La violence dans la vie réelle et la génération qui a grandi avec elle

 

 

[Real Life Violence and the Generation Raised On It

Part 3:]

 

 

Alex Has a Letterboxd   –  10.8,2026

 

Traduction : c.l. pour L.G.O.

 

 

Quand l’observation se transforme en obsession, puis en apathie, jusqu’à entraîner la mort d’une génération avec Les chambres rouges.

 

Je ne sais pas ; quand j’ai commencé à écrire cette petite série d’articles, mon seul objectif était d’explorer l’idée selon laquelle les attentes déjouées peuvent, au fil d’un film, passer d’un simple effet de style à une véritable interrogation culturelle. 

J’ai choisi ces trois films parce qu’en 2024, ils offraient tous un regard singulier sur l’obsession de notre culture pour les crimes réels, les tueurs en série et le désir de faire partie de quelque chose de plus sombre que nous-mêmes. Ne serait-ce que pour ressentir quelque chose, ne serait-ce qu’une seconde.

, Ce que je n’avais pas prévu, c’était d’écrire sur un film mettant en scène des gens qui prennent plaisir à regarder sur Internet d’autres personnes mortes en direct trois jours auparavant. .

J’allais faire remarquer que, depuis la nuit des temps, les êtres humains ont toujours été, d’une certaine manière, obsédés par les exécutions publiques. Les gens venaient de très loin, apportaient leurs paniers de pique-nique et achetaient des souvenirs liés à ces exécutions. Avant la radio, la télévision, Internet ou les podcasts, les exécutions constituaient un divertissement de masse.

Les Romains faisaient salle comble au Colisée jour après jour, rien qu’en en promettant beaucoup de sang. Aujourd’hui, on appelle ça « arts martiaux mixtes ».

 

 

 

Les gouvernements du monde entier permettaient au public à assister aux exécutions afin d’exercer un contrôle sur la population… et lui montrer ce qui arriverait si elle enfreignait la loi. Mais cela n’avait guère d’importance ; les gens voulaient voir.

 

 

 

La société venait assister aux pendaisons en prétendant qu’elle voulait voir de terribles criminels recevoir le châtiment qu’ils méritaient, mais en réalité, cétait parce que les gens ressentent parfois un besoin pathologique et inexplicable de regarder quelque chose qu’ils ne devraient pas voir.

Je veux dire, le gouvernement français a utilisé la guillotine jusqu’en 1977. La dernière personne guillotinée l’a donc été l’année que la sortie de « Star Wars ». Cela ne se faisait cependant plus en public : c’était juste une élimination brutale et archaïque.

 

 

[On peut discuter sur « brutale » et comparer avec toutes les autres formes d’élimination existantes. NdT]

 

 

La dernière exécution publique en France remonte à 1939, et le gouvernement les a interdites peu de temps après. Parce que la foule était devenue tellement surexcitéeet même déchaînée, qu’elle avait pris d’assaut l’échafaud et s’était mise à recueillir le sang des suppliciés en guise de souvenir. Le gouvernement français semble s’être alors rendu compte que la leçon qu’il tentait de donner ne fonctionnait pas, et qu’il ne faisait que donner à ces animaux ce qu’ils voulaient. Ce que nous voulions.

Et, donc, qu’est-ce qui arrive quand on nous l’enlève ?

En 2024, Pascal Plante a exploré cette idée dans son film Les chambres rouges. En résumé, le film raconte l’histoire d’un homme jugé pour une série de meurtres horribles dont il est le principal suspect. Meurtres qu’il a diffusés en direct sur le dark web dans le but d’en tirer profit.

Dans une scène d’ouverture époustouflante, un plan-séquence de près de 20 minutes, la caméra fait le tour de la salle d’audience et montre les différents acteurs : le juge, le jury, les spectateurs, la défense, l’accusation et le principal suspect lui-même. La caméra tourne lentement autour de la salle pendant que le procureur fait ses déclarations préliminaires, expliquant en détail comment l’homme jugé est le principal suspect dans les meurtres de trois jeunes filles âgées de 13, 14 et 16 ans :

« Je dois avertir toutes les personnes présentes que les éléments de preuve présentés dans ce procès sont exceptionnels, en raison de leur caractère extrêmement explicite et violent. Si vous pensez ne pas pouvoir en supporter la vue, il vaut mieux vous retirer dès à présent pour éviter de provoquer de désordre dans cette salle d’audience. On compte trois chefs d’accusation de meurtre au premier degré, à savoir : « enlèvement, séquestration, agression sexuelle ayant entraîné des lésions corporelles, profanation d’un cadavre, production et diffusion de matériel obscène. »

Ce que nous allons prouver ici, devant ce tribunal, c’est que Ludovic Chevalier est bien l’auteur de ces horribles meurtres. Et qu’il les a filmés dans son studio, son garage, pour un public privé prêt à payer pour les voir en direct dans ce qu’on appelle une « chambre rouge ». Ces spectacles macabres sont longtemps restés un mythe du dark web. Mais aujourd’hui, nous savons qu’ils existent bel et bien dans ce monde sinistre. Lorsque j’ai pris cette affaire en charge, j’ai regardé les vidéos une seule fois ; une seule fois m’a suffi. Une seule fois, c’était déjà trop.

Des mutilations génitales. Des globes oculaires lacérés au cutter. Des intestins exposés. Des corps en morceaux, des membres arrachés. Et les cris de Kim et de Justine… Je les entends chaque nuit dès que je ferme les yeux.

Peut-être est-ce une bénédiction de n’avoir jamais trouvé la vidéo de la petite Camille. Sa voix n’aurait été qu’une de plus dans ce chœur d’horreurs que j’entends toutes les nuits.

« Je vous demande pardon pour ce que je m’apprête à vous infliger. J’ai choisi le mot « infliger », parce que demander à des êtres humains de regarder ce genre de vidéos, c’est leur infliger quelque chose. Ce n’est rien cependant, comparé à ce qu’ont enduré ces jeunes filles. »

Au cours de cette scène de 20 minutes, le film met en place sa fausse piste. Tandis que la magistrate décrit la nature brutale des crimes et ce à quoi le jury peut s’attendre, elle prépare également le public. Nous commençons naturellement à nous armer de courage face à la violence extrême que nous sommes sur le point de voir,  parce que c’est ce que nous voulons voir. C’est d’ailleurs pour cela que nous regardons des thrillers mettant en scène des tueurs en série.

 

 

 

 

 

 

Le génie du film, cependant, et sa subversion ultime des attentes, réside dans le fait que nous ne voyons jamais réellement les films snuff dont on nous parle : il n’y a ni violence ni sang dans ce film. Le seul aperçu de la violence qu’on y trouve est le reflet des écrans sur les visages des personnages qui regardent. La lueur rouge et froide de la « chambre rouge » éclaire le visage d’une personne dont l’état ne cesse de s’aggraver au fur et à mesure que la séquence progresse.

Le tueur de ce film n’a même pas une seule réplique. Il ne prononce pas le moindre mot. Il reste assis dans une cabine vitrée pendant deux heures, avec  l’air  du plus minable des bons à rien qui ait jamais existé. Il est dépouillé de tout mystère, de tout glamour, de toute monstruosité, tandis que les murs d’un blanc éblouissant de la salle d’audience le réduisent à ce qu’il est : un homme.

Alors, pourquoi ce film fait-il si peur ?

Parce qu’il explore jusqu’où des gens sont prêtes à aller pour participer à une enquête. Il explore jusqu’où des gens sont prêts à aller pour se sentir proches d’un être cher. Il explore jusqu’où des gens sont prêtes à aller pour voir quelque chose qu’on leur a dit de ne pas regarder.

C’est un film qui braque un projecteur sur la fascination morbide d’une génération pour les crimes réels et sur  la manière dont notre intérêt pour les affaires criminelles archi-médiatisées nous rend complices de leur transformation en divertissement.

Il éclaire aussi, impitoyablement, la manière dont le voyeurisme numérique exacerbe notre détachement émotionnel moderne quand nous regardons des contenus en ligne.

 

 

 

 

 

 

Comme je l’ai dit, lorsque j’ai entrepris d’écrire cette série d’articles, c’était juste pour trouver un fil conducteur reliant trois films d’horreur apparemment sans rapport les uns avec les autres. Je souhaitais aborder la manière dont ces films utilisaient les structures et les conventions classiques du genre pour mieux les subvertir, afin de mettre en lumière l’obsession charnelle d’une société pour les horreurs que les humains peuvent s’infliger les uns aux autres.

Je ne m’attendais pas à devoir écrire un article sur la violence diffusée en direct et sur le public qui en raffole, avant que Perez Hilton ne diffuse en direct sur TikTok une crise psychotique, une crise mentale et une tentative de suicide. Mais il arrive que le message s’impose de lui-même. L’horreur nous touche alors de plein fouet. Je l’ai déjà dit, et je le répète : l’horreur est un genre conçu pour nous renvoyer en pleine figure nos pires peurs ET nos pires instincts.

Perez Hilton, voyez-vous, a lancé un live sur TikTok le 4 août, a attendu d’avoir des milliers de spectateurs, puis s’est mis à se lacérer avec un couteau dentelé. Lorsque la police ayant a eu reçu au 911 des centaines d’appels de spectateurs affolés, elle l’a trouvé baignant dans son sang et suppliant les policiers de l’achever. Ils ont réussi à le faire interner- d’office en vertu de la loi Baker de Floride.

L’homme qui traverse une crise de santé mentale n’est pas le problème. L’homme qui tente de se suicider n’est pas le problème. Que  cet homme diffuse la vidéo de son suicide en direct sur les réseaux sociaux pose problème, certes mais n’est qu’un symptôme. Ce n’est pas le problème non plus.

Le fait que le système automatisé ait signalé la vidéo est une bonne chose, mais le fait qu’un modérateur ait mis 20 minutes à la supprimer pose problème. Le nombre de gens qui l’ont regardée pose problème. Le nombre de gens qui l’ont regardée dans son intégralité, soit pendant 20 minutes, pose problème.

Le nombre de gens qui ont essayé de le regarder par la suite pose un énorme problème.

Je ne peux pas me détacher de cette situation. Au moment où cela se produisait, j’en ai vu une partie. Je ne suis pas à l’abri de cee horrible désir pathologique de regarder ce qu’il ne faudrait pas voir. Et les dix secondes que j’ai pu voir étaient horribles, ne vous méprenez pas.

Mais ce que j’ai lu par la suite, la façon dont toutes les plateformes de réseaux sociaux de la planète se sont démenées pour supprimer cette vidéo alors qu’elle était republiée des milliers de fois par minute, la façon dont les sections de commentaires ont été inondées et où Reddit a été submergé d’appels demandant comment se procurer la vidéo, la façon dont des gens ont exprimé à quel point ils auraient souhaité qu’il meure, tout cela aussi a été horrible.

Il y a eu, sur Internet, un appétit d’affamés pour cette vidéo, comme je ne me souviens pas en avoir vu depuis longtemps.

Je n’en revenais pas de la coïncidence : je venais tout juste de terminer un film dans lequel une jeune femme devient obsédée par les snuff movies diffusés en direct sur Internet, et deux heures plus tard, je voyais tout l’Internet s’acharner à trouver – pour pouvoir la regarder – la vidéo d’un homme es train de se couper les parties génitales. Et de voir ces deux événements abordés avec le même détachement émotionnel.

One alarming aspect of Red Rooms is how little the main character, Kelly-Anne, seems to feel when she’s watching a video of a 14-year-old girl get killed slowly over the course of 31 minutes. It becomes clear, even, that she has watched them more than once.

Un des aspects inalarmants des Chambres rouges réside dans le peu d’émotion que semble éprouver le personnage principal, Kelly-Anne, lorsqu’elle regarde une vidéo montrant une jeune fille de 14 ans se faire tuer lentement (pendant 31 minutes). Il apparaît même clairement qu’elle a déjà visionné ces vidéos à plusieurs reprises.

Ressentirait-elle-elle le même détachement émotionnel si elle se trouvait dans la pièce où la chose se passe ? Ou est-ce le fait de regarder tout cela à travers le miroir noir de nos appareils qui nous fait croire que ce que nous voyons n’est pas réel ?

Des études suggèrent que cela est en réalité assez proche de la vérité. Ma génération, celle des « milléniaux », a peut-être été la première à faire l’expérience de ce type particulier de désensibilisation par répétition, où la violence explicite perd de son impact initial à mesure que nous y sommes exposés au fil du temps qui passe, et où cette exposition accrue diminue l’empathie des spectateurs envers ceux  qui souffrent. Mais ce n’est pas tout : en consommant une telle quantité d’informations via le format structuré des réseaux sociaux, les appareils électroniques créent une barrière artificielle et rassurante qui permet à notre cerveau de confondre les horreurs du monde réel avec le divertissement, au point que nous ne soyons plus capables de percevoir la différence, quelle que soit l’atrocité des images. Le centre émotionnel du cerveau cesse alors de déclencher des alertes de stress intense, car le flot constant d’informations négatives le contraint à mettre ses émotions en veille pour se protéger.

Le résultat final ? Le besoin de voir des choses toujours pires pour pouvoir ressentir davantage. Le film donne l’impression de créer un univers animé par un appétit insatiable de violence, peuplé de monstres qui, dans des salons secrets, occupés à acheter des vidéos de meurtres avec des cryptomonnaies… mais ce n’est pas si tiré par les cheveux  que ça. En réalité, c’est terriblement réel.

C’est pourquoi que ce film semble si personnel et si cruel. Il nous appâte en nous faisant miroiter quelque chose d’épouvantable, pou rous révéler en dernier ressort que cette épouvante, c’est nous-mêmes.

Les dernières scènes du film montrent Kelly-Anne en train de regarder seule, chez elle, le troisième film snuff, celui qu’on n’avait pas trouvé. L’écran baigne la pièce d’une lueur rouge inquiétante et dérangeante,qui estompe ses traits. Mais on peut voir qu’elle pleure, et que ce sont des larmes de joie. Elle l’a fait ! Elle l’a vu.

 

 

 

 

 

 

Et ce qui est peut-être le plan le plus terrifiant de tout le film… la caméra s’éloigne pour montrer ce qu’on voit des fenêtres de son appartement.

Dehors, la ville est plongée dans le noir, mais on y voit au moins une douzaine d’autres appartements éclairés comme celui de Kelly-Anne : en rouge

On n’a pas trop de mal à imaginer ce qu’ils regardent.

Source : https://alexhasaletterboxd.substack.com/cp/211381637

URL de cet article : :  https://blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr/index.php/la-violence-dans-la-vie-reelle-et-la-generation-qui-a-grandi-avec-elle/ 

 

 

 

 

 

 

 

 

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