Echapper à cette horrible époque

 

[ESCAPING THIS HORIBLE ERA]

 

Matt Taibi

 

 

 

Comment échapper à cette horrible époque.

Certains aiment vivre dans un monde binaire. Et nous ?

 

Matt Taibbi– 10 septembre 2026

 

 

 

 

 

 

 

Les lecteurs de Racket auront peut-être remarqué le calme qui règne ici. Il y a trois raisons à cela, dont deux temporaires. Je travaille sur un livre depuis deux ans et j’approche de la fin. La seconde concerne une affaire urgente, un travail de recherche documentaire colossal, mais qui arrive bientôt au bout de ses peines.

 

La troisième est plus complexe. Appelons cela une crise existentielle. Quand je suis entré dans le journalisme, j’ai minimisé l’importance du fait que nombre de mes héros m’avaient mis en garde contre ce métier. Les plus célèbres sont connus, comme Hunter Thompson, qui décrivait sa profession comme un lieu où « les voleurs et les proxénètes courent en liberté et où les braves gens meurent comme des chiens », ou Oscar Wilde qui affirmait que « le journalisme est illisible et la littérature n’est pas lue ». Balzac affirmait que le journalisme était un « puits sans fond d’iniquité, de trahison et de mensonges », tandis que Flaubert, dont le Dictionnaire des idées reçues figurait parmi les rares livres que j’ai trimballés à travers le monde durant ma vingtaine, écrivait dans une lettre à George Sand que la presse était une « école de démoralisation »et que  le journal était un « organe public servant à rendre les ignorants plus ignorants et les fous plus fous ».

 

 

 

Gustave Flaubert  – Extrait d’une énorme correspondance de sptembre 1871, ici retraduit de l’anglais :

 On ne peut s’en passer, mais il faut dénoncer avec véhémence leur importance dans la société moderne, par exemple les pages sérieuses du Figaro, La Revue des deux mondes, L’Économiste, Le Journal des débats… Il faut les laisser dans son salon, en prenant soin d’en découper pour les ouvrir les pages au préalable. Marquer certains passages au crayon bleu est également du plus bel effet. Le matin, lisez un article dans l’une de ces revues sérieuses qui fontt autorité ; le soir, en compagnie, orientez la conversation vers ce sujet et brillez ».

 

 

 

J’ai d’abord pris tout cela à la légère, ignorant un professeur (qui m’avait pourtant bien aidé et méritait toute mon attention) qui me suppliait de l’écouter. Le journalisme est une cible facile. Nombre de ses critiques les plus acerbes étaient des journalistes enthousiastes, et même les satires les plus féroces, comme Scoop d’Evelyn Waugh, étaient écrites avec affection. Les meilleurs écrivains américains vénéraient ce métier, Mencken en étant l’exemple le plus impressionnant :0 Il parlait de vivre « la vie des rois », tout en dénonçant les journaux comme des usines à produire en masse les opinions des bourgeois, des employés et autres Américains moyens. Quand Thompson s’en prenait au journalisme, c’était généralement en admettant qu’aucune autre vie ne permettait de passer, en un clin d’œil, de la misère à la toxicomanie dans le désert du Nevada, aux frais d’un inconnu.

 

Aujourd’hui, je m’interroge.

 

Le péché le plus impardonnable pour un écrivain est l’ennui, ce qui rend toute prise de parole difficile à cette époque. Que vous fassiez un reportage ou un commentaire, la partie est perdue dès que le public est capable de vous situer selon la taxonomie politique actuelle. Vous pouvez publier 50 mots ou 5 000, mais pour la plupart des gens, vous constituez une sorte de point de repère qui indique votre position par rapport à Donald Trump. Vous auriez peut-être voulu dire autre chose, mais cette position est la seule chose qui intéresse la plupart des gens ; c’est donc ainsi que votre propos sera condensé, résumé et diffusé.

 

Il n’y a pas de mal à trouver intéressant de parler de Donald Trump, ni à ce qu’il soit important pour vous que vos voisins et votre famille comprennent clairement votre position sur l’échiquier politique pro-Trump. Vous pouvez exprimer une forte opposition dans les médias traditionnels – c’est autorisé –, tandis que presque toute autre prise de position tranchée sera interprétée dans l’autre sens.

 

 

Trahison des clercs ?

