Printemps des peuples : l’Europe est en révolte et c’est merveilleux

 

« Les peuples ont faim de changement, faim de l’alternative dont on nous serine depuis 40 ans qu’elle n’existe pas »

 

Brendan O‘Neill – spiked  22.12.2018

via Russia Insider

 

 

 

 

La platitude la plus vide, la plus stupide de notre temps – émise à la fois par les coincés de l’establishment comme l’archevêque de Canterbury et par la gauche qui se dit radicale – est que les années 1930 sont de retour. Traitant cette sombre décennie comme si elle était encore une force douée de sens, des observateurs relevant tant de la bourgeoisie inquiète que de la gauche crispée répètent avec insistance que les années trente viennent de sortir en titubant du tombeau pour embrasser quasi tout l’Occident de leur étreinte mortelle réanimée. Au spectacle du Brexit, de l’Europe se détournant des démocraties, de la montée des partis populistes et de la propagation des révoltes en gilets jaunes, la fine équipe des faiseurs d’opinion voient le fascisme partout, en train de se relever tel un zombie de son cercueil, dévastant les avancées progressistes des dernières décennies.

Cette analyse est aussi fausse qu’une analyse peut l’être. Comparer la vie politique contemporaine à des événements du passé est toujours une manière très imparfaite de comprendre ce qui est en jeu dans la géopolitique. Mais s’il nous fallait vraiment chercher dans ce qui se passe aujourd’hui des échos du passé, il nous apparaîtrait vite que ce n’est pas aux années 1930 que notre époque fait penser, mais aux années 1840. Et surtout à 1848. Or, c’est cette année-là que tous les peuples, d’un bout de l’Europe à l’autre, se sont révoltés pour arracher des changements politiques radicaux, d’abord en France, le phénomène s’étendant ensuite à la Suède, au Danemark, aux états germaniques et italiens, à l’empire des Habsbourg et ailleurs. Ce furent des révolutions démocratiques, qui réclamaient l’établissement ou l’amélioration de démocraties parlementaires, la liberté de la presse, l’éradication des vieilles structures monarchiques et leur remplacement par des états-nations indépendants ou des républiques. 1848 est souvent évoqué comme « le Printemps des Nations ».

 

 

 

 

Vous voyez ? Bien sûr, 2018 n’a pas été une année aussi tumultueuse que 1848. Il y a eu des révoltes par la voie des urnes et des mouvements de rues, mais aucun commencement d’exécution véritablement révolutionnaire. Et pourtant, notre époque a, elle aussi, un parfum de Printemps des Nations. Particulièrement en Europe. Il y a aujourd’hui dans tout le continent des millions de gens qui veulent ranimer les idéaux d’identité nationale, de souveraineté nationale et de démocratie populaire, contre ce qu’on peut considérer comme les structures néo-monarchiques de la technocratie du XXIe siècle. Les révoltes à répétition des gilets jaunes en France représentent cela très bien. Ici, nous avons un dirigeant de plus en plus monarchique – la présidence distante, auto-proclamée jupitérienne d’Emmanuel Macron – qui se voit contesté semaine après semaine par des gens qui veulent avoir davantage leur mot à dire et une plus grande indépendance nationale. « Macron = Louis XVI » clament des graffitis dans les rues investies par les gilets jaunes. Et nous savons ce qui lui est arrivé, à Louis XVI (quoiqu’en 1793, pas en 1848).

La révolution de février 1848 en France – qui a mis fin à la monarchie constitutionnelle établie en 1830 et qui a conduit à la IIe République – fut un des déclencheurs principaux du Printemps des Peuples qui s’est étendu. à toute l’Europe en 1848. Aujourd’hui, c’est de la même manière que s’étendent les révoltes de gilets jaunes. Ces dernières semaines, en Belgique, des manifestants ont essayé de prendre d’assaut  la Commission Européenne – un événement sans précédent, ignoré de façon tonitruante par les médias – tandis qu’en Hollande, des gilets jaunes ont appelé à un référendum sur l’appartenance de leur pays à l’Union Européenne et qu’en Italie, ils ont manifesté pour soutenir leur gouvernement eurosceptique. Les élections d’Italie ont été l’événement-clé de 2017. En mars, elles ont porté au pouvoir La Ligue du Nord et  le Mouvement Cinq Étoiles, partis vomis par l’establishment U.E., et dans la foulée, elles ont fait voler en éclats l’illusion, qui avait pu naître chez certains observateurs européens lors de l’élection de Macron l’an dernier, que sa victoire marquerait une disparition du mouvement populiste. L’Italie a prouvé le contraire, les révoltes françaises confirment ce fait, et les élections locales ou nationales d’un peu partout, de l’Allemagne à la Suède, ajoutent plus de poids encore à l’évidence que la révolte populiste [populaire ? NdT] n’est pas près de s’atténuer.

Quand on est au coeur de quelque chose, quand on lit les reportages quotidiens sur la guerre que font les « élites » au Brexit, quand on voit passer dans les tweets des photos de Paris qui brûle et quand on voit l’Union Européenne déclarer la guerre au gouvernement italien, il peut être malaisé d’apprécier la nature historique de ce qui est en train de se produire. Ou seulement rien que son ampleur. Nous sommes si emberlificotés dans les tenants et les aboutissants des négociations sur le Brexit (en fait, il n’y a pas de négociations du tout, plutôt des désaccords mineurs entre les establishments du Royaume Uni et de l’Union Européenne sur la manière de faire la peau au Brexit sans trop faire crier) ! Nous étudions des graphiques montrant l’effondrement de l’adhésion publique aux vieux partis traditionnels, surtout les sociaux-démocrates. Nous nous éberluons de la corrosion des consensus politiques, même en Suède, qui est pourtant par tradition le plus consensuel des pays. Mais il peut s’avérer difficile d’assembler correctement toutes les pièces du puzzle pour essayer d’avoir une image d’ensemble. Nous devrions essayer, cependant, parce qu’alors nous nous apercevrions que notre époque est une époque de révolte, de chaos même, mais d’un chaos bienvenu, bienfaisant, d’un fructueux chaos.

Ce qu’on voit, d’un bout de l’Europe à l’autre, ce sont des gens en train de remettre en question l’ordre politique, moral et culturel qui a prévalu jusqu’ici. Car, non, il ne s’agit pas de simples révoltes économiques, même en France, où les questions économiques font assurément partie de l’ensemble des doléances. Les observateurs « de gauche », quand ils réussissent à poser leurs regards sur ce moment de révolte, essaient de ravaler le soulèvement populaire à un appel au secours des « laissés pour compte », des « économiquement vulnérables ». Le vote du Brexit aurait, prétendent-ils, été causé par un sentiment d’insécurité économique. Une telle analyse déprécie la révolte populaire, elle l’ampute de son caractère authentiquement radical, elle la vide de sa remise en question consciente non seulement du néolibéralisme qui est au centre du projet de l’U.E., mais plus encore des normes culturelles et des pratiques politiques des nouvelles élites européennes du XXIe siècle. Dire « ces gens sont pauvres et c’est pour cela qu’ils sont en colère », c’est leur voler l’essence même de leur radicalité.

Dans un sens, 2018 rappelle moins 1848 que les décennies qui ont précédé cette année tumultueuse. Ce furent, comme l’a écrit Trygve Tholfsen dans son étude de 1977 sur le radicalisme des classes ouvrières dans la période qui a précédé 1848, des « décennies de la faim » – des décennies où le mécontentement et la radicalisation n’ont cessé de se hérisser et de croître jusqu’à exploser en fermes exigences de changements. Et, bien que beaucoup de gens fussent alors d’une pauvreté alarmante, dans ces « décennies de la faim », ce ne furent pas leurs privations en soi qui les poussèrent à agir et à s’organiser, dit Tholfsen, mais la révolte instinctive qui s’était emparée d’eux sur une « solide base intellectuelle », et qui a « nié la légitimité de l’ordre social et politique ». Nous nous trouvons en présence de quelque chose de similaire aujourd’hui. Oui, la taxe de Macron sur le diesel a touché à la poche des gens, oui, beaucoup de ceux qui ont voté le Brexit sont moins à l’aise que ceux qui veulent rester dans l’U.E, oui, les jeunes Italiens eurosceptiques ont du mal à se trouver du travail, mais ces révoltes, qu’elles s’expriment par les urnes ou dans les rues, sont alimentées par quelque chose d’autre que les privations en elles-mêmes. Elles se fondent sur une négation de la légitimité de l’ordre politique et culturel existant.

C’est cela qu’a été le Brexit : un vote massif de défiance à l’encontre de la classe des politiques et des experts qui s’obstinent à affirmer que l’euro-technocratisme est le seul moyen d’organiser un continent aussi vaste et compliqué que l’Europe. Nous avons dit non à cela. Nous avons remis en question la légitimité de cette orthodoxie politique. C’est cela aussi que fait la France. On y voit émerger un nouveau mouvement contreculturel, quoique la culture que refusent les gilets jaunes soit la culture des nouvelles élites, en fait celle de la génération post soixante-huitarde elle-même. Cette nouvelle culture du multiculturalisme idéologique, de la gouvernance technocratique, de l’élitisme anti-états-nations, des diktats environnementaux, c’est cela qui est refusé aujourd’hui, et très consciemment, par les révoltés français. On en a même vu qui brandissaient des pancartes appelant à une VIe République, remise en cause explicite du style de gouvernement hautement centralisé, réducteur des pouvoirs du Parlement, de la Ve République, et de l’U.E. aussi, bien entendu.

Donc, nous revoilà une fois de plus dans des « décennies de la faim ». Les peuples ont faim de changement, faim de l’alternative dont on nous serine depuis 40 ans qu’elle n’existe pas (dans les mots tristement célèbres de Thatcher : « il n’y a pas d’alternative ! »). Ces années de la faim, dont 2018 a été la plus affamée, nous devrions les accueillir et les célébrer, et faire en sorte qu’elles servent de fondation à l’avenir. Qui – à supposer qu’une telle personne existe – façonnera et guidera cette faim est une question pour l’instant sans réponse. Ce ne sera pas « la gauche », qui, ou bien s’est alignée sur l’élitisme de la technocratie en décomposition qui voit dans notre faim populaire une espèce de fascisme, ou bien a tenté de ravaler l’élan populaire au niveau d’une plainte économique, avec pour effet de minimiser et même de tuer sa nature culturelle beaucoup plus historique et révolutionnaire.  On a besoin de nouvelles voix. Cette révolte de la faim n’est en réalité rien d’autre que les peuples à la recherche d’une voix, d’une voix politique et morale. En 2019, des voix émergeront, espérons-le, de ce néo-Printemps des Nations.

 

 

Brendan O’Neill est le rédacteur en chef de spiked  [« pointu »] et le présentateur du podcast pointu, The Brendan O’Neill Show. On peut s’abonner au podcast ici, et trouver Brendan sur Instagram : @burntoakboy

Source : https://russia-insider.com/en/springtime-peoples-europe-revolt-and-its-wonderful/ri25764

Source d’origine : https://www.spiked-online.com/2018/12/21/the-european-spring/#.XB3_dB-jFE0.twitter

 

Traduction : c.l. pour Les Grosses Orchades

 

 

28 décembre 2018

 

 

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