sacrifice : il savait qu’à un moment fixé par la tradition, il devrait consentir à une mort sacrificielle qui ferait de lui un dieu. Tous les aspirants à la couronne étaient des volontaires et on peut parier que tous les mâles en âge de procréer l’étaient, car qui aurait voulu passer pour impuissant ? Après tout, il suffisait à ceux qui n’avaient pas envie de mourir avant leur terme naturel de rater une des épreuves discriminatoires.

D’où l’importance donnée, dans les récits, au nombre des ennemis d’Ulysse (cinquante « amants » dans certaines des versions anciennes, plus de cent « prétendants » chez Nausicaa).

C’est un des fossiles dont la petite poétesse n’a jamais connu la signification exacte.

Il est clair, cependant, qu’Ulysse personnifie le passage d’une société encore partiellement matriarcale à la société agressivement patriarcale des conquérants achéens. Comme l’a expliqué Robert Graves : dans une société matriarcale, Ulysse aurait dû prendre le nom de sa femme et s’en aller vivre dans sa tribu ; dans une société patriarcale (celle qu’il venait d’imposer), l’épouse lui était donnée par son père, non par sa mère, assortie d’une confortable dot (« Je ne te détruis pas ; en échange, tu me donnes ta fille et une partie de tes biens »), et Pénélope s’en était venue vivre dans sa tribu à lui.

On peut donc considérer comme inévitable que, pendant ses vingt ans d’absence (dix ans de guerre plus dix ans d’errance), le peuple d’Ithaque (vous avez dit guerre des classes ?) soit revenu à ses mœurs anciennes, en reconnaissant Pénélope pour sa seule souveraine et en se pliant à la procédure qu’elle incarnait (à moins que les deux tribus – la sienne et celle d’Ulysse – n’aient eu les mêmes traditions et observé les même rites avant la conquête).

On peut tenir pour assuré aussi que cette situation est identique à celle que racontaient les « retours tragiques » perdus, qu’ont chantées pendant des siècles, tant d’aèdes scrupuleux : le cas Pénélope et le cas Clytemnestre sont rigoureusement les mêmes, avec des issues parfois différentes, mais pas toujours, puisqu’il a existé des retours d’Ulysse où celui-ci mourait, non pas de la main de sa femme aidée d’un amant, mais de la main de son fils, qui continuait à soutenir le règne sa mère.

Nous parlons ici de guerres civiles en cascades chez les Achéens, en conséquence de leur expédition victorieuse mais décennale sur Troie. Jusqu’à ce qu’une nouvelle vague de conquérants, les Doriens, pires qu’eux encore, tire parti de ces dissensions entre classes pour conquérir tout le monde et imposer sa loi.

 

 

Dussarthou XXe s. – Ulysse retrouvant Pénélope

 

 

Le succès et la persistance de l’histoire contée par Nausicaa, avec son happy-end hollywoodien, n’a donc pas dépendu de son acceptation par une société d’hommes où la poésie active eût été l’apanage des mâles et interdite aux femmes, mais plus simplement du fait qu’elle a dû être tout de suite beaucoup plus accessible et répondre bien davantage à ce qu’attendaient ses auditeurs, dont les mœurs, la sensibilité et les connaissances avaient évolué au fil des siècles. Si elle ne savait plus rien du passé, son ignorance était largement partagée par ceux qui l’écoutaient.

Les habitants de la Sicile (et de beaucoup d’autres endroits !) avaient considérablement changé, par rapport aux temps héroïques (archaïques). Ils descendaient peut-être de barbares, qui s’étaient un jour battus tout nus sur des chars et à qui le pillage avait été aussi légitime et naturel que la respiration, mais ils s’étaient enracinés, ils travaillaient la terre, et ils voyageaient ou naviguaient désormais pour commercer, pas pour conquérir. Ils s’étaient – disons le mot – embourgeoisés. Civilisés aussi sans doute. Et l’histoire de la jeune poétesse qui leur chantait (j’insiste), sa vie et ses fantasmes, chantait aussi les leurs. Ils s’y sont reconnus ou ont cru s’y reconnaître, et cela dure encore.

Quant aux aèdes et à leurs chants héroïques, ils ne disaient plus grand-chose à personne, la preuve en est qu’on ait pu si longtemps et qu’on puisse encore confondre Homère et Nausicaa.

Vous ne savez pas pourquoi l’Église manque de prêtres ? Parce qu’elle manque des ouailles pour qui la Messe était un mystère sacré dont tout sur la terre et dans le Ciel dépendait. Les ouailles sont parties ailleurs, vers d’autres sacralités, peut-être sordides, en tout cas différentes. Et personne ne peut dire s’il sortira d’elles une Nausicaa nouvelle. Assurément pas un Homère.

Encore que… Il en reste, des peuples héroïques. Pas ici, c’est tout.

 

 

 

 

Celle qui improvisa au VIIIe siècle avant notre ère ce « Retour d’Ulysse amélioré ne connaissait plus la signification mythique de Pénélope et ne pouvait admettre le vilain rôle qu’« on » lui faisait jouer dans les versions consacrées. Elle en a donc fait une femme selon son cœur, détentrice des qualités morales qu’en son temps à elle on attendait d’une vertueuse épouse. Sans souci excessif de la vraisemblance…

C’est ce que Samuel Butler relève et souligne avec beaucoup de finesse et d’humour dans son étude.

 

 

 

 

URL de cet article : http://blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr/index.php/penelope/

 

 

Mars-Avril 2021

 

 

0 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *