Poutine, le Japon et les îles que l’Amérique n’a jamais voulu que Tokyo oublie
(Putin, Japan and the Islands America Never Wanted Tokyo to Forget )
Des documents américains déclassifiés révèlent les soixante-dix ans de lutte géopolitique qui se cachent derrière la paix inachevée entre la Russie et le Japon.
Kautilya The Contemplator – 18.8.2026
Traduction : c.l. pour L.G.O.
Lorsque le président russe Vladimir Poutine s’est rendu sur l’île d’Iturup le 13 août 2026, il a suscité bien plus qu’une simple protestation diplomatique de la part du Japon. C’était la première fois, en vingt-six ans de présidence, qu’il se rendait dans les îles Kouriles, un territoire que le Japon considère comme contesté depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’Union soviétique avait occupé ces îles dans les derniers jours de la guerre. Leur statut contesté a empêché jusqu’à présent la Russie et le Japon de conclure un traité de paix officiel.
La Première ministre japonaise, Sanae Takaichi, a qualifié cette visite d’« absolument inacceptable ».¹ L’ambassadeur russe a été convoqué au ministère japonais des Affaires étrangères. Moscou a répondu que ces îles relevaient de sa souveraineté et que le Japon n’avait pas le droit de dicter au président russe où il pouvait se rendre.
Ce qui rend cette visite significative, c’est que Poutine a évité de se rendre dans cet archipel tant que le dialogue avec Tokyo a été en cours. Sous le mandat de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe, ce dialogue avait pris une tournure plus constructive dans le cadre de sa stratégie ambitieuse visant à transformer les relations entre la Russie et le Japon.
La stratégie d’Abe reposait sur l’hypothèse que le Japon pouvait maintenir une alliance solide avec les États-Unis tout en nouant une relation stratégique indépendante avec Moscou. En 2018, il a rencontré Poutine à Singapour afin d’accélérer les négociations en vue d’un traité de paix fondé sur la Déclaration conjointe soviéto-japonaise de 1956. Ce cadre est resté la base des négociations même après le départ d’Abe du pouvoir.
La visite de Poutine dans ces îles revêt également une importance particulière dans la mesure où elle pourrait symboliser l’enterrement de la grande stratégie d’Abe. Il est remarquable de constater que des documents américains déclassifiés suggèrent que le dilemme géopolitique majeur qu’Abe tentait de surmonter avait déjà été identifié par Washington il y a près de soixante-dix ans.
Le différend que Washington percevait comme une question de géopolitique
Les archives montrent que Washington s’inquiétait des négociations entre l’Union soviétique et le Japon sur la normalisation de leurs relations au cours des années 1950. Les décideurs politiques ne considéraient pas ce différend territorial comme une simple question de souveraineté, mais à travers le prisme de la concurrence stratégique naissante de la Guerre froide.
Une note du Département d’État datant d’avril 1955, qui évaluait les relations entre l’Union soviétique et le Japon, identifiait deux objectifs principaux de la politique soviétique. Le premier consistait à affaiblir l’alliance du Japon avec les États-Unis. Le second visait à consolider sa position territoriale dans les îles Kouriles et le sud de Sakhaline. Ce même document identifiait comme objectifs clés du Japon la réduction des tensions avec Moscou, la récupération de territoires et le développement des relations commerciales et piscicoles. Washington cherchait à s’assurer qu’aucun accord entre l’Union soviétique et le Japon ne compromettrait les intérêts américains dans la région.2
La question fondamentale pour l’administration Eisenhower était de savoir si la normalisation des relations avec l’URSS réduirait la dépendance stratégique du Japon vis-à-vis des États-Unis. Lors d’une réunion du Conseil national de sécurité, le secrétaire d’État de l’époque, John Foster Dulles, avait averti que le remplacement de l’accord de sécurité américano-japonais existant par un traité plus réciproque aurait pour conséquence que :
« Les États-Unis devraient renoncer à leur droit de maintenir des forces et des bases au Japon, et ce privilège dépendrait de l’accord du gouvernement japonais. »³
Lorsque le président Eisenhower a demandé ce que Washington y gagnerait, Dulles a répondu « rien ».
Le soutien de Washington aux revendications territoriales japonaises avait toutefois ses limites. Dulles a averti que contester les revendications soviétiques sur les îles Kouriles et Sakhaline reviendrait à s’aventurer sur « un terrain très glissant », car :
« Les revendications soviétiques sur les îles Kouriles et le sud de Sakhaline étaient, pour l’essentiel, identiques à nos revendications sur les îles Ryūkyū et les îles Bonin. »4
Dulles a averti que si Washington tentait de forcer les Soviétiques à se retirer, les États-Unis pourraient subir des pressions pour quitter leurs propres possessions dans le Pacifique. Eisenhower a répondu que Washington « ne parviendrait pas à chasser les Russes des îles Kouriles ».⁵ Dulles a ensuite précisé la hiérarchie des intérêts :
« Les îles Ryūkyū avaient plus de valeur pour les États-Unis que les îles Kouriles n’en avaient pour l’Union soviétique. »⁶
Cela sous-entendait que les États-Unis soutenaient les revendications japonaises, mais pas au détriment de leur propre position stratégique dans le Pacifique occidental.
La politique américaine s’est également heurtée à plusieurs complexités juridiques. Un mémorandum du Département d’État datant de 1956 reconnaissait que les archives américaines avaient historiquement considéré les îles Etorofu et Kunashiri comme faisant partie de l’archipel des Kouriles. Ce point est important car le Traité de paix de San Francisco de 1951 stipulait que le Japon renonçait à « tous droits, titres et revendications sur les îles Kouriles ».⁷ Le Premier ministre japonais de l’époque, Shigeru Yoshida, avait qualifié ces deux îles d’« îles des Kouriles du Sud ». Néanmoins, Washington soutint de plus en plus les revendications du Japon sur les îles du sud.
Le mémorandum proposait que le fait d’exprimer le soutien américain puisse « renforcer nos liens avec le Japon en opposition à l’impérialisme soviétique ».⁸ Cette phrase est révélatrice, car elle montre que les décideurs politiques américains reconnaissaient que le différend territorial revêtait une importance pour l’alliance. Soutenir les griefs du Japon à l’égard de l’Union soviétique constituait un levier supplémentaire pour maintenir Tokyo dans une ligne stratégique alignée sur celle de Washington.
La raison pour laquelle Moscou ne céderait pas facilement ces îles
Des documents déclassifiés datant de 1956 révèlent également que Washington comprenait l’importance stratégique de ces îles pour Moscou. L’archipel des Kouriles forme la limite orientale de la mer d’Okhotsk et la sépare de l’océan Pacifique. Pendant la Guerre froide, cette configuration géographique a pris une importance considérable, l’Union soviétique ayant fait de la mer d’Okhotsk une zone protégée pour ses sous-marins lanceurs de missiles balistiques (soviétiques, puis russes).
Une évaluation réalisée la même année par l’État-major interarmées américain (JCS) concluait que, du point de vue de Moscou, les îles Etorofu et Kunashiri revêtaient une importance stratégique capitale. Elles offraient en effet des bases proches du Japon et des voies maritimes du Pacifique Nord, renforçaient la défense de Sakhaline et facilitaient la surveillance du trafic maritime et aérien. En réalité, elles permettaient à Moscou de contrôler l’accès à la mer d’Okhotsk.9
Il existe des parallèles évidents avec les événements actuels. Ce que Washington considérait il y a soixante-dix ans comme une stratégie géographique défensive pour la Russie revêt désormais également une dimension maritime coercitive. Lors de sa récente visite à la Flotte du Pacifique, le président Poutine a averti que la Russie riposterait « de la même manière » si les États occidentaux continuaient à arraisonner des navires commerciaux russes. L’amiral Victor Liina, commandant de la Flotte du Pacifique, a par la suite annoncé que ses forces étaient prêtes à « inspecter et immobiliser » les navires provenant d’États hostiles.¹⁰
Ce contexte géopolitique peut également expliquer pourquoi les négociations concernant ces îles se sont avérées extrêmement difficiles pour les gouvernements japonais successifs. Tokyo ne cherche pas seulement à récupérer des îles faisant l’objet d’un différend historique. Il demande à Moscou de céder un territoire intégré dans la géographie défensive de l’Extrême-Orient russe. La situation est encore compliquée par le fait que le Japon reste le principal allié des États-Unis en Asie du Nord-Est. Du point de vue de Moscou, si ce territoire était transféré au Japon, quelle garantie y aurait-il que des infrastructures militaires américaines n’y apparaîtraient jamais ? La contradiction entre le règlement territorial et la structure de l’alliance était inhérente aux négociations dès le départ.
La tentative d’Abe de briser le triangle
Dans ce contexte historique, la diplomatie de Shinzo Abe vis-à-vis de la Russie est révélatrice. Il a cherché à dépasser le cadre géopolitique en place depuis les années 1950. Si Abe est souvent perçu comme ayant tenté en vain de récupérer les Territoires du Nord, il s’agit là d’une interprétation réductrice de sa politique étrangère à l’égard de Moscou. La stratégie d’Abe découlait de sa crainte qu’un rapprochement entre Moscou et une Chine en pleine ascension ne soit pas dans l’intérêt du Japon en matière de sécurité. Si l’alliance avec les États-Unis pouvait être maintenue, il n’y avait aucune raison de considérer la Russie comme un adversaire.
Abe s’est attaché à nouer des liens personnels avec Poutine. Lors d’un discours prononcé au Forum économique international de Saint-Pétersbourg en 2018, il a déclaré :
« Le président Poutine et moi-même avons pris l’habitude de nous rencontrer aussi souvent que possible… Au cours de nos vingt dernières rencontres, nous avons établi une relation de confiance. »¹¹
Il a proposé un programme de coopération économique en huit points portant sur la santé, la technologie, l’énergie ainsi que le développement en Extrême-Orient.12 Les négociations territoriales ont finalement repris sur la base de la Déclaration commune de 1956, en vertu de laquelle l’Union soviétique avait accepté de céder les îles Habomai et Shikotan au Japon après la conclusion d’un traité de paix.13 En 2018, les deux dirigeants ont convenu d’accélérer les négociations sur cette base.
La stratégie d’Abe consistait en réalité à tester si le Japon pouvait à la fois maintenir son alliance avec Washington et apaiser les tensions avec Moscou. Il cherchait à gagner une plus grande marge de manœuvre au sein du système d’alliances américain. C’était précisément ce scénario qui inquiétait les décideurs politiques américains dans les années 1950. Puis la crise ukrainienne a éclaté.
L’Ukraine et les limites de l’autonomie stratégique du Japon
La réaction du Japon face à la campagne militaire russe au début de l’année 2022 a marqué une rupture avec la stratégie d’Abe. Sous la direction du Premier ministre Fumio Kishida, Tokyo s’est joint à Washington et à l’Union européenne pour condamner Moscou, imposer des sanctions économiques et soutenir l’Ukraine. En réponse, la Russie a suspendu les négociations sur le traité de paix et mis fin aux accords d’exemption de visa pour les citoyens japonais liés à ces îles. Elle a également interrompu les activités économiques conjointes.
Tokyo a justifié ce revirement en faisant valoir que le conflit créait un précédent pour des évolutions similaires en Asie de l’Est. Cependant, l’évolution stratégique la plus déterminante a été le retour du Japon à un alignement étroit avec Washington. Ses actions reflétaient les contraintes auxquelles il était confronté au sein du système d’alliances de Washington. Abe avait passé des années à cultiver une relation avec Moscou afin de manœuvrer entre les deux puissances. Le conflit ukrainien a mis fin à ce chapitre.
La visite de Poutine et la fin d’une ère
C’est précisément la détérioration des relations entre la Russie et le Japon qui confère à la visite de Poutine toute son importance. Le scénario même qu’Abe cherchait à éviter s’est désormais concrétisé. La Russie renforce ses infrastructures de défense dans les îles Kouriles tout en approfondissant ses relations avec la Chine. Ce message symbolique a été renforcé lorsque les ambassadeurs russe et chinois à Tokyo ont publié une déclaration commune à l’occasion de la visite de Poutine, visant à s’opposer aux tentatives de révision des issues de la Deuxième Guerre mondiale.