Par exemple, nous approchons du dixième anniversaire de la chronique de Peter Beinart, The Anti-anti Trump Right (« La droite anti-anti-Trump »), parue en 2017 dans The Atlantic. Beinart y définissait presque tout ce qui ne s’oppose pas explicitement à Trump comme une « fuite en avant » et une « opposition à ceux qui s’opposent à Trump ». Selon cette logique, presque tout pourrait être considéré comme un simple raclement de gorge avant de refuser de dire ce qu’il faut dire sur Trump. Cette formulation, pour le moins superficielle, est apparue au moment même où une grande partie du monde universitaire américain choisissait de purger les sciences sociales de toute recherche « objective » du savoir, ou ce qu’un professeur de littérature a qualifié avec mépris de « dissociation intentionnelle de leurs travaux des exigences politiques et idéologiques de l’époque ».

 

Si le défi consiste à permettre aux individus d’avoir une identité indépendante de ce système, alors il s’agit de créer des œuvres qui résistent à toute taxonomie. Si ni Norm Eisen ni Stephen Miller ne parviennent à classer une œuvre, et que le public continue d’y prendre plaisir, alors on tient quelque chose d’important. L’idée de départ de mes discussions avec Walter Kirn sur les livres anciens était de me rappeler (et, je l’espérais, de rappeler à d’autres) que nous lisions autrefois toutes sortes de choses intelligentes, drôles et stimulantes, peu liées à la politique. Certaines œuvres sont intemporelles, et c’est précisément pour cela que nous les aimions. Dans son récent essai, Advocacy in Literary Studies, (« Plaidoyer pour les études littéraires »), Gary Saul Morson, professeur à Northwestern, écrit : 

 

Comme le soulignait William Hazlitt dans son essai « Pourquoi les arts ne sont pas progressistes ? », la littérature, contrairement aux sciences exactes, ne progresse pas. La Poétique d’Aristote reste pertinente, contrairement à sa physique. N’importe quel étudiant en première année de physique en sait plus qu’Aristote, mais aucun dramaturge n’a surpassé Shakespeare. Les romanciers contemporains n’ont pas produit d’œuvres aussi marquantes que Guerre et Paix et Anna Karénine.

 

L’essai de ce professeur émérite faisait partie d’un rapport intitulé « État des lieux de la recherche », élaboré et promu par les recteurs des universités Vanderbilt et Washington de Saint-Louis. Naturellement, ce rapport a déjà été dénoncé comme une attaque « diabolique » contre les universitaires « critiques des rapports de force de l’ère Trump ». On pourrait parler d’un milieu universitaire anti-anti-Trump ; même la simple observation qu’Anna Karénine restera probablement toujours un chef-d’œuvre heurte les convictions politiques de certains.

 

Cela ne signifie pas pour autant que le journalisme est mort ou qu’il est inutile de réaliser des interviews et de laisser une trace de cette période étrange et malheureuse. Cependant, je commence à comprendre le sens de ces vieux avertissements.

 

On sait qu’on évolue dans un contexte dysfonctionnel quand les œuvres les plus marquantes d’une époque se déroulent dans un passé lointain (Jules César, Les Sorcières de Salem) ou dans un monde fantastique (Les Voyages de Gulliver, Minority Report). Prenons Le Maître et Marguerite. Mikhaïl Boulgakov savait, dès le milieu des années 1930, que ses personnages ne seraient jamais publiés, du moins pas sous Staline. Il écrivait en partie pour un avenir hypothétique, en partie pour préserver sa santé mentale. Dans un paysage totalitaire impitoyable, il a créé une histoire sur la mortalité, l’art, l’amour, le courage et d’autres questions intemporelles, avec un humour constant. Les lecteurs de ce livre dans cinquante ans n’imagineront pas qu’il l’a écrit en pleine purge, ce qui apparaît comme un triomphe ultime sur ces mêmes purges.

 

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Bien sûr, c’est différent. J’en parle simplement pour vous demander un peu de patience, le temps de trouver de nouvelles façons de mener des reportages ou des recherches plus traditionnels et moins ennuyeux sur ce site. J’ai des idées, notamment un projet où je recherche des personnes ayant quitté le monde universitaire et qui seraient intéressées à m’aider à trouver des informations. En attendant, merci de votre compréhension et n’hésitez pas à me faire des suggestions. Si vous souhaitez que j’assiste à un événement, je suis désormais plus disponible. Je ne veux simplement pas me cantonner à une vision binaire. Tout le pays ne peut pas être un désert. Ne pouvons-nous pas explorer de nouveaux horizons ?

 

Source : https://www.racket.news/p/on-escaping-this-horrible-era?utm_source=substack&utm_medium=email

 

 

 

 

   

Mis en ligne le 17 septembre 2026

Par Les Grosses Prchades

 

 

 

 

 

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