En 1956, les dirigeants américains craignaient qu’une normalisation des relations entre l’Union soviétique et le Japon n’affaiblisse leur alliance avec ce dernier. Sous le mandat d’Abe, Tokyo a tenté de démontrer qu’une alliance avec les États-Unis et un rapprochement stratégique avec la Russie pouvaient coexister. En 2022, cette hypothèse a été mise à rude épreuve par l’Ukraine . [Et Abe a été assassiné. N.d.T] En 2026, Poutine s’est rendu à Iturup. Un arc historique extraordinaire se dessine.
Vues sous cet angle, les îles Kouriles ne sont pas seulement quatre îles symbolisant le règlement inachevé de la Deuxième Guerre mondiale. Elles constituent un baromètre de la capacité du Japon à exercer une autonomie stratégique entre l’Eurasie et le système d’alliances maritimes mis en place par les États-Unis après 1945. Abe pensait pouvoir changer cette réalité. Les dirigeants américains en doutaient il y a soixante-dix ans. La visite de Poutine pourrait être le signal le plus clair à ce jour indiquant que la question a enfin trouvé sa réponse.
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Références :
1.
Reuters, « Poutine se rend sur une île contestée près du Japon, suscitant la colère de Tokyo », 13 août 2026.
2
Département d’État américain, « Mémorandum du sous-secrétaire d’État aux Affaires de l’Extrême-Orient adressé au secrétaire d’État », avril 1955, dans Foreign Relations of the United States, 1955–1957, Japon, vol. XXIII, partie 1 (Washington, DC : Government Printing Office, 1991).
3
Conseil national de sécurité des États-Unis, « Compte rendu des débats de la 244e réunion du Conseil national de sécurité, Washington, 7 avril 1955 », 7 avril 1955, Foreign Relations of the United States, 1955–1957, Japon, vol. XXIII, partie 1, doc. 26.
4
Conseil de sécurité nationale des États-Unis, « Compte rendu des débats de la 244e réunion », 7 avril 1955.
5
Ibid.
6
Ibid.
7
Walter S. Robertson, secrétaire d’État adjoint aux Affaires de l’Extrême-Orient, au secrétaire d’État John Foster Dulles, « Position des États-Unis sur les négociations du traité de paix entre le Japon et l’Union soviétique », 3 septembre 1956, Relations étrangères des États-Unis, 1955–1957, Japon, vol. XXIII, partie 1, doc. 97.
8
Robertson à Dulles, « Position des États-Unis sur les négociations du traité de paix entre le Japon et l’Union soviétique », 3 septembre 1956.
9
Arthur W. Radford, président du Comité des chefs d’état-major interarmées, à Walter S. Robertson, secrétaire d’État adjoint aux Affaires de l’Extrême-Orient, 29 août 1956, pièce jointe à la lettre de Robertson à Dulles, « Position des États-Unis sur les négociations du traité de paix entre le Japon et l’Union soviétique », 3 septembre 1956, Relations étrangères des États-Unis, 1955-1957, Japon, vol. XXIII, partie 1, doc. 97.
10
Reuters, « Poutine déclare que la Russie commencera à saisir des navires européens si ses navires sont pris pour cible », 12 août 2026.
11
Shinzo Abe, « Discours du Premier ministre Shinzo Abe lors de la séance plénière du Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF) 2018 », Saint-Pétersbourg, 25 mai 2018, Premier ministre du Japon et son gouvernement.
12
Gouvernement du Japon, « Améliorer les conditions de vie en Russie grâce au plan de coopération en huit points », JapanGov, 2018
.
13
« Déclaration commune de l’Union des républiques socialistes soviétiques et du Japon », Moscou, 19 octobre 1956, Recueil des traités des Nations Unies, vol. 263. Voir le paragraphe 9.
Source : https://chandragupta.substack.com/p/putin-japan-and-the-islands-america
URL de cet article: https://blog.lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.fr/index.php/poutine-le-japon-et-les-iles-que-lamerique-na-jamais-voulu-que-tokyo-oublie/



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